CHAPITRE XV
qu'il poursuit avec tant de fiel et de passion qu'il semble n'avoir en vue que du la déconsidérer et de la faire détester dans l'avenir. Nous avons déjà parle de la satire qu'il dirigea contre le digne abbé Simon et contre l'abbaye d'Anchin, bien qu'il eût déclaré qu'il ne désignerait pas les noms des villes et des lieux et qu'il s'abstiendrait de parler des vivants. 11 est vrai que l'abbé Simon , qu'il désigne d'une façon si injurieuse , était mort depuis quelques années ; mais cette discrétion n'en est que plus perfide, et cette réserve n'est qu'une double méchanceté qui retombe directement sur les successeurs de l'abbé Simon, en faveur desquels, et de l'abbé Guillaume en particulier alors vivant , ces privilèges avaient été confirmés et augmentés. Nous avons démontré , dit F. de Bar , combien étaient injustes et mal fondées , en cette circonstance , les attaques du pamphlétaire ; et pour faire voir l'étourderie passionnée et la témérité irréfléchie de pareilles agressions, il suffira de faire remarquer que ces privilèges, si exorbitants selon Cantimpré et qu'il qualifie comme l'acte d'un ignoble trafic et d'une indigne simonie, avaient été donnés de la volonté spontanée , du plein gré et de la munificence du pape Honorais ni , de ce même Souverain Pontife qui , en même temps qu'il récompensait les hautes vertus et les pieuses œuvres du vénérable abbé Simon et de .ses frères chéris, se rendait aux sollicitations de saint Dominique , et accordait les bulles pour l'institution des frères prêcheurs Dominicains; institution qui avait été vainement sollicitée jusqu'alors auprès du pape Innocent ni ; car le souverain pontife , tout en louant les intentions de saint Dominique, faisait des difficultés d'approuver ce nouvel institut, parce que l'on se plaignait dès alors de la trop grande multiplicité des ordres religieux , et que cette multiplicité pouvait amener de la confusion dans l'Eglise *.
Mais ce n'était pas seulement contre les vices de la vie ecclésiastique et les désordres des couvents que Thomas de Cantimpré dirigeait les traits de sa censure ; il prétendait aussi réformer et régler les dignités des prélats, et imposer des limites aux récompenses et aux distinctions que le souverain pontife accordait. Et lorsqu'en parlant de la mitre dont certains abbés étaient , selon lui , abusivement décorés , il dit : Certus sum autem , quod islud , nisi in paucissimis et specialissimis quibusdam (îalliœ monasteriisy ut in monaslerio sancti Dionisii et Cluniacensi, antiquis temporibus non fiebat, elc.f il montre une bien téméraire légèreté ou une bien étrange étourderie ; pouvait-il ignorer en effet qu'en Belgique même , les moines de Sl-Vaast avaient obtenu du saint-siége, dès l'année 1183 , les insignes et les droits pontificaux pour dom Martin, leur 44* abbé; ces privilèges furent augmentés en l'an 1286 en laveur de leur 46* prélat. Chacun sait que, dans ces temps-là, les abbayes de Blandin, de St-Pierre de Gand et l'abbaye de St-Bertin en avaient obtenu de semblables. Nous ne parlons pas de l'abbaye de Lobbes , qui , dès l'origine de sa fondation, avait eu des prélats revêtus de privilèges épiscopaux, et qui, au temps même de Cantimpré, avait déjà traversé une période de plusieurs centaines d'années avec l'usage légitime de la mitre. Mais lorsque ce docteur , ayant en vue l'abbé d'Anchin , s'aventure à dire : Abusive tamen quidam abbatcs de novo infulis utuntur , il fallait qu'il se fût imaginé que l'abbaye d'Anchin était , entre les abbayes bénédictines, la dernière venue, tandis qu'il y avait déjà près de trois cents ans qu'elle avait été mise en possession de ses privilèges , et que ses
« Thleri d'Orvicle. Vincent de Datais.
prélats avaient été décorés des insignes épiscopaux, la mitre et l'anneau, cinquante-trois ans avant d'autres abbés des maisons bénédictines.
