LES ABBAYES FRANÇAISES AU DOUZIÈME SIÈCLE
Les abbayes issues des filles de Giteaux, élevées en France dans le courant du xii'' siècle, sont innombrables. Parmi les mieux conservées il suffira de noterquelques-unes des plus caractéristiques.
Noirlac. — De
toutes les abbayes françaises, c'est Fabbaye de Noirlac (Cher) qui répète le plus fidèlement le plan de Fonte-
Plan de l'abbaye de Noirlac ^^y. Le plan que
nous donnons
d'après le relevé de M. Lefèvre-Pontalis ^ explique
^ Lefèvre-Pontalis, l Abbaye de Noirlac (extrait du Compte rendu du LXV^ Congrès Archéologique de France, tenu eu 1898, à Bourges).
LES ABBAYES FRANÇAISES AU DOUZIEME SiÈCLE ijg
assez clairement les ditïerenls bâtiments pour que nous n'ayons pas à les énumérer.
Fondée en ii5o par l'abbé Robert, neveu de saint Bernard, l'abbaye s'éleva lentement; la salle capitulaire et l'église sont seules du xii*" siècle.
A. Anglé». d«|.
Abbaye de Silvanès
Certaines parties de l'église, comme la façade et les bas côtés, ne furent terminées qu'au xiii*^ siècle, époque de la construction du réfectoire, du cellier, du chaulîoir et du cloître dont la galerie de Test fut rebâtie au commencement du xiv® siècle.
Silvanès^ (Aveyron). — La construction de ce monastère remonte à ii5i. L'église reproduit de très près le plan de Fontenay, avec la voûte de la nef en berceau brisé, son chevet et ses quatre chapelles du transept sur plan carré, avec cette diffé-
^ A. Anglès, r Abbaye de Silvanès, Bulletin monumental, 1-2, 1908, p. 47.
loo l'architecture cistercienne
rence cependant, que les chapelles peu profondes, couvertes de berceaux brisés, perpendiculaires à la nef et contre-butant la voûte, ne communiquent pas entre elles. Les bâtiments réguliers s'élevaient au midi de l'église. Il en reste encore la sacristie, la salle capitulaire, un passage et une vaste salle divisée en deux nefs, couvertes de dix voûtes d'ogives dont les arcs retombent sur une file de quatre colonnes et sur des culots coniques engagés dans le mur. C'est exactement la disposition de celle de Fontenay. Au-dessus de ces bâtiments s'élevait le dortoir des religieux. Du cloître, il ne subsiste que la galerie orientale.
Les Abbayes de Provence.
Dès le milieu du xii^ siècle, la Provence, grâce à l'apostolat de saint Bernard et à la munificence de puissants seigneurs, vit s'élever trois importantes abbayes : le Thoronet, diocèse de Fréjus (Var), 1146; Silvacane, fille de Morimond, diocèse d'Aix (Bouches-du-Rhône) , 1147, Sénanque, ancien diocèse de Cavaillon (Vaucluse), 1148. Ces trois abbayes portent communément le nom des trois sœurs provençales y non seulement parce qu'elles sont à peu près contemporaines, mais surtout à cause de la conformité de leurs plans et de leurs églises en particulier. Et cependant chacune d'elles a sa physionomie particulière et accuse, dans les détails de sa construction, toujours noble et sévère, des caractères distincts. Il suffira d'en
LES ABBAYES FRANÇAISES AU DOUZIÈME SIÈCLE lOI
présenter le plan et d'en marquer les traits les plus typiques.
Le Thoronet. — Situé dans un vallon du Var, sauvage et isolé au nord du Luc, où la végétation, comme le sol, est empourprée des poussières des nombreuses mines de bauxite, le monastère fut érigé sur un terrain cédé aux religieux de Cîteaux par le comte de Provence, Reymond Bérenger.
L'ensemble des constructions dont l'austérité est poussée jusqu'à la nudité absolue, d'un aspect à la fois monastique et militaire, traduit, mieux que tout autre édifice, l'intransigeante rigidité de la règle cistercienne.
Parmi les bâtiments claustraux, aujourd'hui incomplets, il faut mentionner la belle salle capitulaire dont la voûte repose sur de massives colonnes , aux chapiteaux ornés seulement de feuilles d'eau, de crosses abbatiales croisées comme des épées et d'une main tenant la crosse; ce sont des symboles de Pautorité souveraine exercée par Tabbé. Au-dessus de la salle capitulaire s'étend une vaste salle d'aspect monumental, sans subdivisions, et recouverte d'une haute voûte en
Plan de l'abbaye du Thoronet
(D'après H. Révoil : Architecture romane du midi de la France.)
I02 l'architecture cistercienne
berceau : c'était le dortoir commun des religieux.
Le cloître, dans un parfait état de conservation, a la forme d'un trapèze et possède encore Tédicule hexagonal de son lavabo. Les galeries, aux voûtes pesantes et basses, éclairées par des arcades géminées que séparent des piliers massifs et trapus, ont un caractère de puissante simplicité.
