CHAPITRE VII
Il prenait un soin particulier que ceux-ci fussent plus abondamment pourvus de vêtements et de nourriture , cherchant par-là à leur faire sentir qu'ils devaient suivre , à l'égard de leurs frères , les exemples que lui-même leur donnait , et que c'était pour eux le moyen de prouver qu'ils n'étaient pas indignes de la faveur qu'il leur montrait.
Les hôtes qui survenaient étaient non-seulement traités avec honneur et égards , selo'i le précepte du saint fondateur de l'ordre : Tanquam Chr'istus smcipïanlur ; niais encore ils étaient exhortés aux œuvres de piété , et ils trouvaient dans le monastère l'édification qu'ils cherchaient. Gossuin les accueillait avec une sainte joie et avec une frugale largesse; « car la médiocrité et la frugalité plaisent à » Jésus-Christ, pourvu qu'elles soient accompagnées des circonstances qui marquent » que le peu que Ton donne, on le donne de l'abondance de son cœur. Et il » faut que les personnes du siècle, de quelque condition qu'elles soient, apprennent » de celles qui sont consacrées à Dieu , la règle et la mesure qu'elles doivent » garder dans leurs tables, et qu'elles trouvent dans la simplicité de leur conduite , » la condamnation des profusions, des impénitences et des débauches*. » Dans les occasions où les frères étaient obligés, pour faire place aux étrangers, de manger hors du réfectoire , ils le faisaient de bonne grâce et sans murmurer , parce que Gossuin les dédommageait en les traitant libéralement. Si parmi les frères les plus honnêtes il y en avait qui tombassent en faute, ou qui sortissent des limites des convenances, il savait les ramener avec tant de délicatesse et de discrétion qu'ils ne s'en trouvaient pas offensés. Mais les récalcitrants et obstinés , il les réprimandait avec tant de prudence et d'autorité, que confus, ils rentraient en eux-mêmes, et revenaient à bien. Et les malades, c'est lui qui, de sa propre main , leur donnait la nourriture ; et il fortifiait leur esprit en même temps qu'il reconfortait leur corps. Mais il serait trop long de rappeler tous les exemples de prudence, d'humilité et de sagacité qu'il donnait, et tous les travaux et les efforts continuels par lesquels il remettait la paix dans la vie de tous, et entretenait un fraternel accord entre lui et les moines.
Cette salutaire influence, par laquelle l'abbé Gossuin maintenait la paix et la concorde , ne bornait pas ses effets à l'intérieur du monastère , elle s'étendait aussi au dehors ; et au temps dont nous parlons , époque où dans ces contrées beaucoup de contestations se jugeaient et se vidaient par la voie du combat judiciaire ou monomachie, il n'y avait pas dans les environs un de ces duels qui eût lieu sans que le saint homme ne fût appelé à y intervenir. Quand tous les moyens de conciliation avaient été épuisés, et il était rare que ce fut sans succès, par la puissance de ses prières et de ses oraisons , il parvenait à faire prévaloir l'équité et la charité , et à rendre inutile le combat 10. »
Malgré tout ce que put faire le saint prélat avec son amour de la paix, Satan suscita un événement qui vint alarmer les esprits, et troubler l'état de quiétude dans lequel vivait le couvent de St-Sauveur d'Anchin. Un certain Critct ou Chiret, qui n'avait pu être amené par aucune raison , ni par aucuns moyens , à acquitter un droit d'hommage {jus hotnagii ") qu'il devait , faisait de continuelles invasions
» F.M'l'ic. «le la Reg. de St Benoit, t. 2. p. 333.
'* Sed et quolies aliqui vicinorum trant duello eonfticluri , evocatut idrm , potlt/uam omnium paei tfudeniium eonalut fuiumt enertati, discordiarum catenat, qutbus crant pugiles compedili , validât um precum miUro coiiffinqtbpl. In \t$o ilexandri, supra citato. — Rich. GlbUn , p. 139.
