CHAPITRE VI. t
religieux ofûciers d'Anchin étaient venus à Douai pour quelqu'aflaire, il leur confesse que depuis longtemps déjà il a conçu le projet d'aller a Anchin. Il leur demande conseil. U avait tout d'abord été charmé de leur présence « d'autant que v leur conversation était réputée chaste , leurs conseils prudents , et leurs actions » vénérables \ » Et à mesure qu'il leur parlait et qu'il les entendait , il aspirait plus ardemment à la vie céleste. Mais il fut bien plus affermi encore dans son dessein lorsqu'il eut participé à de pieux entretiens avec los autres moines du monastère de St- Sauveur. C'est pourquoi il ne différa plus pour se présenter à Alvise, qui alors était encore à la tête de l'abbaye d'Anchin. Le vénérable abbé exposa à Gossuin combien étaient rudes et ardus les exercices de la religion monastique, tout ce qu'il y fallait de temps, de sacrifices, de macérations et de détachement des joies et des biens de ce monde, et avec quels grands labeurs et sueurs on parvenait à la conquête de la céleste patrie. Il lui représenta qu'il fallait faire complète et solennelle abnégation de toute espèce de doctrine, et que ce n'était que par une entière soumission d'esprit que l'âme s'élevait aux choses du ciel. Enfin, Gossuin, éclairé par de telles instructions, étudia toutes les routes par lesquelles il pouvait parvenir à l'état monastique.
Mais Gossuin eut à lutter contre les artifices et les astuces de Satan, qui présentait à l'esprit du jeune homme les séductions du siècle et les amorces de la chair, et opposait, aux austères résolutions du néophyte, les désirs d'une gloire retentissante, les applaudissements de la jeunesse des écoles, le charme enivrant des belles- lettres, le bruit de la faveur et l'attrait des richesses. Il y avait alors aussi à Douai maître Hameric , le précepteur de Gossuin dans ses premières études ' , qui le sollicitait de retourner aux gymnases de Paris. Mais pendant qu'ils se disposaient à partir ensemble pour Paris , Hameric tomba malade et mourut au bout de peu de jours. Gossuin, après avoir rendu les devoirs de la sépulture à son ancien maître , comprenant par cet avertissement de Dieu ce qu'il avait à faire , dit un dernier et sérieux adieu aux choses mondaines et terrestres. Fortifié par les exhortations d'Alvise, il se détacha de toute pensée et de tout sentiment d'une gloire vaine et caduque, pour se préparer le chemin vers le ciel. Capendant le démon fit encore une tentative pour le détourner, en l'attirant par les charmes de l'étude des belles-lettres. Un certain grammairien avait publié des commentaires très-doctes sur Priscianus , et maître Axon , célèbre professeur des sciences physiques, les avait envoyés à Gossuin pour qu'il les traduisit. Comme il s'appliquait plus qu'il ne le devait à la lecture de ces ouvrages, son jeune frère Bernard lui remit en mémoire la sainteté de son premier projet dont aucune raison ne le devait détourner, lui rappelant que c'est la piété et non la connaissance des lettres qui conduit au ciel. Gossuin, touché de ces admonitions, rompit ces derniers liens , et emmenant avec lui son frère Bernard , tous deux furent en même temps admis « faire profession à l'abbaye d'Anchin '.
Bernard, quoique jeune encore, n'était pas ignorant de la science sacrée, et chaque jour , pendant le noviciat , il recevait les enseignements de Gossuin , qui était d'un génie plus pénétrant; et ils s'exerçaient ensemble à la pratique de l'obédience. •