L'église est très en contre-bas. Elle comprend une nef, voûtée en berceau brisé, et deux collatéraux de trois travées seulement, une abside semicirculaire et un transept, contenant quatre chapelles en demi-cercle englobées dans la muraille, comme une concession aux traditions romanes toujours si persistantes dans le Midi de la France. Ces chapelles ont conservé leurs anciens autels composés de simples massifs de maçonnerie. La sculpture des chapiteaux est aussi rudimentaire que celle de Fontenay.
Silvacane. — Au pied d'un coteau de la vallée arrosée par la Durance et autrefois si marécageuse, se dressent, non loin de Cadenet, les restes de la vieille et riche abbaye de Silvacane (Sylva cannal'iuiiy la forêt des roseaux). Sa situation dans une vallée largement ouverte est une dérogation aux statuts de TOrdre, autorisée par saint Bernard luimême en faveur des princes des Beaux, qui furent les protecteurs de Tabbaye naissante.
Aujourd'hui, l'abbaye convertie en ferme est dans le plus lamentable état d'abandon. La salle capitulaire, bien que transformée en écurie, est
LES ABBAYES EUANÇAISES AU DOUZIEME SIECLE Io3
demeurée intacte et le réfectoire, situé parallèlement à Téglisc, aux voûtes d'ogives élancées, datant du xiii'^ siècle, est devenu un grenier à foin.
Seule Téglise a miraculeusement résisté aux destructions du temps et des hommes : toute sa beauté réside dans la parfaite harmonie de ses proportions. La façade o c c i d e n taie, dans ses grandes lignes, rappelle de très près celle de Fontenay, sauf dans la partie Plats^ dk l'abbaye de Silvacaive
supérieure qui
n'est occupée que par un large oculus. Les toitures, supportées par des corniches reposant sur des modillons très simples, étaient encore recouvertes, il y a peu d'années, de grandes dalles de pierre remontant à l'origine de l'édifice.
Sénanque. — L'abbaye de Sénanque (Sana Aqua), fondée en 1148, est située à peu de distance de la pittoresque petite ville de Gordes, au fond d'une vallée profonde, étroite et solitaire, que dominent de hautes montagnes. C'est l'une des mieux conservées de France et l'une des plus caractéristiques du plan cistercien, bien que les bâtiments aient dû être reportés à gauche de
lo4 L^ARCHITECTURE CISTERCIENNE
l'église, comme d'ailleurs dans les deux abbayes précédentes, en raison de la situation du cours d'eau et du voisinage immédiat de la montagne.
L'église, dont la nef est voûtée en un long berceau, est terminée par une abside en hémicycle,
mais les quatre chapelles du transept 5 également de forme demicirculaire à l'intérieur, se terminent à l'extérieur par un mur droit (îomme au Thoronet. Ces chapelles ont conservé leurs anciens autels formés de simples cubes de pierre.
La croisée du transept est recouverte d'une coupole soutenue par des pendentifs et surmontée d'un clocher carré. Cette particularité est assez rare en France, où on la retrouve cependant à Obasine et à Beaulieu, de même qu'à Fossanova, en Italie. Le voisinage du torrent a obligé de construire le réfectoire parallèlement au cloître, et le chaufToir, qui a conservé sa cheminée monumentale, se trouve à la suite de la salle capitulaire. Le
LES ABBAYES FRANÇAISES AU DOUZIEME SIECLE Io5
cloître, moins lourd, moins écrasé que celui du Thoronet, est exceptionnellement élégant pour un cloître de Cîteaux. Il est soutenu par des colonnettes accouplées, surmontées de chapiteaux d'une grande variété de feuillages et de crochets, et le préau, converti en jardin, est envahi par les
Abbaye de Bellaigue^ (Puy-de-Dome)
rosiers sauvages dont les tiges fleuries se marient de la plus heureuse façon aux végétations sculptées.
Au-dessus du chauflbir et de la salle capitulaire s'étend le dortoir, vaste salle, dans un parfait état de conservation, recouverte d'une longue voûte en
^ De l'abbaye de Bellaigue, construite en iiSy, il ne reste que l'église sur plan cistercien, mais dans un déplorable état de conservation, les voùles s'étant en partie écroulées en 1880. Elle renferme les tombeaux d'Archambaud YIII de Bourbon et de son épouse Béatrix de Montluçon, dont les ossements gisent épars dans le sarcophage.
io6 l'architecture cistercienne
berceau brisé, sectionnée par des doubleaux de profil carré. La disposition de ce dortoir, qui ne semble pas avoir jamais été subdivisé en cellules, comme cela arriva presque partout, à partir du XIII® siècle, réalise bien le type établi au début de rOrdre, où les religieux devaient coucher en commun, dans de grandes salles, sur des paillasses de joncs, séparés les uns des autres par de simples cloisons basses.
VlK.tO I.. I;r-Ulr.
Dortoir de Sénanque