‹ L'Abbaye d'Anchin. 1079-1792. [With plates.]Chapitre 45 sur 306 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

plus prononcer les mots. Alors il demanda qu'on lui apportât les vêtements récemment lavés , qu'il avait voulu qu'on lui réservât pour le jour de l'Extrême-Onction , et il s'en revêtit. Puis, voulant se courber pour se laver les pieds, les forces lui manquèrent tout-à-fail, et il fut obligé, bien à regret, de réclamer le ministère de deux frères qui lui rendirent cet office. Et il disait que depuis plus de cinquante ans qu'il avait pris l'habit religieux, jamais personne autre que lui-même ne lui avait lavé les pieds.

Cependant il recevait avec dignité et tendresse chacun des religieux qui venaient assister à ses saints et derniers entretiens. Enfin, le 3 d'octobre, tout espoir de le voir revenir à la santé étant perdu; il voulut, comme à l'ordinaire, être conduit à l'église; et à l'exemple de saint Benoit, le patron de l'ordre, pendant qu'il se fortifiait par la sainte Eucharistie , les frères , d'après ce qu'il avait lui-même prescrit , étendirent un cilice dans un lieu où les religieux devaient se réunir. Ensuite les divins mystères étant terminés , il gagna cette couche de cilice , marchant à pied , soutenu par ceux qui l'environnaient. Quand il s'approcha du lit de pénitence, il s'éleva de l'assemblée une grande clameur et un grand gémissement, qui se renouvela plus grand encore lorsque le vénérable abbé bénit l'assistance du signe de la Croix ; les clameurs et les sanglots éclatèrent plus grand encore lorsque le moribond déposa ses membres exténués sur la haire. C'est alors que le révérend Hugues, abbé de St-Amand, qui dans ses derniers moments n'avait cessé de lui prodiguer les marques de la plus vive affection , affection qu'il lui avait constamment montrée pendant sa vie , lui administra le sacrement de l' Extrême-Onction. Puis , Gossuin tourné vers ses frères, leur dit : « Consolez-vous , ô mon peuple!» Puis, il leur fit ses adieux en leur donnant à chacun d'eux le baiser de paix. Mais les voyant tous pleurer, il ne put retenir ses larmes qui firent explosion et coulèrent en abondance. Et de sa couche de cilice, où il était étendu, il fit signe de la main pour réclamer le silence. Sa voix éteinte et qui pouvait à peiue se faire entendre dans les premiers moments, devint alors forte et sonore, et il fit aux religieux assemblés une dernière instruction, dans laquelle il leur représenta les avantages de la paix et de la concorde. U leur donna les instructions nécessaires pour faire l'élection de son successeur , selon les prescriptions de l'ordre , recommandant aux plus jeunes de se soumettre aux avis et conseils des plus anciens , de se garder des discordes , d'éviter les schismes. Il exhorta les frères à la pratique de l'hospitalité, leur rappela les devoirs de la chasteté, de l'humilité, de la charité, de la miséricorde envers les pauvres, et de toutes les vertus à l'exéreice desquelles doivent particulièrement s'attacher les religieux ; et levant la main , il termina cette instruction en donnant à tous sa bénédiction , et en appelant sur eux l'influence du Saint-Esprit. Alors , il leur permit de se retirer , ne retenant auprès de lui que ceux qui étaient commis à son service. Daos ces moments si voisins de la mort , chacun put s'assurer que jamais il n'avait eu la mémoire plus entière, l'intelligence plus nette et le sens meilleur.

Reconduit dans sa cellule, il fut placé sur un lit plus doux. I^es forces du corps l'abandonnaient de plus en plus, mais sa mémoire et son jugement conservaient encore toute leur vigueur. Il se fit lire le récit de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ selon les quatre évangélistes , et il écoutait cette lecture avec une pieuse attention, les yeux fixés sur un crucifix.

Le jour qui précéda sa mort, il voulut encore être étendu sur le cilice. Il

comprenait et voyait encore, mais il ne pouvait plus parler. Lorsque l'on fut arrivé à l'endroit du saint récit où il est dit : Pater, si non potest hic calix transire, nisi bibam illum, fiât voluntas tua. (ev. Mutth.) «Mon Père, si ce calice » ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite. » On le vit, ce qui est prodigieux, on le vit les yeux et les mains levés au ciel, témoignant qu'avec Notre- Seigneur Jésus - Christ , souffrant mort et passion, il acceptait la sentence divine.

Enfin il entra en agonie. Au milieu des labeurs de cette lutte suprême qui dura tout un jour , sa main agissait encore et se soulevait pour donner la bénédiction chaque fois que quelqu'un se présentait pour la recevoir , jusqu'à ce que vers le soir, le samedi 7* jour des ides d'octobre, les cris et les lamentations de ceux qui le gaidaient avertirent les frères que la] mort de leur abbé était imminente. Alors le révérend prélat de St-Amand se mit à réciter les litanies. Ce jour était celui de la fête de saint Denis (9 octobre), c'était aussi le jour anniversaire de la dédicace de l'église d'Anchin. Cette solennité, que l'on célébrait tous les ans avec une grande pompe, attirait à Anchin un nombre considérable de prélats et de personnages éminents; tous les frères disséminés dans les prieurés et dans les diverses possessions de l'abbaye se trouvaient aussi , à cette époque, réunis à Anchin. C'est pourquoi, pendant que le révérend de St-Amand récitait les litanies sur le mourant, une foule de nobles, de prélats, de moines et de novices , comme les enfants d'un père bien-aimé , priant et pleurant , entouraient le lit du vénérable vieillard, et c'est du milieu de ce concert de prières et de sanglots que l'âme du saint homme, détachée des liens du corps, s'envola vers le Ciel.

Rien ne peut mieux donner une idée de la puissance des sentiments religieux et de la naïve candeur de la foi qui animait les âmes dans ces vieux temps, que la lettre du révérend Pierre, abbé de St-Remi de Reims, et ancien moine d'Anchin. En apprenant la mort prochaine de Gossuin, son ami, il lui écrit pour lui demander son appui et sa protection auprès du Dieu tout- puissant , et lui recommander instamment de ne pas oublier , au milieu des splendeurs du séjour céleste et des béatitudes de la vie éternelle , les amis et les frères religieux qu'il va laisser sur la terre. Voici ce qu'il dit : « Je viens d'être frappé , mon très-doux père et » très-cher ami , de la douloureuse et accablante nouvelle de ta fin et de ta mort m prochaine. Et ce qui aggrave mon malheur , c'est que je désespère que les occu- » pations qui me tiennent me permettent de me préoccuper de ta mort : mon »» désir , en même temps que la mort avide et béante s'élance vers toi ; mon » désir, pour l'environner et te retenir à la vie; la mort, pour te dévorer. Puisse » la bonté divine nous assister et exaucer mon vœu et mon désir , en ne per- » mettant pas qu'un tel flambeau s'éteigne avant que je n'arrive, et avant qu'il » n'ait illuminé mes ténèbres de l'éclat de tes mérites; et puisque cet événement » incertain dépend , non des caprices insidieux de la fortune , mais des décrets de » la Providence divine, je veux racheter, autant que je le puis, les retards des » empêchements, par la précipitation du courrier. Je te parle donc et je t'invoque, » par celte allocution, comme si j'étais présent; j'appelle ta paternité, et j'im— » plore tes commisérations accoutumées sur le malheur commun.

» Ame sainte , que Dieu retire de ce siècle méchant pour la mettre dans la » société des anges, où elle est appelée déjà depuis longtemps ; âme sainte, écoute

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