CHAPITRE XV
tle i 255 , provenant de l'abbaye de Cysoing , et qui était conservé à la bibliothèque Colbert, ainsi que dans un acte de 1259 où sont énoncées les conditions d'un échange fait avec l'abbaye de Vicogne.
Mais venons aux détails du gouvernement intérieur de la maison. Dans les premiers temps de sa promotion, l'abbé Guillaume fit tant de démarches auprès du sire Gérard de Jauche *, chevalier illustre , qu'il obtint pour son couvent le don de reliques très-précieuses, et qui n'étaient rien moins que les chefs vénérables de saint Etienne, proto-martyr, et de sainte Marine, vierge. Il se fît à cette occasion une grande cérémonie. L'abbé d'Anchin, en habits pontificaux, accompagné de tous les frères , revêtus d'aubes , et suivi de la foule des fidèles qui se pressait à la suite , s'avança processionnellement et reçut en toute révérence et avec des actions de grâces , des mains du révérendissime Bernard d'Abbeville , évôque d'Amiens , le dépôt des saintes reliques. « En l'an mil ce et lv , dit Jacques de Guyse , furent m apportées et données à ladictc église plusieurs reliques de par noble homme » Girard de Jauche , chevalier. C'est à savoir : le chief de saint Etienne premier » martvr, et le chief de la vierge sainte Marine, lesquelles reliques furent reçues » très-honorablement à grandes processions par les mains de dom Bernard , évesque » d'Amiens , et dudit dom Guillaume , abbé de ladite église, et de tout le couvent , » et avec eux une très-grande compaignie d'hommes et de femmes. » Peu de temps après, l'abbé Guillaume fit faire de magnifiques châsses d'or et d'argent, où ces restes précieux furent renfermés.
On conservait aux archives de l'abbaye des lettres d'Aimeric , patriarche d'Antioche, par lesquelles ce prélat avait transmis, par le seigneur Michel, connétable du comté de Flandre, à l'église St-Sauveur d'Anchin, certains ossements de saint Barnabé et de saint Jacques, frère de saint Jean. Des titres émanant de Pévêque de Noyon , témoignent aussi qu'une portion de l'épine dorsale de saint Eloi a été envoyée à Anchin.
Tant que l'abbé Guillaume vécut, il tint toujours en grande vénération ces gages sacrés de la foi. Pour rendre plus d'honneur encore à ces reliques et à celles qui lui avaient été léguées par ses prédécesseurs et dont l'abbaye était déjà en possession antérieurement, non-seulement il augmenta le nombre des cierges qui devaient à certains jours être allumés dans la chapelle de la bienheureuse Vierge Marie, où était réuni un immense monceau d'os des onze mille vierges, avec un corps tout entier de l'une d'elles, et une partie du vêtement de sainte Sambarie; mais encore, de l'assentiment de son chapitre et de ses frères, il institua des cérémonies particulières; il décida qu'à la fête de la très-sainte Trinité, à vêpres, à laudes et à la messe, les cent cinquante cierges, qui étaient allumés dans le chœur tout autour du presbytère , seraient aussi allumés pendant les octaves , et il porta à cent soixante le nombre de ces cierges. Il voulut aussi que les octaves de ces solennités, ainsi que l'Epiphanie et les fêtes des apôtres saint Philippe et saint Jacques , fussent célébrées avec plus de pompe et avec plus de lustre qu'elles ne l'avaient été jusqu'alors ; et pour assurer cette œuvre pieuse , et subvenir aux frais du luminaire et des ustensiles sacrés, il affecta de son épargne plusieurs années de revenu.
« F. de Bar. M*, cité, p. 19''. V.
Jacques de Guy*a, dan* 4M Chroniques du Hainaul, mentionne ce fait, q-ii est aussi indiqué dans le Gallia rhristiann. \jc donateur que K. de Bar appelle Gérard de Radie , e»t désigné, dans Jacquet de Cuise et dt ns le callia Christiana , sous le nom de Gérard de Jauche.
