‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 31 sur 306 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

craignit pas d'aller trouver Pierre Àbélard au milieu de ses disciples , dans son école même , et de lui demander de vouloir bien ne pas lui refuser le combat de l'argumentation. Au premier abord, Àbélard méprisa Gossuin, qui, si jeune encore, avait l'outrecuidance de venir l'interrompre dans une grave leçon. Cependant ses propres disciples lui firent comprendre qu'il ne pouvait, sans faillir à son honneur, refuser le combat à celui qui le lui demandait. 11 ne put donc (aire autrement que d'écouter les objections que Gossuin lui présenta. Alors , du haut de sa chaire, laitier philosophe jetant un regard dédaigneux et courroucé sur le jeune athlète , qui était petit de taille, mais qui était beau et candide, tenant les yeux modestement baissés : « Taisez-vous , dit-il , et gardez-vous de troubler davantage le cours de cette leçon. » Mais les disciples insistant , disent à Abélard que ce jeune homme n'était pas de ceux qu'il lui fût permis de dédaigner, qu'ils le connaissaient comme un philosophe déjà célèbre et fort savant. Alors, au milieu du silence qui se fit, Gossuin prit la parole et énonça une proposition, et après avoir entendu la réponse d'Abélard, il lui opposa une suite d'arguments si serrés, si pressants, que le géant vaincu, terrassé, fut forcé d'avouer que ce qu'il avait avancé n'était pas conforme aux lois de la saine raison. Les écoliers, et tous ceux qui étaient témoins de cette lutte, firent éclater de grands applaudissements, et dans leurs transports, ils exaltèrent Gossuin comme l'apôtre de la vérité, et le ramenèrent en triomphe à sa demeure. A dater de ce jour, la foule accourut plus nombreuse et plus ardente que jamais à ses leçons.

Cette rencontre de Gossuin et d'Abélard est racontée par le moine Alexandre , contemporain de Gossuin, dans un manuscrit latin du xu* siècle que nous avons déjà cité toul-à-l'heure , et dont l'original, provenant d'Anchin, se trouve à la bibliothèque publique de Douai *. Nous croyons être agréable à ceux qui sont curieux de ce qui touche à l'histoire d'Abélard , en transcrivant ici textuellement le passage, de ce manuscrit du moine Alexandre , où sont racontées les circonstances de ce duel scholastique :

Tune temporis magister Petru» Abailardut, multis sibi scholaribus aggregalis, in

ciauslro Sanctœ-Genovtfœ scholà publicâ utebatur : qui probaUc quidem scientiaj, sublimis eloquenliœ , sed inauditarum erat invenlor et assertor novitatum : et suas quœrens statuere scnlentias, erat aliarum probatarum improbator. Unde in odium venerat eorum qui saniùs sapiebant : et sicut manus ejus contra omnes , sic omnium contra euin armabantur. Dicebat quod nullus antea pr#surnserat, ut omnes iIJum mirarentur. Cum igitur adinventionum ejus absurditas in notiliam pervenisset eorum qui Parisiis doctrinal causa morabantur, primô stupore, deinde zelo quodam ducti coofutandœ falsitatis, caeperunt inter se qusrere, quis esset ex eis, advenus eum , disputandi negotium subiturus : indignum esse dunUxat apud lot sapientes hujusmodi nsniarum dictorem non habere conlradictorem ; taliter oblatraotem , baculo non arceri veritatis; piura adinventurum , et hberiu* declamaturum , si intâustis emplis redargutor defuisset. Quia igitur venerabilis adolescens Cozumos efttcacis erat facundiac, sicut ingenii perspicacis, ut eum super nugis talibus conveniret, suaserunt; quod difficile non fuit impetrare. Fenrebat eoim vehementer ad hoc et anhelabat : et volentem , labor esset inhibere , nisi prœsumptionis aotam incurrere formidaret. Magister autem Jottenus, qui postea Suessioncm rexit cathedram , corn nirois eum diligeret, id (ieri prohibebal ; et congressu hujusmodi dissuadebat; magittrum Petrum dicens disputatorem non esse , sed cavillatorem , et plus vices agere jocu-

* Yita D. G^tuini, nbbatit .iquicintlini , n° 813 du calai, des M». Ce monitscril précieux a M imprimé par In Mm du père j&uitc Richard tilbbon, en IC2C, avec un autre manuscrit : Yila ejusdem D. Gossmni, itonl on ne confiait pas l'auteur; on «mit seulement que c'wt un moine d'Anrhin qui xtvatt au lemi* de l'aMté Sirron, au 13' sièele.

