CHAPITRE XXXUI
l'étoit demeuré sans blesser aucunes bienséance*. Parmi un courant d'affaires, la plupart de sa
vie, continuelle*, réglé en tout, aumônier et très homme de bien. C'était l'homme du monde de la meilleure compagnie, la plus instructive, la plus agréable et dont la mémoire, toujours présente, n'avoit jamais rien oublié ou confondu de tout ce qu'il avoit su , vu et lu ; toujours gai , égal et sans la moindre humeur, mais souvent singulièrement distrait ; qui aimoil à faire essentiellement plaisir, à servir, à obliger, qui s'y prétoit aisément et qui ne s'en prévaloit jamais; il saroil haïr aussi et le faire sentir, mais il savoil encore mieux aimer. C'étoit un homme trèsgéoéreui ; il étoit aussi fort courtisan et fort attentif aux ministres et a la faveur, mais avee dignité ; un désinvolte qui lui étoit naturel , et incapable de rien de ce qu'il ne croyoit pas devoir faire. Jamais les Jésuites ne purent l'entamer sur rien, ni le roi sur eux, ni sur ce qu'on lui faisoit passer pour jansénisme , ni en dernier lieu comme on l'a vu sur la constitution , ni l'empêcher d'agir et même de parler sur toutes ces matières avec la plus grande liberté, sans que sa considération en ait baissé auprès du roi.... Une plaisanterie line et quelquefois poignante, un tour charmant le faisoient craindre et ménager, et cela jusqu'à sa mort, par ceux qui éloient devenus la terreur de tout le monde ; avec beaucoup de politesse , mais distinguée , il savoit se sentir ; il étoit quelquefois haut , quelquefois colère. Ce n'étoit pas un homme qu'il fit bon tâtonner en rien. Ce tout ensemble faisoit un homme extrêmement aimable et sûr, et lui donna toujours un grand nombre d'amis
Le cardinal d'Estrées avait employé son crédit et son influence pour faire entrer aux Etats le grand-prieur de l'abbaye d'Anchin ; mais le clergé d'Artois s'y opposa constamment. Une des principales raisons qu'on donna , fut que c'était là une nouveauté dont il n'y avait pas eu d'exemple , et qu'il ne fallait rien innover. Les choses restèrent sur l'ancien pied , c'est-à-dire que l'abbaye d'Anchin n'eut personne à l'assemblée des Etats.
Cet abbé commendataire a joui de l'abbaye d'Anchin depuis le commencement de l'année 1688 jusqu'à la fin de 1714; elle lui a produit pendant ce temps quarante-cinq mille livres annuellement.
Dès l'année 1694, le cardinal-abbé avait été condamné, par arrêt du conseil d'Artois rendu le 3 septembre , à faire généralement toutes les réparations des dégâts causés tant par les guerres qu'autrement et même des dégradations arrivées du temps de la prélature de l'abbé de Calonne, comme ayant profité de la cotle-movte.
Les alliés contre la France étaient venus successivement jusques à Anchiu dans les années 1709, 10, 11 et 12. Leurs généraux, ainsi que ceux des armées de France , y avaient pris tour-à-tour leurs quartiers et logemonls. Bien que le monastère n'ait pis encore eu à en souffrir, l'abbaye avait éprouvé des dommages considérables pendant la guerre dans les villages , fermes , maisons et biens qui lui appartenaient. Avant la mort du cardinal d'Estrées , enquête faite , les réparations nécessitées par les pertes et les malheurs que celte guerre avait produits montaient à quarante mille livres ou environ.
Le cardinal d'Estrées, abbé d'Anchin , décédé le 18 décembre 1714, avait pour héritière la marquise de Courtenvaux. Le cardinal de Polignac, son successeur, intenta procès à cette dame au sujet des réparations ; il obtint des conseils du roi qu'il serait fait une visite générale. Cette expertise fut effectuée par des commissaires respectifs : de plus}, la marquise avait un agent qui les accompagna partout. D'après le rapport de visite, il se trouva qu'au jour du décès du cardinal d'Estrées, il y avait pour environ cent mille livres de réparations à faire. Ce compte s'était eocore beaucoup augmenté depuis; car, nonobstant un arrêt du 21 octobre 1717 qui avait
u Saint-Simon, Méra. éd. in-H, L xti, p. 440 et sulv.