Après la Vierge Marie mère de Dieu , il tenait surtout en grande vénération et honneur, saint George, saint Nérée, saint Pancrace, saint Gordaine, patron de l'île d'Anchin, sainte Marguerite, le prophète Jonas, les saints Innocents, les saints martyrs Etienne , Clément , saint Cosraes et saint Damiens , et beaucoup d'autres dont l'église d'Anchin avait alors des reliques en sa possession ; il fit faire , pour renfermer tous ces précieux gages , des chasses et des reliquaires d'or et d'argent curieusement ciselés et enrichis de pierres précieuses.
Mais l'ouvrage de ce genre le plus magnifique , le monument de sa piété le plus splendide, qu'il légua à ses successeurs, ce fut une énorme table d'autel en argent et admirablement dorée , portant sous des ombelles les statues en argent des douze apôtres; les attributs et tout ce qu'ils tenaient dans les mains était d'or pur le plus fin. Dans le milieu du retable, et comme couronnement, était l'efGgie de la Vierge Marie avec les images du Père, du Fils et du Saint-Esprit, en argent doré, et sur le dais ou baldaquin qui couvrait ce groupe étaient enchâssés trois saphirs d'une grosseur démesurée. Toute la table était parsemée de pierres précieuses au nombre de trois cent cinquante. Parmi ces pierres était une escarboucle d'une grosseur démesurée et d'un éclat sans pareil , et tel qu'on assure qu'aux fêtes solennelles un petit cierge allumé étant placé devant ce diamant en faisait jaillir une si grande lumière , qu'il suffisait à illuminer tout le temple pendant la nuit \ Un serviteur fidèle , à qui on avait donné une certaine somme d'argent pour effectuer un pèlerinage , avait rapporté de l'Orient ces pierres précieuses ; le révérend Guillaume les lui avait achetées , puis il avait chargé un religieux 'de l'abbaye , du nom de Nicolas, fils d'un orfèvre d'Arras, de forger cette table. Ce moine , nouveau Beseleel , animé d'un esprit divin, à la tête d'ouvriers habiles dans l'art de l'orfèvrerie, vint à bout d'achever ce chef-d'œuvre incomparable de délicates ciselures, tout incrusté d'or et étincelant de pierreries : Ecce vocavi ex nomine Beseleel... et implevi eum spiritu Dei... ad excogitandum quidquid fabrifteri potest ex auro et argento... et gemmis. (Exod. cap. xxxi.)
Au commencement du seizième siècle , pour soustraire la grosse escarboucle à la convoitise de divers prinees qui tourmentaient l'abbé de leurs sollicitations et voulaient l'avoir en leur possession, Charles Coguin de St-Aragon , abbé d'Anchin, l'avait fait diviser en plusieurs parties. Un peu plus tard, au temps de l'abbé Lentailleur, un orfèvre de Valenciennes , qu'on avait mandé pour estimer ces pierreries et pour s'assurer si , après quatre cents ans , elles n'avaient pas perdu de leur éclat , offrait , pour chacun des saphirs seulement , quatre-vingts florins. Cet orfèvre disait aussi , en pariant de ce retable, qu'il n'aurait pas voulu s'engager à entreprendre un pareil ouvrage d'orfèvrerie , pour lequel il lui aurait fallu plus de huit ans d'un travail assidu avec un pareil nombre d'ouvriers, et encore y aurait-il eu danger pour la vie des ouvriers , à cause des émanations délétères produites par les ingrédients nécessaires à la combinaison de l'or et de l'argent.
Donc en l'an du salut i 262 , la veille de Noël *, le révérend abbé Guillaume , revêtu de la robe pontificale, appuyé sur le bâton pastoral , et décoré de la mitre, des anneaux et des attributs épiscopaux, s'avançant avec tout le couvent et une foule de peuple qui suivait, fit placer au maître-autel ce magnifique retable d'un poids énorme porté par des hommes de peine, et il le fit renfermer dans une
» F. de Bar, Ms. ciU:, p. 188 v.
* Jacque» de G uise , Chron. du Hainaul, r roi. chap. 34; el F. de Bar. M*, clé.