CHAPITRE
la justice de l'abbé. Matbilde , épouse do Sigicr , ravie d'une résolution à laquelle elle avait depuis longtemps poussé son mari , s'associa de grand cœur à l'œuvre pieuse ; de même qu'Hermentrude , la mère de Gauthier. Mathilde avec son mari donna encore la moitié d'un domaine nommé Henninel et les terres qu'ils possédaient à Rieulay , à Ercbin , à Sonneville. Hcrmingarde , la sœur de Mathilde , abandonna ses héritages et tout ce qu'elle avait d'alleux à Berlaicourt. Les deux sœurs offrirent en outre à l'église nouvelle , des alleux qu'elles avaient en Nigelle. Sigicr et son épouse Mathilde livrèrent toute leur famille : Adeline et son fils Gauthier, llaymon et son (ils Adelin, Ada et les quatre frères Fulbert , Robert , Gotslin et Gumfrid , qui s'associèrent par leurs libéralités à cette fondation ; et un nombre infini de personnes se joignirent à ceux-ci. Le chantre de l'église Notre-Dame de Cambrai donna huit manoirs ; le comte Bauduin une brasserie à Valenciennes ; le châtelain de St-Saulve un allou avec ses appendices et la sixième partie d'un moulin. Enfin Anselme de Ribemont ajouta à ce qu'il avait déjà donné, l'église, tout ce qu'il possédait au village d'Aubcrchicourt.
C'était un empressement général et une sainte émulation : toutes les familles nobles du pays et des contrées voisines apportaient leur part d'assistance à la pieuse entreprise. Alors aussi , sept gentilshommes de naissance illustre , entraînés par l'exemple de Sigier et de Gauthier , se dépouillent de leurs richesses en faveur de l'œuvre et abandonnent tous les biens de ce monde ; ils présentent à Gérard une supplique , et demandent la grâce d'être admis à faire pénitence dans l'île d'Anchin et à travailler dans la retraite au salut de leurs âmes ; et Pévèque accède volontiers à leurs désirs.
Ce petit troupeau, formé de neuf gentilshommes, n'avait point de berger qui le dirigeât ; Gérard fit venir du monastère d'Hasnon deux moines bénédictins des plus éminents , qui , depuis trente ans que le couvent d'Hasnon avait été institué 10 , s'y étaient fait remarquer par la sagesse et le scrupule avec lesquels ils pratiquaient la règle de saint Benoît. L'évêque leur commit donc le soin de former à la discipline et aux instituts de l'ordre, les nobles néophytes qui étaient entièrement ignorants des choses de la vie monastique.
L'un des deux moines d'Hasnon , nommé Alard ou Adelard , fut choisi pour être abbé , et Gérard , selon la promesse qu'il en avait faite , remit entre ses mains le bâton, signe du pouvoir abbatial. Le premier et modeste oratoire qui avait été construit à la hâte de matériaux grossiers , fut solennellement béni et dédié au Saint- Sauveur, à la Bienheureuse Vierge Marie et à tous les Saints, en l'an du salut 1079 , le dernier jour de novembre 11 , et le monastère retint le nom de Saint-Sauveur d'Anchin.
Bientôt, sous la conduite et par la salutaire influence du vénérable Alard , le monastère, en s'épanouissant , répandit au loin un parfum de religion et de bonne renommée ; et le troupeau ne tarda pas à se grossir ; car dans ces temps de violentes agitations et de ferveur religieuse , beaucoup d'âmes en peine cherchaient le chemin de leur salut , et elles étaient heureuses de le trouver sous la conduite d'un si bon pasteur.
Alard fut d'une vertu exemplaire , et il apporta dans l'exercice de la prélature une grande simplesse de mœurs , une admirable candeur d'esprit et la plus touchante humilité. Les chroniques racontent que , lorsque pour le bien de la maison , il était
,u Le monastère d'Hasnon existait depuis le buiUème siècle ; mais la réforme arec substitution des hommes aui femmes eut lieu en effet vers l'an I06S. V. Cameracum christianum, 2H et 478.
" Dans le Gallia Christiana, d'après Y^uctarium de Molanus, il est dit qu' Alard ou Adalard a été ordonné abbé au mois d'août 1073. Nous nous en tenons cependant à l'opinion de F. de Bar , qui précise la fin de novembre, et qui a dû être mieux renseigné que tout autre.
ABBAYE D'ANCIIIN.
obligé de s'absenter et de faire route, il ne choisissait pas dans l'écurie le meilleur cheval, mais il montait sur le premier venu , fût-il le plus piètre , et souvent , pour tout frein et tout harnais, il se contentait d'un grossier licou. Il vivait en commun avec ses frères, mangeant à la même table , usant des mêmes nourritures et des mêmes boissons , et s'asseyant à la place la plus modeste. Il leur donnait ainsi l'exemple de la sobriété et de l'humilité. Dans les cloîtres , il était avec eux et prenait part à leurs récréations et à leurs entretiens familiers ; et par de douces admonitions , il les exhortait à l'exercice des vertus. Oubliant qu'il était leur seigneur et abbé , il ne voulait recevoir aucune marque de subjection ; et quand il arrivait que quelqu'un de ses moines, qui étaient tous de sang noble , voulait lui témoigner la vénération qu'il lui devait comme à son abbé , soit eu baisant ses mains , soit en embrassant ses genoux , l'humble prélat repoussait ces marques de respect , disant qu'il voulait leur être un père tendre et non pas un maître.