''condamné la dame de Conrtenvaux, suivant ses offres, à exécuter les réparations les plus urgentes, et à y employer jusqu'à la somme de vingt mille livres, il ne s'en était pas fait pour une obole. Le procès recommença donc. Les experts avaient distingué , dans leurs procès-verbaux , trois sortes de réparations , savoir : vétusté , caducité ou négligence , et réparations pour cause de guerre
C'en était fait du privilège , ou plutôt du droit qu'avait toujours eu l'abbaye d'Anchin d'élire ses abbés. Malgré la clause protectrice de ce droit, contenue dans la lettre de cachet même qui avait imposé le cardinal d'Estrées , celte clause portait expressément qu'après la mort du prélat , l'abbaye rentrerait dans son droit d'élire un religieux de l'ordre"; malgré cela, le roi Louis xiv , deux mois et demi avant sa mort, le 8 juin 1715, désigna le cardinal Melchior de Polignac, qui n'était pas encore prêtre , comme abbé commendataire de l'abbaye d'Anchin. Le cardinal de Polignac était alors maître de la musique du Roi , charge dont il se démit l'année suivante en faveur de l'abbé de Breteuil.
Un an après , les religieux d'Anchin obtinrent du duc d'Orléans , régent du royaume pendant la minorité de Louis xv, la permission d'élire un coadjuteur à ce cardinal. L'abbé d'Hasnon , le marquis d'Havrincourt et M. de Barnage , intendant de Picardie et d'Artois , furent nommés commissaires par le Roi pour cette élection, qui se Gt le 1er avril 1716, en faveur d'un religieux de la maison, dom François de Bernemicourt de Saluées , gentilhomme d'Artois; ce choix fut approuvé par les cours de France et de Rome".
Voici la lettre enregistrée à la date de 20 juin 1716":
Louys, parla grâce de Dieu roy de France et de Navarre, i nos chers et bien-amés les prieur et religieux de l'abbaye conventuelle d'Anchin, ordre de St-Benolt, au diocèse d'Arras, salut :
Désirant qu'il y ait un religieux du dit ordre pour coadjuteur de la dite abbaye , de laquelle nostre très-cher et bien-amé cousin , le cardinal de Polignac , est pourveu , et estant bien informé des bonnes vie et mœurs , probité , capacité et autres vertueuses et louables qualités qui sont en la personne de dom François de Saluées de Bernerokourt , religieux du dit ordre , nous , et de l'avis de notre très-cher et amé [onde le duc d'Orléans , régent de notre royaume, Pavons nommé et présenté, nommons et présentons, par ces présentes, signées de notre main , pour être coadjuteur de la dite abbaye , pendant la vie de notre dit cousin le cardinal de Polignac , et s'il survit , remplir sa place du jour de son décès en qualité d'abbé de la dite abbaye d'Anchin, et en jouyr aux honneurs, authorité, droits, fruits, profits, revenus et émolumeos y appartenans tels et semblables que aura jouy ou deu jouyr notre dit cousin le cardinal de Polignac et ses prédécesseurs. Si vous réquérons , et néanmoins mandons et ordonnons de reconnoitre le dit dom François de Bernemicourt, etc.
Le mois d'août suivant , le coadjuteur fut mis en possession de sa dignité par un grand-vicaire de M. de la Salle, évêque d'Arras, qui confirma l'élection par un acte.
Dom Joseph Doye avait été nommé par Louis xiv, le 31 octobre 1711, coadjuteur de l'abbé de Blangy, diocèse de Boulogne. On donna à dom Saluées de Bernemicourt , un peu après sn nomination , comme coadjuteur de l'abbé Melchior de Polignac , le prieuré de St-Gcorges. Par la suite , dom Ambroise Cauict , religieux de la maison , devint grand-prieur d'Anchin. Ambroise Caulet a rempli
» Le Père Ignace, lia. Mém. du dloc. d'Arras, t. iv, p. «Cfi.
Reqwtte au roy, ctléc plu* haut " Le Père Ignace. Mr. cite. Mfai. t. iv, page 413.
» Archlv gën. du départem. du Pas-de-Calais , 4« registre, aux commiasloiu, folio 9il et sulv. ,