" Fr. de Bar, M*, supra citai.
sur les terres et les héritages du monastère. C'est en vain que Gossuin avait fait tous ses efforts, et avait, comme on dit, remué toutes pierres, pour arriver à un accommodement avec ce rebelle. Chiret n'en était devenu que plus intraitable, et non-seulement il menaçait de tuer l'abbé, mais encore il se portait à des actes de violence contre les familiers du couvent , et il s'était rendu coupable de plusieurs meurtres. Tous les moyens ayant été épuisés, et tout espoir de le voir revenir à résipiscence étant perdu , il fut chassé du sein de l'église par les foudres de l'excommunication. Mais il n'en devint pas plus humble; au contraire, se précipitant dans tous les genres de forfaits , il était comme un fléau que rien ne pouvait réprimer, et il attentait à la vie du digne abbé. C'est pourquoi, des hommes sages et affectionnés à Gossuin , pour garantir la tranquillité et la vie du saint homme, engagèrent un certain Allemand , d'une grande force de corps , qui tenait , par emphythéose , un ûef de Pabbaye , à soutenir dans un combat singulier {monomachia), le droit et la justice ". Gossuin avait une grande répugnance à recourir à un pareil moyen. Aussi , laissant l'affaire au jugement des jurisconsultes , et abandonnant le tout à la volonté du Ciel , il se mit en oraison , et exhorta ses frères à adresser des prières continuelles à Dieu.
Pendant ce temps, les dispositions ayant été prises, le combat eut lieu au bâton ; et l'ennemi de l'Eglise , vaincu par l'athlète Allemand t fut livré à la mort, afin qu'à l'avenir il ne troublât plus l'église '*.
François de Bar est extrêmement sobre de détails sur cet événement , et notamment en ce qui concerne le fait même du duel, et les formalités qui y ont été suivies. Alexandre , d'après lequel évidemment F. de Bar a mentionné cet épisode de la vie , ou plutôt de l'histoire de la prélature de l'abbé Gossuin , est un peu plus explicite , quoiqu'il ne se préoccupe pas beaucoup des circonstances du combat. Voici, du reste, comment le fait est rapporté dans le manuscrit d'Alexandre, au temps où l'événement a eu lieu. Le récit de ce religieux , que nous traduisons du manuscrit latin original , présente , à travers son style mystiquement figuré , un certain intérêt au point de vue de l'étude du droit, des coutumes et de l'esprit de l'époque :
Factum est igilur ut , quia pacem seclabatur , delcctabatur pace , iis quœ ad pacem erant insistebut ; h qui pax summa est omnes ejus contereret oppressâmes, ut conferret illi potentiam adversits eos qui cum deprimebant. Erat ei in securitatem à turbine malignitatis alienœ et in absconsionem à pluvià molestiantm quas inferebant ei homines maledicti , etc.
«Il arriva donc que Gossuin, qui recherchait la paix, se complaisait dans la » paix, et s'en tenait à tous les moyens qui se rattachaient à la paix, et que » Celui qui est la paix suprême , pour écraser tous les oppresseurs de Gossuin , » et lui conférer la puissance contre ceux qui le déprimaient , lui venait en aide » pour le préserver du tourbillon de la malignité d'autrui , et pour le garantir » de la pluie des tracasseries que lui suscitaient les hommes maudits; ce qui » apparut manifestement par les circonstances suivantes : Un individu , du nom de » Chiret, qui lui devait le service féodal {homhtium u), mais qui violait les lois » de ce service , en était arrivé à un tel degré de crime , qu'aux injures et à » des violences manifestes, il ajoutait le mépris, au point qu'il ne daignait plus
•* Ms. du moine Alexandre, et Ms. de Fr. de Bar, cité. i» Idtm. Ibid.
" homimcm est senilium, eeu ohsequium quod komo seu cllcns Tel servi» domino suo prostare teoetur.
Voyez le Clott. ducance au mot Hominivm. Dan» le Glottaire latin-français , de Songnman , hominium, est traduit par i scrrU-c d'homme