PROLOGUE. xi
vides, remplacer les manques ou rogner ce qui déborde. Dans les rues éraillées d'une vieille ville, il y a des redans , des anfractuosités et des saillies, il y a des montées et des descentes; ici, c'est un mur qui rentre, là c'est un édifice qui ressort; un tracé exact doit reproduire fidèlement tous ces accidents. 11 en est de la coupe d'un livre de ce genre et de la circonscription de ses diverses parties , comme de la bordure des tableaux; la dimension du cadre est subordonnée à la mesure de ce qu'il renferme : le fourreau se modèle sur la lame , la custode est faite çour le joyau, le reliquaire est fait pour la relique.
Nous avons eu la bonne aubaine de trouver dans les précieux écrits encore inédits d'un savant religieux de la fin du seizième siècle, François db bah , prieur de l'abbaye d'Anchin, les principaux éléments de notre travail et la plupart des matériaux qui le constituent; nous avons puisé dans la collection des manuscrits de la bibliothèque de Douai , dans les dépôts des archives générales du département du Nord et de celles du Pas-de-Calais; nous avons eu l'assistance, les conseils et souvent môme la collaboration d'amis et de savants qui ont encouragé l'entreprise et la poursuite de ce long travail.
Un concours de circonstances favorables nous a fait rencontrer de curieux documents concernant les périodes les plus importantes de l'histoire de l'église d'Anchin : le douzième siècle , où figurent saint Bernard , Abailard , et notre abbé saint Gossuin , époque considérable à cause du mouvement intellectuel et des luttes politiques et religieuses qui l'ont signalée; le seizième siècle et le commencement du dix-septième siècle , période non moins intéressante et plus rapprochée de nous , époque de ce qu'on a appelé la Renaissance, alors que, sous le nom indéterminé de réforme, a fait explosion cette terrible révolte, fatale insurrection des esprits qui , en vertu d'un prétendu droit d'examen, a détruit la synthèse religieuse , morale et politique, raison d'existence de la vieille société. Nous avons pu présenter d'une manière assez complète l'histoire de ces époques , pour la part du moins qu'y ont eue l'église et l'abbaye d'Anchin.
Nous avons rapporté , peut-être , avec une complaisante minutie certains détails : mais le lecteur curieux de tout ce qui caractérise les époques et tout ce qui est l'expression de la réalité historique , ne les lira pas sans intérêt : « La conscience » de l'érudit s'étend aux moindres détails; et il n'y a pas plus en histoire qu'en » physique de faits véritablement indifférents et de vérités sans conséquence 1 . » A ceux qui nous reprocheraient cette complaisance pour ce qu'ils appelleraient des
1 Dacier. Éloge de dom Brial.
xii PROLOGUE.
hors -d'oeuvre, nous répondrons en nous appuyant d'une autorité qu'assurément personne ne récusera: « Ce sont précisément de pareils hors-d'œuvre prétendus qui » donnent aux clironiques cette couleur des jours anciens, cet air de contempora- » neïté, cette vérité historique enfin , qui consiste moins dans le narré des faits » que dans la peinture fidèle des mœurs et des idées d'autrefois. Quittez-moi cette » serpe, instrument de dommage; laissez venir les chroniqueurs avec leur naïve »• crédulité et leurs mensonges de honne foi , il ne s'agit pas d'embellir les portraits, » il s'agit de les faire ressemblants1.»
Pour ce qui est du style , il sera ce qu'il pourra , et selon ce que nous aurons eu à raconter; nous n'avons eu d'autre souci en écrivant, que de transmettre les laits avec une scrupuleuse exactitude et autant que nous l'avons pu, dans les termes et les formes avec lesquels ils nous ont apparu ; cela , non pas par la préméditation puérile de faire ce qu'on appelle de la couleur locale, mais par le désir et avec l'intention de laisser aux objets leur teinte réelle , et même de conserver le haie et la patine que le temps leur aurait fait acquérir : n'avons -nous pas dit que pour nous l'histoire était de X archéologie écrite'!
Au demeurant , nous sommes tranquille sur le sort de ce livre , car nous n'ambitionnons pour lui d'autre fortune que celle qu'il peut mériter comme œuvre de patience et de bonne foi; nous n'avons cherché à lui procurer d'autres qualités que celles qu'il doit porter naturellement. Il n'en est pas d'un labeur de la nature de celui-ci, comme des ouvrages d'art et d'imagination; nous espérons que la bonne volonté et la persévérance auront suffi à lui donner une valeur intrinsèque et à lui faire une existence, sinon brillante, du moins à peu près assurée. Que si par hasard il se rencontre quelques fleurettes de poétique agrément, c'est qu'elles auront poussé du fonds même, comme l'herbe moussue qui velouté les ruines d'un monument, comme la giroflée qui joue sur la crête des vieilles murailles; l'ouvrier n'y a d'autre mérite que de ne les avoir pas arrachées.
• Le Glat. Chron. de Balderic, Préfacé, p. xi.
colonnes verdies par la mousse et des traces de fondations mancnissanies a i
terre comme les ossements disperses d'un géant. C'est tout ce qui resk tu et grand monastère des bénédictins de Saint-Sauveur d'Anchin et qui a sept cents ans durant. Agreste et simple d'abord , il a étendu de siècle en sièc ignificence de ses cloîtres splendides et de sa riche basilique.
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