CHAPITRE VI
quaieut son esprit étant chassés, la gaieté y revenait, son cœur se rassérénait, et l'allégresse refleurissait dans ses actions. C'est ainsi que Dieu , par l'épreuve de la tentation, l'ayant fait juste, il n'eut plus par la suite rien de semblable à souffrir, mais il sortit plus fort de cette fournaise pour continuer sa route commencée et pour surmonter les attaques du démon. C'est pour cela aussi principalement qu'il lisait et relisait les écrits de saint Grégoire, qu'il les chérissait, les étudiait constamment , et les exaltait
L'année d'épreuve étant passée , Gossuin fut ordonné prêtre ; et bientôt après , sa prudence singulière , et son zèle ardent pour la religion monastique le firent appeler aux fonctions de quart -prieur , puis de fters-prieur. Constitue dans ces offices, il s'y dévoua avec la plus grande vigilance. Jamais personne n'a vu aucun acte de sa part qui pût être attribué à un mouvement désordonné de l'âme. Ceux qui fesaient bien , il les animait par son exemple à faire mieux encore. Ceux qui tombaient en faute, il les réprimait avec prudence, et les ramenait par ses exhortations. Enfin par l'influence de son équité et par son habileté , le monastère d'Anchin acquit une grande célébrité, et devint un modèle de perfection de la vie monastique.
Aussi la renommée de Gossuin se répandit par toute la Belgique, et un grand nombre d'abbés le demandaient pour lui remettre le soin de donner une bonne direction à leur troupeau. Enfin le révérend abbé de St-Crespin de Soissons, à force de prières, obtint d'Alvise, qui n'y consentit qu'à regret, que Gossuin vint rétablir les mœurs relâchées de ses religieux, et les mit sur le pied de la règle d'Anchin. Gossuin donc partit pour ce couvent, muni des Œuvres de saint Grégoire, afin de se mettre en garde contre tout accès de faiblesse; et dans un court espace de temps, avec l'aide de Dieu, il réforma les mœurs des moines de St-Crespin. Rappelé par son abbé Alvise, son jeune et excellent frère Bernard fut envoyé pour le remplacer, afin de maintenir dans la discipline les moines nouvellement réformés. Ayant appris ce succès, le supérieur de St-Médard-de-Corbie ne cessa de poursuivre Alvise de ses sollicitations , jusqu'à ce qu'il en ait obtenu que Gossuin vint réformer le couvent de Corbie. L'abbé de ce monastère créa Gossuin prieur claustral, et lui donna tous pouvoirs dans son abbaye. «Gossuin, dit un chroniqueur du temps, dans une métaphore mystique, après avoir constitué le* frères sur les solides fondements de la foi , les renferma dans le cloître quadrangulaire des quatre vertus , la prudence , la justice , la tempérance et la fortitude , soutenue par d'innombrables colonnes d'autres vertus, et plaçant les frères dans le réfectoire , à la table des anges , il les nourrit et les reconforta de la parole divine ; et la doctrine de ses discours se répandit au loin, tellement que des étrangers même étaient envoyés pour y puiser des enseignements. »
Revenons à Pierre Abélard. Depuis le départ de Gossuin, il était devenu de plus en plus allier. Enorgueilli de ses triomphes rendus plus faciles, et enivré par les applaudissements de la foule, il répandait chaque jour de nouveaux dogmes , de nouvelles hérésies. Séduit par le bruit de cette célébrité, Jean, chanoine de Paris, appela Abélard dans sa maison , et lui confia sa fille naturelle Héloïse, pour l'instruire. Mais bientôt la passion d'amour, qui se mêla aux leçons, rendit mère la jeune fille, ventrem implevit ". Et cela ayant été connu, Héloïse fut mariée à Pierre. Mais le père , conservait un ressentiment implacable de l'outrage fait à sa