latoris quam doctoris, et quod instar Herculis cJavirn non Jeviler abjiceret apprehensam j videlicet quod pertioax esset in errore, et quod, si secundum non esset, nunquam adquiesceret veritati; eum injuriam sibi facere, qui tentasset erudire derisorem : salis esse versutias ejus iutelleiisse et in ejus non abduci vanitates. llaec et similia debortationi subservientia terba, doctus et doctor ille deprimebat, quippe cui suppcdilabat facuudia, et uber vena sapientiae, quocumque voluisset eloquium derivare. Sed Goulus, monitiones et rationes illius non attendons, licet alias eum multùm revereretur, nec considerans se tironem vix juveuescentem, magistrum autera illum virum esse bellicosissiraum et victoriis assuetum; assumptis sociorutu aliquantis , ascendit in montem Sanctœ-Gcnovefœ , quasi David eum Goliath duello conllicturus , qui illic auditoribus suis miras et inauditas sententias , quasi phalanges sanè sapientium subsannando , detonabat. Cum venisset igitur ad locum certaminis , id est scholam ejus inlroisset, reperit legentcm et scholaribus suis suas Inculcantcm novilates. Statim autem ut loqui orsus est, qui advenerat , ille torros in eum defTexit obtulus; et cum se sciret virum ab adolescentiâ bellatorem , illum autem videret pubescere incipientem, despexil eum in corde suo ; forte non multô minus , quàm David sanctum spurius Philistseus. Erat enim albus quidem et decorus aspectu, sed exilis corpulenlias et slaturaa non sublimis. Cumque superbus ille ad respondendum cogeretur, et impugnaus eum veheroenter imraineret, Vide, inquit, ut sileas , et cave ne perturbes meac seriem leclionis. Ille, qui non ad sileudum venerat, acriler insistebat, cùm adversarius è contra eum habens despectui, non attenderet ad sermooes oris ejus, indignum judicans doctore tnnto, lanlillo juveni responderi. Judicabat secundum faciem , quœ pro aHate sibi contemptibilis apparebat ; sed cor perspicaciter intelligens non attendebat. Cum autem ei diceretur à scholasticis suis , qui juvenculum satis noverant, ut non omilteret respondere, esse illum disputatorera acutum , et multùm ei scientiac suiïragari ; non esse indecens cum ejusmodi suhire negotium disputandi , indecentissimum esse talem ulteriùs aspernari : Dicat , inquit, si quid babet ad dicendum. Ille, dicendi nacti facultate , ex his , unde movebatur , propositionem facit adeo compendiosam et competentem , ut nullatenus levem et garrulam redoleret verbositatem , sed audienliam omnium suà merearetur gravitate. Assumente illo , et aflirmante isto , et affirmationibus ejus illo penitus non valente refragari ; cum diver tendi ei penitus suflugia clauderentur , ab isto qui non ignorabat ejus aatutias , tandem convtctus est asservisse se , quod non esset consentaneum ralioni , etc.

Gossuîn , non-seulement nourrissait ses disciples des aliments de sa doctrine , mais encore il subvenait généreusement aux besoins de ceux qui étaient pauvres.

Dans son enseignement , il s'attachait surtout à rechercher les raisons qui devaient déterminer à embrasser la vie monastique , l'état religieux étant déjà depuis longtemps l'objet de ses plus chères préoccupations.

Après avoir puisé dans les écoles de Paris et à toutes les sources des sciences et de la philosophie, et après avoir complété ses études dans les littératures de tous genres , Qossuin regagna sa ville natale. Dès en arrivant , il fut muni d'un riche canonicat dans le chapitre de St-Amé à Douai. Mais il aspirait incessamment à la solitude , afin de mener , en dehors des débats et des intérêts du siècle et de la famille, la vie pieuse qu'il rêvait. Pour se rendre au collège de St-Amé, Gossuin avait à traverser tous les jours le temple qui en était tout proche, et chaque fois, à deux genoux , prosterné devant le maître-autel , il édifiait les assistants et enflammait le zèle de tous, par l'exemple d'une si grande piété; et souvent dans sa prière , il suppliait Dieu de lui. accorder sa puissante assistance, pour l'accomplissement de son projet.

Dieu donc lui suggéra la pensée de s'insinuer dans la familiarité du troupeau d'Anchin , qui était alors célèbre par sa belle discipline et par la régularité parfaite de la vie qu'on menait au monastère de St-Sauveur. Ayant été informé que des

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