CHAPITRE PREMIER
sommaire. — L'île d'Anchin, — pourquoi ainsi appelée. — Temps antérieurs à l'établissement du monastère. — Saint Gordaine. — Etat du pays a la On du douzième siècle. — Gaultier de Montlgny et SJgier de Loi , longtemps ennemis, se réconcilient, — fondent un monastère dans nie d'Anchin. — Anselme de Ribemont donne Hle d'Anchin. — Gérard u, évéque de Cambrai , donne de« lettres de fondation. — Texte de la charte de fondation , ( 1071» ], — pièce Jointe à une copie de cette charte. — Armoiries de l'abbaye d'Anchin. — Donations faites à l'abbaye. — L'éréqtie Gérard fait tenir à Anchin deux moines bénédictins dllasnon. — L'un des deux, Aeiahd, est le premier abbé d'Anchin. — Il reçoit le béton abbatial des mains de l'évôque Gérard. — Érection du premier oratoire, béni par l'évéque Gérard, et dédié au saint Sauveur.
Anchin est une espèce d'île, d'une étendue de soixante rasières (25 hectares) environ, et située à deux lieues de la ville de Douai, vers le levant; elle fait partie du territoire de Pecquencourt. Baignée par des marais, par la rivière de Scarpe et par le ruisseau du Bouchart , elle se trouve isolée et fermée par les eaux qui l'environnent : de là son nom d' Aquicinctum , qu'on a traduit par Anchin. Elle est aussi appelée , dans de vieilles chartes et chroniques latines , Aquacignum , Aquicinium. Dans la charte primitive et authentique de fondation du monastère, ainsi que nous le verrons , elle est nommée Aquicignus : locus qui Aquicignus dicitur. Dans quelques anciens titres français, elle est désignée sous le nom d'Avenchin ou Avencin.
Parmi les herbes , les moissons et les arbres qui végètent vigoureusement sur cette terre bénie, on rencontre encore, ça et là, de grosses pierres usées , des tronçons de colonnes verdies par la mousse et des traces de fondations blanchissantes à fleur de terre comme les ossements dispersés d'un géant. C'est tout ce qui reste du beau et grand monastère des bénédictins de Saint-Sauveur d'Anchin et qui a vécu là sept cents ans durant. Agreste et simple d'abord , il a étendu de siècle en siècle la magnificence de ses cloîtres splendides et de sa riche basilique.
Rien de ce qui appartient aux œuvres de la Providence ne se produit tout d'un coup et de prime-abord ; rien ne vient sans germe. A une époque dont la date est perdue , un précurseur avait préparé la venue du monastère ; un homme de Dieu avait sanctifié la terre où devait fleurir l'abbaye de St- Sauveur. Gordaine , ermite et confesseur avait autrefois vécu dans cette île sauvage , alors refuge des bétes fauves , et il y avait bâti son ermitage.
Tout inaccessible que fût ce lieu retiré , et fermé de tous côtés par les eaux des marais et par les rivières , l'ermite cependant trouvait des chemins secrets par où il sortait de son île , pour aller répandre dans le pays les bienfaits de sa bénédiction et de sa vie sainte. Il y a à Montigny , village par où l'on passe pour aller d'Anchin à Douai , une fontaine qu'on appelle encore la fontaine St-Gordaine. Il y avait aussi dans les cloîtres du monastère un puits dont les eaux étaient des plus renommées, parce qu'elles avaient été bénites pr le saint \
Longtemps après la mort de l'ermite , on voyait encore les vestiges de l'ccelésiole en ruines qu'il avait élevée de ses mains. Et il n'était personne dans la contrée de Pecquencourt qui, en mourant, ne voulût être enseveli dans cette terre sainte. Mais le cimetière , devenu trop étroit , fut par la suite exclusivement réservé à la sépulture des moines d'Anchin.
La légende n'en dit pas long sur la vie de ce saint personnage, non plus que sur sa mort. Lorsqu'il s'en est allé au ciel , il ne paraît pas qu'il ait laissé son corps sur la terre ; du moins on n'en a pas retrouvé trace j et l'on croit qu'il n'était resté de lui que le parfum fécond de sa sainteté, qui s'est conservé longtemps dans la contrée et y a fait éclore des œuvres de piété.
On a cru, par les traditions lointaines et par les anciennes peintures qui avaient retracé le miraculeux événement sur les murailles de la vieille église du monastère, que l'abbaye d'Anchin devait son origine à une vision qu'eurent deux puissants seigneurs de Douai , qui avaient une grande dévotion à saint Gordaine. Ce saint leur aurait apparu et leur aurait inspiré la résolution d'élever une église à la place de l'ermitage \
La fête de saint Gordaine se célébrait à Anchin le 1 6 octobre ; on chantait l'office des confesseurs ; on y avait ajouté deux oraisons particulières à sexte et à none? Cette fête, par la suite, était observée aussi à l'église de St-Amé de Douai, où saint Gordaine était en vénération. On a prétendu que des reliques de ce saint y avaient été apportées d'Anchin , lors des troubles de 1571 *.
Vers la fin du onzième siècle, époque de rudes guerres , de violentes usurpations , de sauvages dépravations et de grandes pénitences , llildebrand , (ils du charpentier Bonizone, de Soano en Toscane, gouvernait l'Eglise sous le nom de Grégoire vu. Ce pape chevaleresque , après avoir été sacré presque malgré lui , à l'âge de soixante ans , se montra fort jaloux de son autorité , et poursuivit avec une vive ardeur les vices qui déshonoraient le clergé. Il voulut, en la puriliant, fortifier la puissance de l'Eglise ; et il eut pour soutien dans ses résolutions , et pour frère d'armes dans ses exploits guerriers , la fameuse héroïne du moyen-âge , la comtesse Matbilde de Toscane. Alors aussi , Henri iv de Germanie, roi des Romains, venait d'être couronné empereur; et Philippe i" était roi de France.
» Il ne faut pas confondre l'ermite d'Anchin, saint Gordaine ( Gordanius j , avec saint Gordien (GordianuiJ martyr, qu'on a&aucie ordinairement a saint Ëpiniaque , et qui a sa fêle au 10 du mois de mai. * Voir Satalet sanctorum Belgii et eorwndem chronica recapitulaiio. Auciorc i. Molano. Duaci. iocxvi. p. 126. » lbid. * Molanus. Ibid.