D'ailleurs aussi Cantimpré tombe dans une erreur évidente, quand il assimile l'usage de la mitre et des privilèges épiscopaux à la jouissance de certains biens temporels , maisons , terres , etc. , que l'on possède en vertu de la coutume ou d'une subreption, sans que le droit ait été conféré par l'autorité des souverain* pontifes , des empereurs ou des princes. Et il ignorait sans doute que depuis longtemps et dès la première institution du monastère, les abbés d'Anchin avaient reçu des souverains pontifes et des évêques, des droits de jurisdiction épiscopale , non-seulement sur le monastère , mais sur les villages de Pecquencourt , de Vred et d'autres lieux, et sur les prieurés dépendants de l'abbaye. En vertu de cette prérogative et dans le sens même des doctrines de Cantimpré , les abbés d'Ancbin avaient droit à la mitre, à l'anneau et à la dalmatique ; et ce droit se fortifiait encore de l'autorité des souverains pontifes, qui non-seulement leur en avaient accordé la jouissance , mais encore avaient donné à ces privilèges et dignités , en faveur des abbés d'Ancbin , plus d'éclat et d'étendue que dans aucune autre abbaye, ainsi que nous l'avons fait voir plus haut , et que nous en donnerons encore des preuves par la suite.
•Peut-être Cantimpré se serait- il appuyé sur ce que cent ans sont requis pour établir la prescription selon l'Eglise romaine, ainsi que cela est défini dans les formules; mais ce n'aurait pas été le cas ici, puisque les abbés d'Anzbin ne s'étaient pas attribué la jouissance de la mitre subrepticement et contre le gré du Souverain pontife, et qu'ils tenaient leurs privilèges de la volonté et de la libéralité du St- Siégc. Et encore , selon Covarruvias , ces cent ans de l'Eglise romaine se peuventils réduire à quarante , lorsque ce retranchement est à l'avantage de l'inférieur.
Colvenerc , d'après Papion 1. 18, et Celsel. 19, fixe au .terme de la vie d'un homme, quatre-vingts ans environ, l'espace de temps qui légitime la jouissance de l'habitation d'une maison. Mais il n'en est pas de même pour le privilège de la mitre, qui communément est accordé par le Souverain Pontife pour la vie d'un abbé et de ses successeurs; et ce n'est pas là un usage de peu de jours, ainsi que le dit Cantimpré, mais un usage perpétuel dont le terme n'est pas défini et qui dure tout le temps de la prélaturc dans l'abbaye. Que s'il arrivait que certains abbés, à force d'argent, parvinssent à corrompre le Souverain Pontife ou les officiers du St- Siège pour obtenir la mitre (ce dont Cantimpré d'ailleurs ne donne aucune preuve), alors l'usage ne serait pas légitime, et la suite des temps ne pourrait établir le droit, à moins cependant que le souverain pontife ne le ratifiât, en reconnaissant que c'était par surprise et illégitimement, qu'un ambitieux aurait d'abord obtenu la mitre.
Lorsque Simon , xn • abbé d'Anchin , a été décoré de la mitre , Cantimpré , né dans le Brabant, n'était qu'un enfant, et n'a pas pu le voir, encore moins a-t-il pu prendre connaissance des bulles du pape Honorius m. Ce sont donc, dit F. de Bar , d'insignes calomnies qu'il a lancées contre l'abbé Simon ; et il n'a pas rougi de donner dans ses écrits, comme des faits vrais et dont il aurait été témoin, des rapports faux et des suppositions malveillantes. — Quant au vénérable Guillaume Brunei, qu'avait-il à reprendre dans les actes de ce digne abbé? Pouvait-il aussi l'accuser de simonie , et dire que pour obtenir la mitre , cette mitre qu'Honorius m avait accordée , il y avait plus de trente ans , à l'abbé Simon , Guillaume aussi avait obéré le monastère d'une somme de plus de dix mille livres, ainsi que ce syco-