CHAPITRE VII
Lorsque Gossuin allait en voyage, ton premier soin, en arrivant dans un logement , était de chercher un coin retiré où il put se livrer à la prière et à la méditation. Chaque année il faisait une tournée pour visiter les frères qui cultivaient les terres " des domaines de l'abbaye d'Anchin, et ceux qui administraient les prieurés. Il s'informait des besoins et opérait les réformes et améliorations nécessaires. D'ailleurs , partout où il allait , il était accueilli , tant par les gens de condition inférieure que par les personnages les plus considérables, comme un ange envoyé de Dieu. Dans ses voyages, il recevait la confession des frères; par ses conseils, il excitait le zèle des négligents; par ses réprimandes et ses remontrances, il intimidait les coupables et les amenait au repentir; il éprouvait et encourageait les bons-, et sur tous les points du domaine d'Anchin, il était attendu et désiré. Le plus souvent, il fesait des sermons dans lesquels il donnait des avertissements pour le présent et des conseils pour l'avenir : c'est ainsi qu'admonestant Simon d'Oisy, qui résistait de toutes ses forces, et ne voulait pas se soumettre à Philippe comte de Flandre, encore adolescent, il lui prédit que mal lui arriverait et qu'il perdrait son héritage; et l'événement confirma cette prédiction, car son château fut brûlé.
Etant dans une de ces visites pastorales au prieuré d'IIesninel , un frère lai t qui lui préparait un lit, laissa voir qu'il convoitait, pour se faire des chausses, l'excédant d'une fort belle courte-pointe qui était plus longue qu'il ne fallait pour le lit qu'elle devait couvrir. Le lendemain , le saint abbé , appelant ce frère lai qui se nommait Pinard, lui demanda, par manière de plaisanterie, en présence d'autres personnes , s'il ne désirait pas avoir de quoi se faire une paire de chausses. Voyant la confusion du pauvre frère : « Accepte , dit-il , la courte-pointe toute entière , » et fais-en ce qu'il te plaira; n'est-il pas juste en effet que mon superflu sub- » vienne aux besoins de ta pauvreté? » Cette anecdote est rapportée par l'historien de saint Gossuin comme un fait qu'il tenait du frère Pinart lui-même, d'où il suit que cet historien a été contemporain de saint Gossuin , et qu'il l'a connu. Gossuin avait l'œil et l'oreille à tout. Il arriva une fois que , pendant qu'il parlait à des hôtes , quelques frères murmuraient à voix basse des choses frivoles ; Gossuin , leur montrant un visage sévère, les interpella vivement en leur ordonnant de répéter tout haut ce qu'ils avaient dit tout bas.
Comme s'il eût disposé des pouvoirs de la Providence divine , il se montrait dans des visions nocturnes à ses religieux, frappant d'effroi ceux qui s'écartaient de la ligne du devoir, ou qui s'abandonnaient à la mollesse, et apparaissant, au contraire, radieux et bienveillant, comme un autre saint Benoit, à ceux dont la conduite était édifiante. Et ainsi les plus pieux étaient encouragés à persévérer dans la voie du salut , et les autres étaient avertis dn danger des perversités de la terre.
Comme Gossuin exerçait ses moines à tous les genres de vertus et de bonnes œuvres , il n'en manquait pas qui répondissent à ses efforts et à ses intentions , et dans quelques travaux que ce fût, tant spirituels que temporels et manuels; car Gossuin savait attribuer les devoirs et les fonctions selon les aptitudes, et il mettait chacun dans les offices convenables aux talents divers qu'il leur avait reconnus. Aussi les revenus d'Anchin étaient dans un état très-florissant. Quant à lui , il se livrait exclusivement à l'administration des affaires spirituelles; il les décidait toutes,
* - 0»e si les frOres se trouvent obligés de l'employer à faire eux-mêmes la moisson , cela ne doit point affliger, puisque ce sera pour lors uu'ils seront vérilaMement moine*. »
Ktplie. tfe la ilèg. de saint Benoit , chap. 48.
. petites et grandes, selon l'esprit et la règle de saint Benoît et avec le concours de ses frères; et lorsqu'il avait imprimé la direction, il laissait avec confiance aux autres le soin d'agir.
