CHAPITRE
Robert le Frison occupait le comté de Flandre, qu'il avait envahi. Bauduin de Mons , comte de Flandre et de Hainaut , sentant sa fin approcher , avait fait le partage de ses biens entre ses deux enfants. Dans une assemblée solennelle convoquée à Oudenarde , il avait assigné par testament la Flandre à Arnoul , son fils aîné, et le Hainaut à son autre fils Bauduin , et il avait institué son frère , Robert le Frison , tuteur d'Àrnoul encore mineur , lui commettant le gouvernement de la Flandre pendant la minorité du jeune prince ; mais peu de temps après la mort de son frère , et sous prétexte de revendiquer son droit de tutelle , que Richilde , veuve de Bauduin de Mons , prétendait exercer, Robert porta la guerre dans le comté de Flandre , et s'empara de l'héritage et du titre de son neveu Arnoul dit le Malheureux ; à bon droit , fut-il appelé le malheureux , pour avoir a été tué estant encore fort jeune , en la guerre que sa mère » fesoit à Robert le Frison , son oncle , à causo de la tutelle qu'elle prétenrfoit contre » le testament de Bauduin \ »
En ce temps-là aussi, par suite de discords et de haines, il y avait guerre entre deux chevaliers : l'un du pays d'Artois, qui avait nom Sohier sire de Loz et Courcelles, et l'autre, Gaultier, seigneur de Montigny en Ostrevant, fils d'Ursion et de Mathilde. Ces deux hommes en étaient souvent venus aux mains dans des combats sanglants; et beaucoup de leurs amis, de part et d'autre, y avaient péri.
Un certain jour, le sire Sohier s'était mis en route pour une besogne. Ses gens chevauchaient devant , et lui suivait pensif derrière. Une bruine s'éleva, et il s'endormit étant sur son cheval. Quand il s'éveilla, il se trouva tout seul, et vit qu'il était fourvoyé. 11 entra dans un bois, et il erra jusqu'à la nuit close, cherchant son chemin , tant qu'il arriva en un lieu qu'on nomme Le Warde St-Remy; et de là il vit plus loin une lumière de feu qui brillait des fenêtres d'une maison. Il alla de ce côté cherchant un gîte, et il arriva à la porte du château de Montigny, voisin d'Anchin. Ne sachant quel était ce château, il y frappa pour qu'on le laissât entrer, disant qu'il était gentilhomme. Le portier ouvrit, et alla annoncer à son seigneur que là était un chevalier tout seul , avec son cheval , et qui demandait l'hospitalité. Le seigneur , qui était à table, prenant le repas du soir avec des compagnons, envoya quérir le chevalier par deux varlcts , l'un pour le cheval , et l'autre pour le chevalier , qui fut amené* en la salle. Sohier ne savait pas que c'était en la maison du sire Gaultier de Montigny qu'il était descendu. Le seigneur Gaultier non plus ne savait à qui il avait affaire , et il alla précipitamment vers l'étranger , lui disant qu'il était le bienvenu en son château.
Quand ils se furent regardés l'un et l'autre et qu'ils se reconnurent, tous deux furent grandement ébahis. Mais comme Sohier restait debout et consterné : « Sire, dit Gatil- » tier , vous êtes embatlu en mon ostel , et je vous en salue , sachez que n'avez » annuict (ce soir, cette nuit) garde de moi ni d'aultruy, et demain vous feray » conduire, puis demain vous gardez de moi \ » Ensuite il le prit par la main, et tous deux s'assirent à table. Le sire Sohier raconta comment il s'était fourvoyé ; et quand ils eurent mangé et rendu grâces à Dieu , ils allèrent se coucher.
Le lendemain au matin , le sire Gaultier alla trouver le sire Sohier , et lui demanda comment il avait dormi la nuit. Le sire de Loz répondit qu'il avait été fort travaillé de songes : qu'il avait rêvé qu'il était en une île proche de là, et qu'un cerf blanc lui tirait les entrailles hors du corps et les traînait tout autour de l'île. « Vrai-
* Vrctlhi». Sceaux des comtes de Flnndrrs. Bruges I6C1 , p. 6.
