CHAPITRE V
telle sorte que l'abbé d'Anchin y appliquât les peines et amendes aux délinquants. Le titre de cette donation , qu'Odon revêtit de son propre scel , est aussi de l'année 1 1 1 1 ; celte date , qui est celle de plusieurs collations qu'il ratifia , peut se rapporter au temps de l'abbé Robert. Mais l'acte de la donation qu'il fit d'un autel, dans l'île d'Anchin, est de 1 1 1 3 , et appartient , sans aucun doute , à l'époque du gouvernement d'Alvise.
L'évèque Odon se montra fort libéral envers l'abbaye d'Anchin , et il lui conserva une vive et constante affection; c'est là qu'il vint passer les derniers temps de sa vie. .N'ayant pas voulu accepter, de l'autorité de l'empereur Henri iv, la crosse épiscopale et l'anneau qu'il avait reçus et qu'il tenait du pouvoir ecclésiastique , il fut chassé de son siège de Cambrai. Mais dans son exil , Anchin lui fut un doux refuge, ainsi qu'il le dit lui-même dans son livre de blasphemià Spiritûs Saneti. Il était fort éloquent, et avait, par sa parole et par sa piété, une grande influence sur le peuple. 11 a composé beaucoup de belles homélies et divers écrits , où il se montre courageux et fervent défenseur de la foi et de l'église, contre les attaques et les entreprises du schisme. Pendant son exil , il ne laissait pas que de visiter activement son diocèse, et d'y répandre les instructions pieuses jusqu'à ce que, accablé sous le poids des infirmités, il fut obligé de se faire reporter en litière au monastère d'Anchin, où il mourut huit jours après. Amand, qui était alors prieur d'Anchin , le même qui fut ensuite abbé de Marchiennes , assista le vénénérable Odon à ses derniers moments ; et il a composé une lettre fort belle , où il célèbre les vertus et les hautes qualités du pieux et courageux évèque de Cambrai. Cette lettre , qui était conservée aux archives d'Anchin, a été reproduite par le douaisien Arnould de Raisse , dans le livre imprimé qui a pour titre Bclgica Christiana.
L'évèque Odon fut inhumé à Anchin, et dans l'endroit même où depuis a été placé le vestiaire. Les frères d'Anchin lui érigèrent un magnifique mausolée de marbre blanc, surmonté d'uii crucifix. Son effigie était représentée avec cette inscription au dessous :
lllc tcuitur pra-gtil Odo, Oui pi rspicUi* omni mundo, Fuit e\ul, Deo Mu*.
Fulget cirlo quasi sidu?..
On n'est pas d'accord sur l'époque précise de sa mort que Fr. de Bar n'indique pas, et que le Gallia Christiana fixe au 19 juin 1113. Mais d'une autre part , il est question d'un acte de donation faite par Odon à Ségard , abbé de St-Martin de Tournai, et à son couvent, lequel acte serait daté de 1119 ,0.
Pendant l'administration d'Alvise , l'abbaye d'Anchin et les églises de l'Artois s'accrurent de beaucoup de biens, de bénéfices et de privilèges. En faveur de ce 'prélat, Godcfroi , évèque d'Amiens, fit don à l'abbaye de St- Sauveur, des autels et églises, avec leurs cimetières, de Belle-Ville, de Leusin , de Lavacquerie, de Casnediolc. Robert, évèque d'Arras , ratifia, en l'an 1122, la donation des autels d'Hcnninol , de Fenaing et de Bruille , ainsi que les privilèges des églises de Cantin et de Gœulzin. En considération aussi d'Alvise, le souverain pontife Calixte u , par une bulle de 1123, prit sous sa protection, ainsi que nous lavons dit, le monastère d'Anchin avec tous ses revenus, défendant qu'un nouvel abbé y fût nommé , à inoins qu'il n'ait été élu et accepté par l'assemblée des frères
♦«Voir pour la réfutation de cette erreur, le ramrracxtm Christianum, p. 31. Voycx au*«\ \jc* U«?mo<rM littéraires de Paquot, vin, p. y.
o6 ABBAYE D'ANCHIN.
anciens, et avec le consentement unanime de tous les frères de la communauté; et il confirma de nouveau le droit et la juridiction du couvent d'Anchin sur l'église de St-Machut ou Malgulphe, en Angleterre, et sur le territoire qui y est adjacent. En outre, il donna aux moines d'Anchin la liberté de recevoir les ordres sacrés , avec la faculté, au cas que l'évêque d'Arras se refusât de les conférer gratis, de se présenter devant un prélat catholique quelconque.