Gossuin était pour les frères un modèle de conduite. Jamais personne n'entendit
1 M*, du moine Alexandre , précède oimenl cité. * /bid. * Ilid. el Vr de Car , Ms.
sortit de sa bouche rien de malveillant ou qui pût nuire, jamais un mot équivoque ou bouffon , une expression de jactance , une parole qui décelât l'envie. Il aimait la sagesse pour la sagesse elle-même, et, dit le moine Alexandre, son contemporain, il préférait être humble dans la sagesse que de paraître sage; il ne prétait pas l'oreille aux rumeurs et aux propos et ne s'en faisait jamais l'écho. Arrivé à l'âge d'homme , lui le plus savant de tous ceux de son âge , ne rougissait pas de se mettre à apprendre par cœur, avec les enfants dans le réfectoire, le chant de l'office divin, pour le réciter dans le temple. Le reste du temps, il le donnait à la prière et à la méditation; lorsqu'il était dans un lieu où la loi du silence devait être observée , quelque familier qu'il fût avec les autres , il évitait de demander même par signes, ce dont il pouvait avoir besoin; cette extrême modestie, il la portait aussi dans les habits , dans son attitude et dans ses manières \ Cependant Satan , envieux des vertus qui brillaient en Gossuin , essaya encore de l'empêcher de s'élever à ses hautes destinées. Il lui inspira la plus délétère , la plus dangereuse de toutes les tentations : la tiédeur et la nonchalance de l'âme ; de telle sorte qu'aucune étude de piété ne plaisait plus à son esprit , et n'avait plus de charmes pour lui. Dans cette aridité de cœur, c'est en vain qu'il avait recours à une lecture sacrée et qu'il s'y excitait par le secours de l'oraison. Tout lui restait stérile et insipide. Enfin Dieu , après avoir ainsi éprouvé sa constance , eut miséricorde. Gossuin , parcourant l'Œuvre de saint Grégoire sur Eséchiel , rencontra ces paroles qui frappèrent son esprit et fixèrent sa réflexion : « Ouvre ta bouche , et mange tout ce que je te donne. — Et voilà qu'une main t'avance vers moi , laquelle tenait un livre roulé; elle étendit devant moi ce livre qui était écrit en dedans et en dehors; et on y avait écrit des lamentations, des chants et des malédictions *. » Par là Gossuin comprit qu'il n'avait pas à redouter des paroles contenues dans la sainte Ecriture, mais qu'il avait à demander d'abord au Seigneur Dieu , l'intelligence. Notre-Seigneur Jésus-Christ a enseigné ses disciples par la parabole des semences diverses tombées dans la terre et dans les pierres , et de l'ivraie semée par le démon *. Mais ce qui est en Eséchiel : On y avait écrit des lamentations, des chants et des malédictions. Gossuin pensa que cela lui était adressé, parce qu'il y est dit : a Tu as péché, et déjà tu te repens d'avoir fait le mal : et pour apprendre à faire pénitence , tu trouves ici des lamentations. Désires-tu relever ton âme par Vespoir des joies célestes ? Ici lu trouveras des chants jrntr ta consolation ; mais si tu as accompli le mal et que lu ne te repentes pas de l avoir accompli , si tu redresses orgueilleusement la tête de ton esprit et ne Vinclines pas avec humilité vers les lamentations de la pénitence , alors tu ne seras pas consolé par Patiente des joies célestes ; que tu veuilles , que tu ne veuilles pas , tu entendras ce qui est écmt ici : malheur ! comme celui que la crainte n'incline pas vers la pénitence , que V espérance n'élève pas vers les suprêmes récompenses » Il lisait ces choses, et en les lisant il admirait, et dans son admiration il les lisait encore et les relisait, et de même qu'il gravait dans ses yeux les caractères du livre , de même il en fixait le sens dans sa pensée; et la ferveur de l'Esprit enflammant son âme par la sainte Ecriture , il se fortifiait contre les attaques de l'ennemi et- retrempait sa vertu. Et comme , à son aurore, le jour dissipe les nuages et s'illumine, ainsi les ennuis qui offus-
" M«. du moine Alexandre. » Erâb. cap. v. 0. 9 Et. SU Matmri. cap. xm.
»• S. Hicron. in Erable).