CHAPITRE XXXIII
celte charge pendant vingt-un ans ; il est mort à l'âge de quatre-vingt-cinq ans , en 1745".
Exilé de la cour par le régent , le 25) du mois de décembre 1718, en même temps que le duc et la duchesse du Maine, et rélégué dans son abbaye d'Anchin, ce fut alors seulement que Monsieur de Polignac viut réellement prendre possession du monastère, et qu'il y fit son entrée. Le grand-prieur envoya audevant de son Emincnce jusqu'à Roye en Picardie , et lui-même vint à Douai pour la recevoir.
L'abbaye défraya le nouvel abbé et toute sa suite pendant trois semaines. Le cardinal avait été amené et conduit par M. de) Moncheny, gentilhomme ordinaire do la chambre du roi. Ce gentilhomme avait mission de garder, par ordre de la cour, le cardinal-abbé dans le monastère. Toutefois , M. de Polignac avait la literie d'aller et venir aux environs. Durant son séjour, il fit faire un magnifique jardin dans une prairie voisine du quartier abbatial ; il y fit construire aussi un petit pavillon qu'il appela son Trianon f\ Ce fut durant ce temps qu'il composa une bonne partie de son poème VAnti Lucrèce*1.
«Eloigné du tumulte des affaires, dit le frère Chrysostôme Faucher1', rendu à lui-même , sa retraite fut celle d'un savant qui profite du loisir de la vie privée. Il se consola dans le sein des muses et de la religion , et il se livra avec plus d'ardeur et de vivacité que jamais à la composition de son Anti-Lucrèce , que le tourbillon des grandes affaires , dans lequel il s'était trouvé comme emporté , avait un peu ralenti. Ainsi cet ouvrage , autant admiré qu'admirable , est le fruit des disgrâces de son auteur, ce qu'il disait volontiers lui-même ; et PAnti-Lucrèoe , commencée à Bon port, vint encore à son secours à Anchin.»
Voici comment M. de Boze , secrétaire perpétuel de l'académie des inscriptions et belles-lettres , parle des rapports du cardinal de Polignac avec l'abbaye d'Anchin :
Quand il alla à Anchin, il étoit en procès avec les religieux de cette abbaye qui ne l'avoient jamais vu. A son aspect, les inimitiés , les différends cessèrent; ils lui rendirent des respects qu'il n'exigeoit pas ; ils voulurent absolument se charger de toute la dépense de sa maison; et M. le Cardinal, touché d'un procédé si peu attendu, y répondit par une générosité dont il était seul capable. Il leur abandonna les revenus de l'abbaye à moitié moins qu'on ne lui en offrait partout ailleurs ; pour les augmenter encore , il fit dessécher une étendue prodigieuse de marais , qui devinrent aussitôt d'un grand rapport ; et tandis que des produits de la mense abbatiale ces pères élevoient pour eux un édifice immense, il fit construire à neuf une partie du leur église. Dans sa dernière maladie, il ordonna que son cœur y Tût porté, etc.
Pendant le premier séjour que le cardinal-abbé fil au monastère , il eut presque tous les jours deux religieux tour-à-tour à sa table". Au bout de deux ans (décembre 1720), lorsque le régent eut révoqué la lettre de cachet qui l'exilait dans son abbaye, le prélat retourna à la cour, mais il n'obtiot point la permission d'aller à Rome, où il avait déjà été en qualité d'auditeur de rote pour la France au conclave pour l'élection d'Innocent xm. D'autres croient qu'il n'y voulut point aller à cause des dettes qu'il y avait contractées 13 .
En 1722 le cardinal de Polignac revint volontairement au monastère d'Anchin , dans le dessein de s'y préparer à la prêtrise. 11 obtint du pape Innocent xm un
" LeGlay. Camerac. Christian., aox note». 10 l.e Père Ignace, M», cité; p. \\9.
*• l« Glay, Camtrac. Christian., n*tea, p. ii\ ci aulv.
