CHAPITRE VII
reuse humilité d'esprit et de corps , que personne ne doutait que depuis longtemps déjà il n'eût dépassé les douze degrés d'humilité de la règle de saint Benoît'.
Gossuin était en très-haute estime et en grand honneur auprès des personnages considérables et des puissants du siècle. Philippe, comte de Flandre et de Vermandois, ' avait pour lui la soumission d'un fils et le vénérait comme son père, à tel point qu'il venait fréquemment au monastère pour le voir et pour l'emmener , et qu'il se faisait un devoir et un plaisir d'accompagner le saint abbé dans les voyages qu'il avait à faire. De son côté, le bon prélat avait pour le comte une véritable tendresse et priait pour lui avec une vive sollicitude'; mais ce n'était qu'à regret que l'abbé s'absentait de la maison , et toujours avec le désir d'y revenir le plutôt possible. Sa dévotion et ses devoirs pieux ne souffraient pas des voyages fréquents qu'il était obligé de faire ; et son premier soin , en arrivant dans une hôtellerie ou dans la maison où il descendait, était de chercher un endroit retiré pour vaquer à l'oraison. Ses voyages, il les faisait à cheval et constamment en compagnie d'hommes religieux et de quelques serviteurs honnêtes en très-petit nombre.
Il n'avait pas à sa table des vases d'or et d'argent, mais de simples écuelles de bois , qui étaient à l'usage journalier des moines ou des convers ; car il prenait habituellement sa nourriture avec les frères dans le réfectoire. En ce temps-là, d'ailleurs, la maison d'Anchin, sous le rapport des choses temporelles, était loin d'être prospère. Nous voyons , par un acte de 1 1 u'O , que le bon abbé de Cysoing , Anselme, du consentement de son chapitre, vint au secours du monastère d'Anchin, qui était dans un pressant besoin , et qu'il lui donna en aumône plusieurs biens et champs environnant le prieuré de la Sainte- Vierge au bois, vulgairement dit de Beaurepaire , et qui était soumis à l'abbé de Cysoing. « Dans leff premiers temps » du couvent d'Anchin, dit Raphaël de Beauchamps, la maison était pauvre; la » noble et opulente abbaye de Cysoing, qui pour lors était riche, par un louable » sentiment de charité fraternelle, vint au secours du v monastère de St-Sauveur ; » et aux autres donations qu'elle lui avait faites , elle ajouta un revenu annuel ; » c'est ce que témoignent les monuments écrits de la très-religieuse abbaye de » Cysoing, existant dans le recueil des archives , et que j'ai vus et lus avec soin \ »
L'abbé Gossuin couchait dans le dortoir commun, et il était toujours levé le premier. Souvent même , il passait toute la nuit à prier dans le temple jusqu'à matines ; et lorsque les frères allaient se recoucher, il restait levé , ou récitait des oraisons à genoux. Dans l'église, et dans tous les lieux réguliers, il observait un silence si strict que dans le chapitre même, et avant qu'on eût pris séance* il * ne souffrait que personne causât même à voix basse.
Il n'était pas permis à ceux qui sortaient d'avoir des colloques avec des femmes , ni d'entrer dans une maison où il s'en trouvât , si ce n'est en présence d'un témoin respectable. Toute liaison d'un jeune frère avec un autre jeune frère était interdite ; et Gossuin lui-même , afin de donner l'exemple , évitait les entretiens familiers avec sa propre sœur, bien qu'elle fût religieuse.
11 n'y avait pas, dit un historien du temps, dans le discours de Gossuin, non plus que dans la bouche de ses disciples accomplis , ces mots : cela est , cela nés
» SU Bened. Regul. c. 7. • Klcfaard Gibbon , p. 210.
R*ph. de IteauchamiM : Ilitl. Fra>uu-ilerotingictt synoptit, p. 800. Et Ibid. ad appendic. p. 1080.
pas , mais seulement : cela est. Non erat in illius sermone nec in perfectorttm discipuforum suorum ore, est, et son bst; sed solummodo est. Et ce qu'ils avaient dit , on y croyait comme s'ils l'avaient affirmé par serment , et cela était si généralement connu, ajoute cet historien, que ce roi glorieux, Bauduin, le premier de lâ race des Francs, qui obtint noblement le trône de David et l'empire de Salomon, lorsqu'il promettait quelque chose et qu'il voyait ses auditeurs incrédules , le plus grand serment qu'il avait habitude d'employer était ceci : a Ce » que je vous dis est certain, et vous pouvez y croire comme si c'eût été le meilleur » moine d'Anchin qui vous l'eût dit. » Et cela suffisait. Super /toc ita mihi credcre potestk sicut meliori monaclio Aquicinctensi. Nec plus quœrebant qui hoc audiebant \
Sous la prélature de Gossuin , la pratique de l'oraison a toujours été scrupuleusement observée à St-Sauveur d'Anchin. Il pensait que les prières faites dans les ténèbres de la nuit , sont plus ardentes et plus efficaces ; aussi , depuis les kalendes de novembre, jusque la solennité de Pâques, aucun moine d'Anchin ne regagnait son lit après matines (de deux à trois heures du matin). Et lui-même le premier observait cette salutaire coutume recommandée par saint Benoît. Toutefois, parle conseil de l'archevêque de Reims, l'abbé faisait remise d'une partie de ces veilles à quelques-uns des frères, d'une santé trop délicate. Quant à lui, l'exercice de l'oraison l'avait mis dans une sorte de commerce familier avec le Seigneur Dieu , tellement que tous les jours, un ange l'appelait à la prière, surtout quand engourdi par le besoin naturel de sommeil , il tardait à se lever.
Mais voici un exemple qui témoigne de la puissante vertu de ses pijères. Une t contestation assez grave s'était élevée entre les moines d'Anchin et les chanoines de \ Tours , au sujet de certains champs situés à Baralle et à Buissy , et dont ceux d'Anchin avaient été mis en possession, et dont ils prétendaient jouir en vertu d'un titre de donation confirmé depuis par des privilèges que le Saint-Siège apostolique leur avait accordés. Ceux de Tours attaquaient cette possession comme clandestine , s'appuyant sur cet adage de la loi : que ce qui dans le principe ne peut, selon le droit, recevoir effet, n'acquiert point de force par le laps de temps : lia quœ ab initio de jure effeelum snrtiri non possunt, tractu temporis non convalesctmt. Et pour annuller les privilèges d'Anchin , ils prétendaient que les leurs étaient plus anciens, argumentant des textes de lois qui disent manifestement: que les rescrits, lettres, titres obtenus contre le droit écrit, doivent être considérés comme ëubrepticesj que par conséquent celui qui fait usage de ces titres est déchu de sa cause.
11 y avait eu à ce sujet, de part et d'antre, de fréquents débats', et le procès durait depuis longtemps. Enfin l'affaire fut portée à l'audience de Reims , pardevant Mgr l'archevêque Samson. D'une part donc, étaient les humbles moines d'Anchin, tout-à-fait ignorants des lois avec leur révérend abbé; et d'autre part, les chanoines de Tours , fort habiles , au contraire , ayant avec eux des jurisconsultes expects.
Le jour de l'audience , le vénérable Gossuin , qui était logé à l'abbaye de St- Remy, sans se préoccuper du procès, était tout entier à ses exercices de dévotion , et se livrait uniquement avec les religieux de St-Itemy aux choses du service divin,
' Mi. citât, in Gibbone. Kjutd. D. Go;um< vit. per alium, p. ?45.