CHAPITRE VI ï
s o v x «ire — svixt cus-icn, \W am£ d'Anchin. — Portrait de saint Gossuin, — ses vertus, — sagesse de son gouvernement. — Observance rigoureuse de la règle de saint Benoit. — Exemples de l'efficace des prières de saint Goseuin : solution du procès entre l'abbaye d'Anchin et les chanoines de Tours; guérison d'un aveugle; un moine d'Anchin est guéri de la dèvre. — Modestie et simplicité des mœurs de Gouuin ; — réception des hôtes, — sollicitude pour les malades. — Gossuin est chéri de tous; — il est ami de la paix. — Il Intervient dans les contestations et les duels; fait prévaloir l'équité et la charité. — Mtmomachie , ou duel judiciaire entre □tiret et 1-aJleman champion de l'église d'Anchin. — Jurisprudence et procédures concernant les duels Judiciaires cl les champions. — \jt champion d'Anchin est vainqueur, — Cette victoire approuvée par Dieu. — Miracle conflrmatoire. — Gossain assiste, arec saint Bernard, au concile de Reims, présidé par le pape Eugène m, en II 48. — Multiplication miraculeuse des aumônes de saint Gossuin. — Affection du pape Eugène pour Gossuin. — Visites pastorales de Gossuin; anecdote. — Gossuin est choisi pour prononcer un discours au synode de Cambrai. — Actes nombreux de l'abbé Gossuin.— Chirographes. — Maladie de saint Gossuin, — il prévoit sa Un prochaine. — Mort édiflaute de saint Gossuin, a Pftgc de 80 ans, liflà. — Cérémonies , Inhumation. — Lettre de l'abbé Pierre de St-Remy de Reims adressée à Gossuin. — Epitaphe de Gouuin. — Bibliothèque de l'abbaye. — Moines manuscripteurs , rubricaleurs.
Gossun , appelé à gouverner l'abbaye d'Anchin , ne se relâcha en rien des jeûnes et des oraisons, ni d'aucun des exercices de macération, ni des pratiques qui conduisent à la perfection de la vie cénobitique. Toujours le premier dans le chœur, il en sortait le dernier.
Il conduisait le troupeau qui lui était confié avec toute mansuétude et sapience. Toujours égal, toujours semblable à soi-même, humble et silencieux, grave en toutes choses, noble et digne en ses manières, il récréait les esprits de ceux de ses frères qui étaient chagrins , calmait la pétulence des autres. Il aiguillonnait les paresseux, modérait l'empressement de ceux qui étaient irréfléchis. Humble et affectueux avec les bons, sévère et ferme contre les pervers'; sobre en ses paroles , grave et humble , quoiqu'il sût trouver dans son esprit et dans sa volonté énergique la vigueur nécessaire pour réprimer les vices.
Son caractère et ses mœurs étaient en parfaite harmonie avec sa complexion et les dispositions de son tempérament. Son corps était bien (ait, et selon de justes proportions. Dans son altitude, dans ses mouvements, dans son geste, dans ses habitudes , on ne pouvait rien surprendre qui ne témoignât de son humilité , qui n'annonçât sa mansuétude, et qui n'exhalât un parfum de modestie. Il était d'une stature moyenne , se rapprochant même de la petite taille. Sa tétc aussi était de moyenne dimension , et presque entièrement chauve ; seulement des cheveux rares et courts, et dont la couleur autrefois blonde avait été blanchie par l'âge, la garnissaient encore par derrière. Mais cette large brèche , que le temps et l'étude y avaient faite , ne déparait pas la majesté de son front qui était uni et haut.