« Chronique de Flandre , écrite au quatorzième ilèclc, en patoto rouchy. M. S. anonyme. ( Recueil de M. Puchon ).
» ment, dit messire Gaultier tout étonné, pareil songe m'est advenu aussi. » Incontinent, afin de voir ce qu'il en était, ils firent accord d'aller vers cet islet , qui n'était pas loin, puisqu'on l'apercevait de la fenêtre où ils étaient.
Et aussitôt qu'ils y furent arrivés , ils rencontrèrent le cerf blanc qu'ils avaient vu en songe et qui allait courant tout autour de l'Ile. Et Sohier dit à Gaultier : « Messire , depuis trop longtemps nous avons guerre ensemble ; beaucoup de nos gens » ont souffert par nos querelles , et grand nombre de nos amis y ont péri pitoyable- » ment. Il semble que Dieu , notre Seigneur , nous veuille avertir que le temps est » venu pour nous de planter des fruits de pénitence; si vous voulez demeurer en cet » islet y je vous y tiendrai compagnie. » Et messire Gaultier y consentit de bon courage et volontiers , disant que pareille résolution lut était venue depuis son rêve , et que son désir et sa volonté étaient de vivre en ce lieu, à l'exemple de saint Gordaine.
Après ces paroles dites, les deux chevaliers revinrent de compagnie. Ils mandèrent leurs amis , et firent paix ensemble. Puis , ils allèrent trouver le seigneur Anselme de Bibemont , homme considérable par ses richesses et puissant par les armes , qui tenait en fief cette île d'Anchin de la main de Gérard n , évoque des diocèses d'Arras et de Cambrai , et son parent , qui en raison d'un but si pieux concéda volontiers ses droits. Les deux chevaliers, après avoir pris l'avis et le consentement de leur famille , songèrent à pourvoir aux premiers frais de construction et à assurer la nourriture et l'entretien des moines, qu'ils attendaient comme futurs compagnons de leur piété. Sohier donne Loos et Courcelles ; Gaultier, la moitié du village de Pecquencourt , qui est contigue à l'île d'Anchin. Anselme de Ribemont donne Auberchicourt avec les marais et le territoire voisin, ainsi que le village de Yred.
Les choses étant convenues , Anselme va trouver son parent Gérard , évêque de Cambrai ; il le supplie de ne pas refuser son consentement et son appui à une si pieuse entreprise. Mais , loin d'y mettre obstacle , le prélat fait plus : et , voulant s'associer à cette fondation , non- seulement il leur délivre des lettres de confirmation , mais encore il transmet à l'église d'Anchin la chapelle de Boussut , qu'autrefois il avait donnée au monastère de St-Guislain -en -Celles, et qu'il reprend, avec le consentement de Bauduin, comte de Hainaut , et de sa mère Richilde, pour la donner à l'église d'Anchin à perpétuité , ainsi que l'autre moitié dû village de Pecquencourt , avec les terres et les bois adjacents. Et voici ce qu'il dit lui-même dans ces lettres de confirmation.... : « Deux chevaliers, nos paroissiens, illustres de race » et puissants par leurs richesses , Walter et Sicber , animés de l'Esprit divin , ont » résolu de participer à la promesse du Seigneur par laquelle il est dit : Ceint qui » aura quitté sa mère , sa femme , ou ses champs , ou les autres biens de ce » genre , en confessant mon nom , recevra le centuple , et possédera la vie éter- . » nelle. (S. Marc, ch. 13. ) Ces hommes donc, déposant le ceinturon de la milice » mondaine , et méprisant les biens de ce monde , se sont résolus à suivre une vie » consacrée à la religion , et vouant à Dieu seul eux-mêmes et tout ce qu'ils pos- » sèdent, ils ont promis de le servir à toujours, et ils ont choisi ce lieu qu'on » appelle Anchin , voulant y relever l'église qu'ils avaient appris y avoir été édifiée » autrefois par saint Gordaine, qui y vécut en ermite. Ayant fait accepter ce dessein, » Walter (Gaultier) par sa mère, Sicher (Sigier ou Sohier) par sa femme, tous » deux l'ont déclaré à Anselme , et ce même Anselme remit en ma main cette île et » le marais qui en dépend , ainsi que le village de Vred , qui est contigu à cette