CHAPITRE VII
» donc les gémissements de ceux qui sont enchaînés à cette terre, entends la » détresse de ceux qui font naufrage , entends les lamentations de ceux qui poussent » des cris de douleurs, et laisse tomber dans ton oreille divine ces prières et ces » gémissements, afin que par le canal de tes oraisons, arrivent parfumés, vers » la cour céleste , les soupirs et les affections de ceux qui aspirent à Dieu , de » ceux qui aiment Dieu , de ceux qui n'ont qu'un désir , celui d'être délivrés pour » se réunir au Christ. Dans ce monde , tes yeux ont vu , tes oreilles ont entendu , » combien les habitants de la terre et les (ils des hommes ont marché dans des « voies de malheur; combien les princes de ces ténèbres, et ceux attachés au » monde , poursuivent avec violence et dureté les fidèles du Christ. C'est pourquoi » en quittant ce corps corruptible ne dépouille pas toute commisération , et lorsque » tu auras émigré de celte vallée de pleurs, que le foyer de la compassion ne >* s'éteigne pas en toi. Car plus les torrents de la grâce et de la gloire céleste vont » affluer vers toi , plus tu pourras prêter le secours de tes oraisons à tes amis et » à tes (ils. Ne devras-tu pas en effet te souvenir de ton Chef et de ton guide , » de Celui sur lequel tu as toujours eu les yeux , lui qui a chéri dans la mort » ceux qui avaient été siens dans ce monde? Sans doute, j'ai foi certaine que ton >» âme, dans la nouveleté des joies célestes, sera frappée de la mirifique splen- » deur du séjour des bienheureux ; et au milieu des effusions de cette béatitude , » elle entrera dans de nouvelles affections. Quoi d'étonnant qu'elle ne se souvienne » plus alors des anciennes afflictions de la terre, et de tontes les misères qu'elle » a eu trop longtemps à souffrir dans le monde? Mais, au témoignage de l'Apôtre, » la charité ne peut faillir , jusqu'à ce que les prophéties se soient accomplies, et » que les langues aient cessé. Par cette charité donc je t'appelle à témoin, et » je t'adjure : lorsque tu seras en présence du Christ chéri , dis-lui comment j'ai » été rendu malheureux , dis-lui que j'ai été l'esclave de toutes choses , que ce » que je ne voulais pas , je le faisais ; ce que je haïssais , je le faisais ; que mes » iniquités se sont accumulées plus nombreuses que les cheveux de ma tête, et » que les fautes de mon cœur se sont multipliées innombrables comme le sable » de la mer. C'est' pourquoi, mon très-saint père, prie pour moi ton ami, » pour ta sainte congrégation et pour la nôtre, jusqu'à ce que le Seigneur Jésus - » Christ daigne nous envoyer l'Esprit qui procède du Père, afin que consolés par » nos œuvres, nous abandonnions le mal, et que nous restions fermes dans le bien, » en suivant les traces marquées par tes saints entretiens, et en embrassant les » exemples de la plus sainte religion. »
Cette lettre mystique , écrite en latin , arriva au monastère lorsque celui à qui elle était adressée, était mort; ce fut l'abbé Alexandre, successeur immédiat de Gossuin , qui y répondit. Dans cette réponse , l'abbé Alexandre , que l'on croit être ce moine Alexandre qui a écrit la vie du saint abbé , donne , sur la mort de Gossuin, les détails que nous avons insérés dans le récit que nous en avons reproduit u.
Gossuin avait quatre-vingts ans lorsqu'il mourut. « Il y avait cinquante-deux »»ans qu'il avait pris l'habit religieux, et trente -cinq ans qu'il gouvernait » l'abbaye. Lorsque le bienheureux vieillard s'en alla vers Dieu, il laissa Anchin
M La lettre de l'abbé Pierre, qui était autrefois dans les archives de l'abbaye d'Anehin, et la réponse, aussi en latin, de l'abbé Alexandre, sont imprimées dans les notes qui sont à la fin du llrreduR. P. Richard Gibbon. Btati (aoxuini viia, tic. e vtteribut Mit. Duaci , «Deux, in-12" ad notas.
