CHAPITRE XXXII
» ils sont unis par une concorde d'esprit et de charité si parfaite qu'elle ne pourrait » pas être plus complète entre des frères jumeaux. » Le docteur Hall disait aussi dans sa lettre que le nonce allait se mettre en route pour Clairvaux , et qu'en se rendant à Arras le 16 , il s'arrêterait quelques moments à Douai.
Tandis que les princes de l'Eglise et les prélats travaillaient à la réforme des mœurs et à la restauration de la foi catholique , de leur côté les nohles et les puissants de ces contrées aidaient de tous leurs pouvoirs à ramener la paix et la tranquillité, et à réparer les maux qui avaient été faits. La trêve de trois ans ayant été promulguée , des commissaires furent envoyés pour mettre fin aux contestations, déterminer les limites, et faire rentrer chacun dans la possession de ses biens. A cet effet, le révérend de St-Vaast et M. de Willerval avaient tée députés de la part du roi d'Espagne, et le maréchal de Retz et Balagny, de la part de la reine ; ce qui n'empêcha pas cependant que ce dernier ne fit vendre aux enchères et à la criée publique des terres délaissées par l'agriculture , ainsi que des bois appartenant à des sujets du roi d'Espagne.
L'abbaye d'Anchin souffrit considérablement par les désastres de la guerre et les dissensions politiques j elle perdit presqu'eotièrement onze fermes dans le seul territoire de Cambrai et ses environs , ainsi que celles d'Auberchicourt , de Masny, de Bruillc , desquelles elle n'avait rien reçu depuis plus de sept ans ; sans compter les pertes qu'elle essuya dans le Hainaut , où ses moissons furent ravagées par le charançon. Elle avait été réduite, pour subvenir aux charges de la guerre, à engager pour une somme de plus de douze mille florins ces biens du Hainaut. Ce qui compliqua encore les embarras financiers de l'abbaye , c'est la déconfiture du sieur Pclet , receveur à Valenciennes pour les revenus des biens du Hainaut; il avait pris la fuite sans rendre de compte. En outre , les recettes des biens de la Flandre ne se faisant pas, le prieuré de Sl-Sulpice avait été privé de tous revenus ; aussi les religieux d'Anchin réfugiés à Douai , quoique leur nombre fût fort restreint, étaient-ils obligés de vivre avec beaucoup d'économie.
Le délai que le révérend Warnier avait obtenu de Mgr l'évêque d'Arras pour retourner à Anchin s'était prolongé jusqu'au milieu du carême, afin de laire les réparations les plus urgentes , et de remettre en bon état le dortoir, le temple , le réfectoire et les cloîtres. L'abbé d'Hasnon avait aussi envoyé un de ses religieux à l'évêque pour obtenir le même délai ; mais comme il n'avait pas fait sa demande par une lettre , il n'avait rien obtenu , non plus que l'abbé de Cysoing , à qui l'évêque ordonna de faire faire immédiatement les réparations au prieuré de Beaurcpaire; lequel prieuré, ainsi que l'église d'Hasnon, avaient été dévastés par les huguenots de Cambrai.
Enfin la trêve étant confirmée et ses conditions assurées , les moines d'Anchin , après bien des supplications, obtinrent de l'abbé de quitter le lieu de leur exil pour retourner à la maison d'Anchin. Deux bateaux furent chargés des bagages et des objets les plus nécessaires ; et le 4 mars 1 580 , le troisième jour après le second dimanche de carême dit Bcminiscere , la petite colonie revenait au monastère de St-Sauveur d'Anchin , les uns en bateau , les autres à pied ; le prieur accompagné de son domestique était à cheval. Le révérend avait voulu que tous ceux qui étaient à Douai fussent rendus le même jour à la maison d'Anchin; c'étaient : dom François de Bar grand - prieur , dom Pierre Passet sous -prieur, Jean Lespaullart quatrième prieur, Noël Flameng trésorier, et In
maître (magislcr) d'Esquerchin , Louis Grenet, Jean Lanielin , Sébastien Francon , Jacques Boucqueau , Bonavenlure du Tournai , Ponthus Hirchoux , Gérard Gaullbier , Enisnie Grumeau. 11 y avait en outre à Anchin Noël Fruy sous - prieur , revenu depuis un an de Cambrai et Georges Goisson , préfet de l'hôtel abbatial.