11 M*, du moine Alexandre. 11 Fr. de Bar, Ms. cité.
(ille, infligea de force à Abélard un châtiment dégradant : Gcnerum per vint excgil Abailardum " ;. Frappé de cette cruelle infamie, Pierre Abélard se réfugia dans le monastère de St-Denis, où il prit l'habit monachal et fit profession. Ensuite il devint abbé d'un certain monastère de la Bretagne d'où il était originaire. Il s'était séparé d'Héloïse , qui fit ses vœux dans un couvent de religieuses auprès d'Argcnteuil. Mais peu de temps après , les moinesses , succombant à la liberté de la chair, furent expulsées ; c'est pourquoi Pierre Abélard fonda à Nogent-sur-Seine , dans le diocèse de Troyes, un couvent de femmes, sous le nom de Paraclet, à la tète duquel il mit son Héloïse.
Mais Abélard n'avait point réformé ses erreurs, et il persistait dans l'hérésie. Il eut diverses discussions avec Albcric , archevêque de Reims , avec saint Bernard , abbé de Clairvaux , et avec beaucoup d'autres théologiens célèbres , qui voulaient l'amener à résipiscence. Enfin un concile des Pères Français s'assembla à Sens , où furent déférées les doctrines d'Abélard , et où il fut condamné comme hérétique : Il fut obligé de brûler lui-même ses écrits en pleine assemblée. Il en appela au pape Innocent; mais le souverain pontife confirma la sentence, et ainsi contraignit Abélard au silence. 11 le déposa de sa dignité d'abbé , et lui enjoignit de se retirer dans un monastère privé, sous la surveillance de Samson, évoque de Sens, d'Henri, archevêque de Reims, et de saint Bernard. Celui-ci, malgré même Berenger,qui à ce sujet composa un livre contre l'abbé de Clairvaux, envoya Abélard au couvent de St-Médard de Soissons , le confiant aux mains de Gossuin , son vainqueur d'autrefois, et qui était en ce moment occupé à réformer cette maison de St-Médard.
Ainsi Gossuin, chargé de remettre Abélard dans la droite voie catholique, et de le former à l'observance régulière de la loi monastique , le traita d'abord avec douceur et ménagement, vivant avec le nouveau profes, l'aidant de ses conseils, le soutenant de ses consolations; il cherchait à lui persuader que les qualités supérieures du génie, que les sciences multiples qu'il possédait, et la subtile éloquence dont il était doué, étaient des dons de la grâce divine qu'il ne devait plus désormais employer qu'à la recherche du chemin du salut et h la glorification de la vie monastique où il venait d'entrer. Il l'exhortait à chasser de son esprit tout souvenir de son amante et des vaines gloires du monde , et à se livrer tout entier aux exercices de la pauvreté et de l'obédience , et aux saintes pratiques qui lui étaient imposées par l'autorité apostolique, disant qu'il devait s'estimer heureux et satisfait de jouir encore d'une honnête liberté dans la retraite qui lui avait été donnée , quand il aurait pu être contraint par des chaînes dans une prison rigoureuse. Enfin par toutes ces raisons, il exhortait Pierre Abélard à s'amender et à régler sa vie désormais selon les préceptes de l'honnêteté. Mais Abélard , emporté par l'orgueil , et regardant comme indigne de lui de recevoir les leçons et les conseils d'un homme plus: jeune que lui : o Que louez-vous donc tant l'hon- » nêtetéî dit-il à Gossuin; bien des gens disputent sur les différentes espèces » d'honnêtetés, qui ne savent ce que c'est qu'honnêteté!... » Gossuin, profondément affligé de ce que ce malheureux refusait le secours de ses humaines exhortations, se décida à le contraindre par la menace des moyens rigoureux de la justice disciplinaire , il lui dit : « Si à l'avenir vous vous rendez coupable d'une » telle révolte , vous éprouverez les effets de notre justice par lesquels nous vous
» Kr. de lîar. Ibid.