ABBAYK D'ANC H IN.
» florissant, tant dan» les choses spirituelles que dans les choses temporelles. » Les greniers regorgeaient de froment, les celliers de \iu, les bergeries de mou- » tons, les établcs de bestiaux : enfin, chaque magasin et officine était fourni de » tout ce qui les concernait; et la maison était dans l'ordre le plus parfait; au » dedans , approvisionnée de toutes les choses nécessaires à la vie , embellie de tous » les agréments et commodités; au dehors, solidement garantie et munie de » bonnes murailles, et elle n'était grevée du poids d'aucune dette, ni d'aucune » charge 41 . »
Les obsèques de Gossuin se firent avec une grande pompe, le dimanche, lendemain de sa mort, en présence d'une foule considérable de frères et d'étrangers. Ainsi que nous l'avons dit, l'anniversaire de la dédicace avait amené à Anchin beaucoup de personnages, ainsi que tous les frères officiers et autres des églises, des prieurés, des prévotés, et de tous les villages du domaine de l'abbaye, qui étaient venus à Anchin comme ils avaient coutume de le faire tous les ans à pareille époque , pour assister à la solennité de cette dédicace. La volonté de la divine Providence se manifesta évidemment en cette occurrence. Tous les frères et les fidèles qui étaient comme les enfants du vénérable abbé , puisqu'il se les était attachés par les liens d'une étroite charité, qu'il les avait édifiés par ses vertus, qu'il les avait mis dans la voie du salut ou qu'il les avait engendres à la vie religieuse; tous ensemble réunis, purent recevoir le dernier adieu et la dernière bénédiction de leur père mourant.
Le corps du saint abbé , ayant été lavé , puis revêtu de la coule monachale *• et par-dessus d'ornements sacerdotaux tout blancs , fut porté à l'église , au son de chants lugubres, et déposé au milieu du chœur des chantres, afin qu'il fût en évidence et que chacun pût le contempler. Il ne portait aucune traco de la mort , et on aurait dit qu'il était seulement endormi dans un paisible sommeil. Sa face, découverte et blanche comme ses vêtements, était calme, et une auréole sacrée semblait l'illuminer et répandre un charme divin sur tout ce petit corps. 11 serait difficile de dire le nombre des fidèles et des frères qui se pressaient pour baiser ses pieds et ses mains vénérables; mais une sorte de respect divin interdisait comme un sacrilège de le baiser à la bouche , et personne n'aurait osé toucher à ce visage empreint d'une sainte beauté.
Enfin les cérémonies et les offices étant terminés , le corps fut apporté en pompe au lieu de la sépulture , accompagné de l'immense cortège des abbés , des nobles , et de tous les frères éplorés , chantant des hymnes funèbres , et il fut enseveli à droite du presbytère " de la basilique de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de Dieu, dans le mur, tout près de l'endroit où il avait coutume, pendant sa vie, de venir chaque jour prier à genoux et prosterné; ses frères, par une touchante sollicitude , voulant ainsi laisser le mort dans les habitudes de sa vie , et consacrer un lieu qu'il avait affectionné, cl qu'il avait sanctifié par les prières qu'il y avait répandues.
De nombreuses épitaphes ont été composées à l'occasion de la mort de ce saint 41 Ms. du moine Alexandre.
41 tuculla, cucule, coule, goule ou gule, cougoul : c'était autrefois on habillement de tète qui couvrait les rpaules; par la suite, il descendait plus bas et couvrait la personne toute entière.
V' Emplie, de la Rëg. de St Dcnoit, t. u. p. 3S8; et le Glossaire de Vucange, au mot cuculla. u hretbyterium : Pars ccckele in quà presbyteri consisUintet sacras liturgias vacant.
Gloss. Ducange, ad verb. fretbyterium. I.