L abbé , qui était resté à Douai , fut informé le 6 mars que le jour même , le nonce apostolique devait arriver. 11 alla a sa rencontre, et quoiqu'il n'y eût rien de disposé pour recevoir un personnage aussi important, il crut devoir par politesse l'inviter à diner ; le nonce ne refusa pas. Le vendredi , à buit heures du soir, il envoya M. Marcou , chanoine de St- Pierre de Douai, qui faisait partie du cortège qui l'accompagnait, dire à l'abbé que le lendemain il viendrait, avec toute sa compagnie , visiter le prieuré de St-Sulpico. Ce jour-là donc , qui était un samedi, l'abbé reçut le nonce et le traita splendidement; il avait invité quatre chanoines de la collégiale de St-Pierre et quatre de celle de St-Amé, de plus , deux membres du magistrat et deux notables de la ville.
L'abbé fit de vives instances auprès du nonce , en l'engageant à honorer de sa présence le monastère d'Anchin , ce à quoi le légat consentit , et il choisit le lundi suivant. C'est pourquoi le dimanche, aussitôt après avoir dîné chez les pères de la Société où il avait été invité avec le nonce , l'abbé so rendit à Anchin , afin de veiller aux préparatifs nécessaires pour la réception de son hôte illustre , et des personnes de sa suite qui étaient au nombre de plus de vingt, sans compter ceux qui devaient venir de divers endroits. Cela causa de grands embarras au révérend ; d'autant que la majeure partie du mobilier était restée à Douai et qu'il n'y avait pas de provisions à Anchin. Il arriva fort heureusement que le nonce fut retenu à Douai ce jour-là , et qu'il dut remettre sa visite à Anchin pour le lendemain mardi, qui était le 11 du mois de mars. Ce jour-là donc, le légat arriva à Anchin vers douze heures du matin; tout le couvent, sortant processionnellement , se porta au-devant de lui. Tous s'étaient revêtus de leurs habits religieux , excepté le révérend abbé en chape , qui , au lieu de la croix , portait dans ses mains une paix, contenant les reliques de St-André renfermées sous verre. 11 était assisté de deux religieux revêtus de dalmatiques et faisant office de diacre et sous-diacre ; c'étaient dom Pierre Passet , sous-prieur, et dom Louis Grenet. La veille , étaient revenus de Douai dom Léger Gosset , chapelain de l'abbé et troisième prieur d'Anchin , ainsi que dom Jérôme Buzelin et dom Jean Meere , président du collège d'Anchin. Le révérend avait gardé ces frères près de lui à Douai pour faire l'office divin. A l'occasion de la venue du légat, le révérend avait fait venir trois jeunes garçons de Pecquencourt qui tinrent lieu de novices ; il n'y en avait pas alors au monastère.
En descendant de sa voiture d'Allemagne (rludà germanicâ) ,Je nonce se mit à genoux sur un coussin et baisa la paix que l'abbé lui présenta ; puis se relevant à son tour, il donna la bénédiction à l'abbé qui s'était prosterné , ainsi qu'à tous les religieux agenouillés. Alors le chantre entonna le répons Dicitiœ Trinitalis, etc., et le cortège en chantant se mit en marche vers l'église. Le répons et le verset termines , celui qui faisait fonction de diacre chanta le verset avec le Gloria Palri et la répétition ; ensuite le nonce , qui avait été conduit au maître-autel par l'abbé , chanta l'oraison de Trinitate , et son secrétaire proclama des indulgences de trente ans. Après quoi le légat donna sa bénédiction aux religieux et a l'assistance , et il fut conduit à l'hôtel de l'abbé pour se mettre à table.