72 ABBAYE D'ANCIIIN.
Ses yeux étaient de couleur glauque et limpides ; sou nez , étroit à sa racine , allait se développant et s'épaississant graduellement, et sa pointe descendait un peu au-delà des limites des narines. Sa bouche était petite et gracieuse, et ses lèvres n'étaient ni trop épaisses ni serrées , et son menton ni trop saillant ni obtus. Sa barbe, blonde dans sa jeunesse, était devenue tout-ù-fait blanche. Toute sa structure était délicate et harmonieuse , quoique dans ses proportions plutôt même petite que moyenne, ainsi que nous Pavons déjà dit. Le timbre de sa voix, qui était doux et grave, ajoutait à la grâce de son aspect. Sa démarche était droite sans raideur. Sobre de discours, il parlait bas et lentement; il n'élevait la voix que lorsqu'il faisait des instructions à ses frères , et lorsqu'il gourmandait les coupables, et qu'il écrasait le vice sous les coups de sa parole véhémente '.
11 n'y avait rien dont Gossuin eût plus d'horreur que du vice de la propriété personnelle. C'est un point sur lequel saint Benoît a insisté dans les lois qu'il a données aux moines de son ordre 1 : « Extirpez, dit-il, et jusques à ses moindres racines, » le vice de la propriété , et qu'aucun des frères n'ait la hardiesse de donner ou n de recevoir la moindre chose sans le commandement de l'abbé, ni de retenir » en propre quoique ce soit , non pas même un livre , une écritoirc , une n tablette , puisqu'il ne leur est pas même permis d'avoir ni leur corps ni leur » volonté dans leur puissance ; mais ils peuvent espérer ce qui leur est néces- » saire de la charité du Père de la, communauté; et ils ne doivent avoir jamais » rien qu'ils ne le tiennent ou de la main de l'abbé ou de sa permission. Tout doit » donc être commun entre les frères, afin que, comme il est écrit, tous n'ayant a qu'un cœur et qu'une âme, personne ne possède quoi que ce soit en propre, h mais que tout soit commun : Mulliludinis autem crat cor unum : nec quisqnam » eorum , quœ yossidebat , aliquid esse suum dicebat , sed erant Mis omnia » communia. {Act. Aposl. cap. vi. vers. 32.) Que s'il s'en trouve quelqu'un porté » à ce vice, on l'en reprenne jusqu'à deux fois, et s'il ne s'en corrige, il subisse » la correction. »
L'abbé Gossuin , à cet égard , comme pour toutes les vertus et pratiques religieuses, donnait le premier l'exemple; provoquant les autres à l'imiter, il ne craignait pas de protester que jamais il n'avait reçu de qui que ce fut, rien qu'il eût converti à ses usages propres. Il refusait scrupuleusement les donations particulières et les présents que voulaient lui faire les parents , à l'occasion de l'admission des novices; se conformant d'ailleurs en cela aux prescriptions d'Innocent m', dispositions qui furent confirmées quatre siècles plus tard par le concile de Trente \ Lorsque des moines changeaient de lieu d'habitation , il veillait à ce qu'ils n'emportassent, à son insu , rien autre que leurs habits ordinaires et leur bréviaire. 11 ne souffrait pas que l'on eût des clés et des serrures, ni qu'on pût tenir rien de caché et de renfermé dans des coffres ou des armoires. 11 voulait qu'il n'y eût dans le temple qu'une seule lanterne pour lire les leçons , le reste de l'office devant être chanté de mémoire. Il lui arriva de faire jeter au feu divers objets et petits meubles que les moines avaient fait faire , et pour lesquels ils montraient trop d'attachement. Mais toute les macérations, tous les sacrifices qu'il prescrivait à ses frères, il était le premier à se les imposer; car il se soumettait lui-même à une si profonde et si rigou-
» Vit» D. B. Gozuiui, M», du moine Alexandre, 12» «Me, n* 813 du catal. des Ms.
1 S. Bcncdicli Regul. c. 33. * imnoccnt m. Décret, lib. de tlat. monae. lit. 36 , cap. C.
» Conctl. Laleran. c. 10, sub Alex. 3. Conc. Trld. arss. 25. de Reform. c. 2.