CHAPITRE XXXlll
naulé même , puisque M. de Calonne était un abbé régulier qui n'avait point de mense séparée. Ht ces effet», d'une valeur de plus de quarante mille écus, ont été dissipés sans qu'on se fût mis en peine de payer les dettes de ceux qu'on dépouillait, ni de faire les réparations1*. Les revenus ordinaires ont depuis [été enlevés de la même manière, sans qu'on satisfît aux charges. L'église et les autres bâtiments menaçaient de tomber en ruine faute d'être entretenus.
L'abbé Désirées, étant absent la plupart du temps et ne voulant prendre souci de ces sortes d'affaires, c'est bien moins à lui qu'aux agents qu'il employait que les religieux étaient redevables des maux qu'ils avaient à endurer. On a vu dans cette abbaye un colonel de dragons , le comte de Sailly, et une demoiselle , Melk de Crequy, en qualité de procureurs substitués, traiter les officiers de l'abbaye et les religieux avec un tel excès de rigueur que l'on faisait défense aux fermiers de leur fournir ni argent ni aucune autre chose, et qu'on obligeait les moines à recevoir leur nourriture et entretien de la main d'un valet des procureurs du cardinal d'Estrées.
Mêmes abus, mêmes exactions et mépris du droit, en ce qui concernait le spirituel et la discipline intérieure du cloître , choses sur lesquelles un abbé commandatairc ne devait avoir aucune inspection ni autorité. Un procès-verbal de descente de M. de Thiersaull , conseiller au grand conseil , fait voir une partie des intrigues et des mauvais artifices pratiqués par les procureurs substitués du cardinal d'Estrées pour mettre la division dans la communauté et bouleverser toute la discipline du monastère , en offrant aux moins capables des provisions en vertu desquelles ils exerçaient des fonctions qui ne sont que de simples commissions claustrales, révocables à la volonté du supérieur régulier".
Dom Joseph Doye, neveu du défunt abbé de Calonne, et qui était prieur d'Anchin, avait été pourvu du prieuré de St-Georges, malgré l'incompatibilité de l'office de grand-prieur d'Anchin avec celui de prieur de St-Georges d'Hesdin , attendu que les fonctions de prieur exigent la présence du titulaire dans le lieu d'exercice. En considération de l'autorité et des recommandations du feu abbé régulier, on avait toléré cet abus. Mais depuis , Joseph Doye , pour se soustraire aux ennuis et aux embarras des affaires du couvent , avait jugé à propos de se retirer dans son prieuré de St-Georges. Son absence fit bientôt sentir aux religieux qu'ils ne se pouvaient passer d'un supérieur régulier en chef qui les conduisît et qui fût, selon les règlements de l'abbaye, un second abbé. C'est pourquoi, dom Florent Cornaille , tiers-prieur, dénonça à l'évêque d'Arras , au nom de toute la communauté , cette absence et l'incompatibilité des deux offices réunis sur la même |iersonne. Dom Joseph Doye, qui d'abord avait reconnn la juridiction de Mgr l'évêque , la déclina ensuite , après qu'il se fut entendu avec les agents du cardinal d'Estrées, devant lequel il demanda d'être renvoyé, afin de n'avoir point de juges , sachant bien qu'uu abbé commendataire n'a point de juridiction , ni conlentieuse ni autre.
(!ela obligea dom Cornaille de se désister de la dénonciation faite à l'évêque d'Arras ; et pour forcer plus promptement dom Joseph Doye à opter entre le ^rand prieuré d'Anchin et celui de St-Georges, il forma une demande au grand conseil, où il y avait déjà une instance liée avec dom Joseph Doye pour le compte de l'administration du prieuré de St-Georges. Dom Joseph Doye comparut ,
<° Rcqoctfe an roy pour les religion et prieur d'Anchin , in-folio , n • »•* du ratai, de la biMiotb. de Douai. " Hrquttte au roy , tic, déjà cité.
et le cardinal d'Estrées y donna, quelque temps après, sa requête d'intervention (lu 2 janvier 1091 ); et enfin , après des débats et plaidoiries de part et d'autre, le conseil débouta le cardinal d'Eslrées de ses conclusions et ordonna que , faute par dom Joseph Doye d'avoir opté , il serait , par les religieux , pourvu à l'un cl à l'autre office".