« 111,1. du card. do Poli«nae. par le frère Chrysoeio^e Faucher, rcllf. de St Francoit, tn-IJ, \.*,p. !»• » U Père Ignace. Ht. cité. «» Id. ibid
bref pour être ordonné par l'évêque qu'il jugerait à propos de choisir. Ce fut Pierre Sabatier, évêque d'Amiens, qui vint faire cette ordination. Guy de Sève, évèque d'Arras , avait consenti après quelques difficultés. Donc , le jour de la Nativité de la sainte Vierge de cette année 1722, le cardinal de Polignac fut ordonné diacre dans l'église d'Anchin ; et le samedi des quatre-temps suivants , il fut consacré prêtre. 11 dil sa première messe quelques jours après; et pendant cette année qu'il est resté à l'abbaye, il officia pontiHcalement aux jours des bonnes fêtes. Ces jours-là , il mangeait au réfectoire avec la communauté.
Après son ordination , le cardinal avait été à la cour et était revenu ù Anchin , d'où il partit le 2 mars 1724 pour aller à Rome, au sujet de l'élection du pape. 11 mena avec lui dom Charles Morel , de Lille , religieux , tiers-prieur du monastère. Il assista au conclave et concourut à l'élection de Benoît xui , moine jacobin. Dom Morel revint un an après au monastère ; mais le cardinal resta à Rome chargé des affaires de France".
C'est pendant qu'il était à Rome, au mois de décembre 1725, qu'il fut fait archevêque d'Auch en Gascogne ; et le 1S mars 1726 , il fut sacré en cette qualité par le pape Benoît xm, dans l'église de Sl-Louis-des-Français ; les cardinaux Ottoboni , Barberini , Gualteri , Orrighi et Marini étaient assistants. Le lendemain , Sa Sainteté lui donna le pallium , avec trois aiguilles d'or garnies de diamants et de rubis , pour attacher le pallium. Benoît xni s'était servi de ces aiguilles depuis son exaltation à la thiare.
La même année 1726, le cardinal étant revenu en France, visita les religieux de l'abbaye d'Anchin ; et pendant le court séjour qu'il y fit , il ordonna des travaux d'embellissement à l'église. C'est alors que les anciennes formes ou stalles du chœur furent remplacées; un frère récollet wallon en exécuta les figures et ornements sculptés1'. C'est alors aussi que le grand-autel fut disposé à la romaine. Le tabernacle qui , comme dans la plupart des églises de Flandres , était sur le côté de l'autel , fut placé au centre 17 ; et le beau tableau à volets dont nous avons parlé amplement en son lieu (chap. 24), fut relégué dans la trésorerie. Ce n'est que l'année suivante que fut achevé le répavement de l'église en marbre blanc et noir.
Le cardinal, après avoir visité les abbayes de Corbie et de Bonport, dont il était aussi abbé commendataire, ne tarda pas à retourner à Rome où l'appelaient les affaires de l'Etat. Le 16 mai 1728, le roi Louis xv , dans un chapitre des ordres de Sa Majesté, tenu à Versailles, proposa le cardinal de Polignac, archevêque d'Auch, chargé des affaires du roi à Rome, pour être prélat-commandeur de l'ordre du St-Esprit. Le 3 août suivant , le cardinal de Polignac se rendit en grand cortège chez le cardinal Ottoboni'1, où devaient se faire les preuves |>our ton admission à l'ordre du St-Esprit. Et le 1*r janvier 1729, le Roi tint de nouveau , dans son cabinet de Versailles , un chapitre où le cardinal de Polignac , archevêque d'Auch , chargé des affaires de France à Rome et proposé pour être prélat-commandeur de cet ordre, fut admis, après que M. l'abbé de Pompone , chancelier des ordres du Roi , eut rapporté que M. de Polignac avait satisfait à ce qui était porté par les statuts ; et immédiatement la croix et le cordon bleu furent envoyés au nouveau dignitaire à Rome. Le 8 mai de cette même année 1721), le
» L* Père Igntce , M», cité. « là. ibid.
17 Nous «Ton* tu et on peut voir encore, dan* l'églUc du Pecqueneourt, la table d'autel, en fer doré, qui aralt été •ubttltuée à l'ancienne. » Le cardinal OlUiboni était abbé commendaUire de Marciiicnnw