CHAPITRE VII
tellement qu'il semblait avoir tout-à-fait oublié l'affaire qui l'avait amené à Reims. Aussi , les frères de St-Sauveur lui reprochaient-ils avec quelque vivacité son insouciance pour les intérêts de la maison , lui rappelant que les adversaires contre lesquels il avait à lutter étaient des hommes considérables par leur naissance ou leurs richesses, puissants par leur influence ; qu'il aurait dit chercher à se procurer des protecteurs et des défenseurs, puisqu'il savait qu'il allait avoir affaire à des avocats, à des jurisconsultes consommés dans la science du droit ; que pendant que lui , Gossuin, s'endormait avec Rachel, qu'il se livrait aux contemplations et aux oraisons, ses adversaires vigilants, eux, avaient instruit la causa, l'avaient exposée à leur guise devant la cour, sans rencontrer de contradicteurs ; que l'oreille des juges était prévenue ; qu'il était plus que temps de se hâter pour tenter de sauver une cause plus d'à moitié perdue.
Mais tout ce bruit , et toutes ces menaces de péril , ne purent ébranler le saint abbé, ni le détourner de ses devoirs pieux; et ce ne fut que lorsqu'il eut terminé ses exercices qu'il se rendit dans la salle du tribunal. Ht quand il entra , tous, même ses adversaires, lui reprochèrent d'avoir autant tardé. Mais l'archevêque , connaissant la grande dévotion de Gossuin , l'excusa , et lui donna toute liberté de se défendre. Alors Gossuin exposa sa cause avec calme et gravité, et malgré les objections et les dénégations des adversaires , l'archevêque Samson prononça un jugement favorable à Gossuin , et adjugea , selon la justice , la possession en litige à l'abbé et aux moines de St-Sauveur d'Anchin.
Voici un autre exemple de l'efficace des prières de Gossuin : Un dimanche que ce bon père célébrait à Anchin le saint sacrifice de la messe , dans la chapelle de St-Jean l'evangéliste , selon qu'il avait coutume de le faire tous les dimanches, parmi la foule des fidèles , hommes et femmes , qui assistaient à la messe en dehors de la chapelle , il y avait un aveugle conifu dans tout le pays , qui , appuyé contre la petite porte à deux battants de la chapelle, écoutait avec ferveur la messe du saint abbé, et demandait, par d'ardentes prières, que Dieu lui rendit la vue qu'il avait perdue.
Dans le moment que les fidèles priaient dévotement, et lorsque le vénérable abbé , ayant dit pour la seconde fois Âgnus Dei , se recueillait afin de prononcer avec plus d'onction ces paroles la troisième fois , on entendit tout-à-coup l'aveugle qui s'écriait : a Dieu tout-puissant , assistez-moi ; voilà que je vois !» A ces cris , les assistants, qui connaissaient le pauvre aveugle, accourent vers lui et l'entourent , ne pouvant assez admirer qu'il fût ainsi guéri. Us frappent aux portes de la chapelle pour appeler les frères et leur raconter comme quoi l'aveugle , en entendant la messe du saint abbé , a recouvré la vue.
Les frères, amsi que les personnes pieuses qui avaient été témoins de ce miracle, voulaient sonner les cloches et chanter des hymnes en l'honneur et gloire du révérend Gossuin; mais comme il était d'une grande humilité, et qu'il méprisait les louanges: «Eh quoi! dit- il, est-ce que vous voulez vous glorifier des miracles » de Dieu î Dieu opère ses prodiges par ceux qu'il lui plaît , et môme par des ani- » maux muets; c'est lui qui a donné la vue à cet aveugle. » Cependant Gossuin laissa aux frères la liberté de louer Dieu en particulier , et de lui rendre des actions de grâces pour le bienfait que par sa toute - puissance divine il venait d'accorder.
Au nombre des malades que l'abbé Gossuin guérit par son intercession , on cite
encore un certain moine d'Anchin , nommé Guillaume dit le Chauve, qui souffrait d'une fièvre opiniâtre; les efforts de la science des médecins n'avaient pu l'amener à guérison. Gossuin dit une messe à l'intention et en présence du malade, qui fut incontinent délivré de son mal. Celù n'a rien qui nous doive étonner, dit l'historien de saint Gossuin , car il lui avait été accordé des grâces toutes puissantes.
11 avait, dit le moine Alexandre, un désir si fervent d'être en continuelle communication avec Dieu, que, après matines, et après avoir dit la messe trèsdévotement, pendant même le temps qu'il donnait à la réception des hôtes, et à l'administration et aux détails des choses de son église, il ne cessait de prier. Et lorsqu'il entendait le sacrifice de la messe dans la basilique de X.-D., il était tout entier livré à la méditation et à l'oraison, à deux genoux, prosterné, la tête penchée jusqu'à terre , appuyé sur ses coudes. Il n'adressait jamais un mot à personne , à moins que par un motif indispensable , jusqu'au moment où le coup de la cloche l'appelait au chapitre. Là il écoutait les réclamations et les demandes des religieux. Après avoir réglé les affaires du chapitre, il se rendait au chœur, et il était toujours prêt à recevoir les confessions des frères. D'ailleurs, il ne cessait de prodiguer des consolations à ceux qui étaient- malades, et des encouragements aux consciences alarmées ; et jusque dans son extrême vieillesse , et lorsqu'il fut accablé d'infirmités, on ne put jamais le déterminer à s'asseoir pendant la lecture de ses heures , ou durant les offices , si ce n'est une seule fois dans la dernière année de sa vie , qu'il y fut contraint par une invincible nécessité.
Enfin, notre historien donne en peu de mots une idée du zèle ardent de Gossuin et de la ferveur constante qui l'animait pour les progrès et l'affermissement de la religion. «Afin de tenir la flamme de son esprit à l'abri du souffle orageux des » événements temporels , il ne prenait part à aucune des affaires du siècle , et ne » voulait pas en entendre parler dans la crainte d'être retardé dans sa marche par » les choses profanes, et d'être distrait des divins discours qu'H préparait et des » saints entretiens qu'il devait avoir avec ses frères dans la chambre du chapitre. »
Il avait toujours été d'une extrême sobriété et d'une parfaite continence; aussi donnait-il pour précepte aux jeunes frères , de conserver la chasteté avec plus de soin qu'il ne conservaient les yeux de la tête, de se garantir de toute souillure, leur recommandant de tenir la vue baissée.
A table , non-seulement il écoutait la lecture avec la plus grande attention , mais encore il veillait scrupuleusement à ce que l'on ne fût pas distrait, et à ce que personne ne la troublât, même par un signe de tête.
Tous les hôtes qui venaient à Anchin, princes, prélats, abbés ou moines, il les traitait en commun dans le réfectoire; et le saint homme n'a jamais pu se décider, par l'exemple ou par la présence des personnes les plus illustres, à faire usage de la viande , soit dans le monastère, soit dehors. Bien plus, an temps même où il n'était encore que simple religieux , il s'ôtait de la bouche les mets quelque peu délicats, pour les envoyer aux frères malades , infirmes ou faibles, et qui plus est, aux pervers, et ainsi il les attirait à des habitudes de piété, et mêlant aux effets de ses prières des marques d'affection et des actes d'une ardente charité, il donnait de salutaires enseignements.
C'est par la mansuétude, la bienveillance et les attentions hospitalières qu'il gouvernait le monastère , et que le plus souvent il ramenait à de bons sentiments les frères qui avaient de mauvaises inclinations ou qui étaient mal affectionnés.