L'histoire de l'abbaye d'Anchin , pendant le gouvernement de l'abbé César d'Etrées, se compose presque tout entière d'une série d'affaires de ce genre. De? nombreux procès que ce prélat eut avec ses religieux , il ne gagna que celui pour nommer aux prévôtés du dehors.
Ce fut au temps de sa prélature que dom de Haussy, le procureur de l'ahbnve d'Anchin , fut fait abbé de Maroeuil en Picardie . diocèse d'Amiens , en remplacement de celui qui occupait ce siège , et qui avait été déposé pour avoir consenti , du moins tacitement, à l'exhumation de plusieurs corps, afin d'en avoir les cercueils de plomb".
Le cardinal d'Estrées, grand seigneur, homme de cour, était abbé commandataire non-seulement d'Anchin et de plusieurs autres abbayes, mais aussi de celle de St-Gcrmain-des-Prés à Paris. On comprend que c'est dans cette dernière" qu'il dut séjourner le plus volontiers et le plus souvent. Ce fut là aussi qu'il mourut le 9 décembre en 1714, à l'âge de quatre-vingt-sept ans presqu'accomplis; il avait toujours joui d'une santé parfaite de corps et d'esprit, dit un contemporain", jusqu'à cette maladie qui fut courte et qui lui laissa sa tête entière jusqu'à la (in ; et sa mort, à laquelle il se préparait depuis long-temps, fut ferme mais édifiante et fort chrétienne".
Lorsqu'il mourut , il était cardinal , évêque d'Albano , abbé de Longpont , de Mont-St-Eloi , de St-Nicolas-aux-Bois , de la Staffarde en Piémont , où Catinat gagna une célèbre bataille avant d'être maréchal de France ; de St-Claude en Franche-Comté, dont l'abbé d'Estrées , son neveu, était coadjuteur, et dont on a fait depuis un évêché, d'Anchin, de St-Germain-des-Prés à Paris. U fut évêque-duc de Laon à vingt-cinq ans, sacré à vingt-sept.
Fils du duc d'Estrées, troisième maréchal de France de cette famille de père en fils, le cardinal était par conséquent neveu de la fameuse Gabrielle d'Estrées, laquelle, d'ailleurs, mourut quelques années avant qu'il vînt au monde. On trouve dans les mémoires du duc de Saint-Simon , des détails fort piquants sur la généalogie et la parenté du cardinal d'Estrées, et sur l'origine et les causes d'avancements de la fortune de sa famille.
Voici le portrait qu'en fait le duc de Saint-Simon qui l'a connu et pratiqué :
C'étoit un homme du monde le mieux et le plus noblement fait de corps et d'âme , d'esprit et de visage, qu'on voyoil avoir été beau en jeunesse, et qui étoit vénérable en vieillesse; l'air prévenant mais majestueux, de grande taille, des cheveux presque blancs, une physionomie qui montroit beaucoup d'esprit et qui tenoit parole, uo esprit supérieur et un bel esprit; une érudition rare, vaste, profonde, exacte, nette, précise; beaucoup de vraie et sage théologie ; attachement constant aux libertés de l'Eglise gallicane et aux maximes du royaume; une éloquence naturelle, beaucoup de grâce et de facilité à s'énoncer, nulle envie d'en abuser, ni de montrer de l'esprit et du savoir; extrêmement noble, désintéressé, magnitique , libéral ; beaucoup d'honneur et de probité ; grande sagacité , grande pénétration , bon et juste discernement; souvent trop de feu en traitant les affaires. Il avoit élé galant dans oa ji-uiiewe , cl il
» nrquette u« roy. » Père Ignace, Mém. du dloc. d'Am» , t. w, p. 17 1. •» IMd. p. 4lS.
*» Le duc de Sl-SImon, Mémoire,. »• IMd.