A la demande aussi de l'abbé Alvise, le pape Calixte ordonna la démolition du château que le seigneur Fleury et sa femme Marsanie avaient fait élever auprès d'Abbevillc.
Sous le même abbé Alvise , Guy, comte de Ponthieu , et Yda son épouse , ainsi que leur fils Jean, durent restituer, après avoir reconnu qu'ils les retenaient injustement, les donations faites par leur père, de même que les biens et privilèges appartenant à l'église St-Martin de Douleos , qui était dans la juridiction d'Anchin. Le comte Gui de Ponthieu donna en outre les prébendes de l'Eglise St-Martin de la même ville; et ensuite, Thierri, évêque d'Amiens, ratifia cette concession; et son successeur Guarin mit en la possession d'Anchin l'église de St-Sulpice et l'église des chanoines de St-Martin , de telle sorte que les prébendes de St-Martin étaient données à la volonté du prieur de St-Sulpice, et les moines de St-Sulpice n'avaient à répondre à aucun autre qu'à l'abbé d'Anchin. Toutes ces choses furent encore confirmées par les souverains pontifes. A son tour, le pape Honorius n affranchit de tout impôt et exaction le prieuré de St-Machut et l'autel de Vred. 11 assura à L'abbaye d'Anchin la possesion du village et du château de Pecquencourt , ainsi que de son église, avec ce privilège que les chapelains de ces autels n'auraient à répondre qu'à l'abbé d'Anchin, qui seul aurait droit de juger et de punir les délinquans ; et il renouvela la décision du pape Pascal ir , qui avait affranchi ces chapelains de tout impôt et de la redevance payée aux curés; et il confirma de nouveau aussi tous les bénéfices et privilèges que Pascal avait décrétés durant son pontificat de 1094 à 1118.
Ces soins minutieux et persévérants qu'avaient les communautés de constater les droits, de consolider les actes, de faire enregistrer les titres de possession, de privilèges, de bénéfices ou d'immunités accordés à l'abbaye ; ces précautions à l'avènement d'un abbé, d'un évêque, d'un pape, de faire sanctionner, renouveler ou confirmer ces droits, titres et actes; en un mot, cette sollicitude active pour tout ce qui pouvait contribuer à conserver, accroître et à- affermir l'institution et multiplier ses appuis, tutelles et protections, vient d'un sentiment instinctif qui est le propre de toute société ou association qui a la foi de son principe et l'espérance de son but. C'est autre chose que ce que nous appelons dans notre langue moderne le patriotisme; c'est mieux et plus large que Y esprit de corps , c'est l'esprit de communion ; c'est un instinct pur et un devoir sacré. Et même cet instinct et ce devoir , s'il était permis de les concevoir en dehors de la foi catholique , des prescriptions de la charité chrétienne, et séparés de la fin religieuse qui les sanctifie, cet instinct et ce devoir auraient encore leur raison et leur légitimité dans la condition de mineur où étaient ces congrégations, et dans la prévoyance qu'elles avaient du dénùmcnt do force temporelle et de puissance séculière où elles étaient par elles-mêmes. Et il y avait toute raison et sagesse à ce qu'elles multipliassent ces titres, seuls recours et seules armes qu'elles eussent contre les ombrages, les convoitises et les usurpations toujours menaçan es des pouvoirs séculiers ; seuls abris qu'elles eussent contre les récriminations , les regrets , les volontés mobiles des dona-