Parmi les hommes de l'abbaye d'Anchin qui ont brillé d'un vif éclat à cette époque , il faut citer Léon , moine d'Anchin , qui fut prieur de St-George , près d'Hesdin, et ensuite, abbé de Lobbes, puis de St-Bertin; Roger, qui fut prélat au monastère de St-Quentin de Péronne; Lietbert, qui devint abbé de Marchiennes; Algat, prélat de St-Crespin; Gérard, à Humaucourt; Fulbert, à St-Sépulcre de Cambrai ; Clarembault, à St-Thierry de Reims; Pierre, abbé de St-Remi de Reims aussi ; et par-dessus tout Alvise , qui parvint à la dignité épiscopale.
En témoignage de la haute renommée des vertus et de la science de Gossuin, la chronique rapporte qu'il fut choisi parmi les hommes célèbres qui siégeaient au synode de Cambrai , pour prononcer le discours. Il prit pour texte ces paroles : Jùjo sum Paslor agitas hauriins charilatis : Je suis le Pasteur , puisant les eaux de charité. Après qu'il eut développé ce texte , avec autant de piété que d'éloquence : « Bien , dit l'évêque Nicolas " , le serviteur fidèle et prudent a distribué aux autres » serviteurs , ses compagnons , l'argent de son Seigneur. Je vous en conjure, unissez » vos prières aux miennes , et demandons tous ensemble à genoux , qu'au nom de » cette charité il nous accorde libre et émancipé l'élu d'Hunocourt, etc. r. C'était ce Gérard moine d'Anchin, que plus haut nous avons dit avoir été appelé à régir lu monastère d'Hunocourt. Beaucoup d'autres encore, d'un mérite éminent, avaient été ainsi enlevés à l'obédience de Gossuin , malgré sa vive résistance et à force d'obsessions, car il faisait beaucoup de cas de ces frères qu'il avait éprouvés et appréciés, et il savait quels grands services ils avaient rendus à l'église d'Anchin , tant dans le spirituel que dans le temporel, puisque c'était par leurs soins et leur administration que s étaient accruà , de plus du double, beaucoup de revenus de l'abbaye, au nombre desquels il faut compter les revenus de Bodsonville à Aymeries, du pré du Godyon à l'Ecluse*0, de Busincourt , de Cambrai , de Barallc , d'Obcrcicourt , et de tant d'autres que nous passons sous silence.
Parmi les actes nombreux de l'administration de Gossuin , en voici un daté des premières années de la prélature du saint abbé (11 36), bien que son nom n'y soit pas indiqué. Il s'agissait, dans ce contrat, de la concession d'un autel de Rumancourt , et de terres, faite par Guy, prévôt de Notre-Dame de Cambrai, et par son chapitre, à l'abbaye d'Anchin, sous certaines conditions qui y sont stipulées. Cette pièce, inédite d'ailleurs, est intéressante en ce qu'elle offre le modèle complet d'un de ces actes ou chartes qu'on appelle chiroaraphe, ciroqraphc ou diarle-partic. Ce modèle de contrat était destiné autrefois aux transactions. On écrivait en grosses lettres au milieu d'une feuille de vélin le mot CHIROGRAPHE , c ou tout autre , et môme une phrase entière, que l'on mettait en colonne de ■ lettres capitales, ou d'autres caractères, selon la fantaisie, de la manière que* cela se fait encore aux souches de nos passe-ports , ou pour les inscriptions de «rentes; et l'on faisait, de part et d'autre, une copie de la transaction, en suite de "quoi l'on coupait le c.iiirografhdm par le milieu, et chacune des deux parties F contractantes gardait par devers soi une moitié de cette feuille coupée ou partagée ^parlita , afin de vérifier la transaction quand il en serait besoin, en représentant M et rejoignant ce chiragraphe
** Nicolas, 38* évéquode Cambrai, mort en 1107. Vr Reeh. sur l'Sgl. mt'frop. de Cambrai. Le Glay.
"Il y i encore a l'Kcluac , village à deux lieue* et demie de Douai, un endroit qu'on nomme lel'ré du Godyon.