CHAPITRE VI
Les Ruines. — L'Étal aclueL
L'histoire monumentale, la description de l'église et des lieux réguliers de Grestain ne peuvent être l'objet d'aucun travail. Il n'existe plus aujourd'hui, et, pour le passé, aucun auteur ne nous a transmis de renseignements sur ce que le voyageur remarquait encore à Grestain au xvii^ siècle. Il en résulte qu'il est fort difficile de reconstituer le plan général des bâtiments et édifices qui ont été détruits vers 1768. L'emplacement qu'ils occupaient ne peut plus être distingué sous la verdure du verger qui s'offre k la vue. Les constructions qui ont subsisté ne sont ni considérables ni intéressantes.
L'enclos de l'abbaye de forme irrégulière, très rétréci au couchant, a conservé son enceinte de murailles. Les murs restés debout dans la partie occidentale et construits en cailloux avec contreforts plats sont romans ; ils datent de la première moitié du xii^ siècle. On observera que tous les contreforts sont en travertin, pierre poreuse, calcaire concrétionné produit par des dépôts que forment les eaux de la contrée. Quelques parties du mur septentrional, bâti en pierres avec chaînages en silex noir taillé et consolidé par cinq contreforts saillants, appartiennent à une époque plus récente. Cette réparation dans la clôture a été faite au commencement du xvi^ siècle, sous l'abbatiat du cardinal Le Veneur, ainsi que l'atteste un écusson très effacé, placé à Fangle sud-est, et qui porte les armoiries de ce prélat.
190 l'aBBAVE de NOTRE-DAME DE GRESTAIN
Les murs d'enceinte présentent dans leurs principales dimensions les mesures suivantes : au midi, 260 mètres environ ; au couchant, 46 mètres; au nord, 274 mètres; et au levant, 300 mètres. La superficie du clos de Tabbaye peut être évaluée à quatre hectares.
Un lierre grimpant s'élève sur ces vieux murs, s'y accroche et les recouvre de son vert et élégant feuillage. On remarque notamment deux énormes troncs qui entrelacent leurs bras tortueux dans les pierres du mur occidental.
Deux portes formaient l'entrée principale de l'abbaye ; elles sont situées au nord, du côté de la Seine, sur un chemin à peine tracé et qui nest autre qu'un tronçon de celui qui, au moyen âge et jusqu'au xviii^ siècle, a conduit de l'embouchure de la Risle à Ilonfleur. Les portes ont : la plus grande, 3 mètres d'ouverture ; la plus petite, 1 m. 72. Cette dernière, affectant seulement à l'intérieur la forme ogivale, accuse la fin du xii^ siècle.
A propos de ces portes, il est intéressant de rappeler qu'une ouverture ovale entourée de briques, dit l'archéologue auquel nous faisons de larges emprunts tout en nous éloignant de lui sur certains points ', une ouverture était pratiquée dans la plus grande des deux portes ; c'est le souvenir d'un antique usage. Tous les ans, le jour du vendredi saint, un moine passait une miche par cette ouverture et l'offrait à toute personne, riche ou pauvre, qui se présentait à la porte du couvent. On rapporte que M™*^ de Grosourdy de Saint-Pierre venait ellemême en carrosse chercher sa miche.
Le moine chargé de l'office de portier logeait dans une cellule placée à droite de la petite porte réservée pour le passage des piétons, selon l'usage généralement adopté.
1. M. A. Pannier, de Lisieux, a consacré trois articles à labbaye de Grestain dans le Journal de Ilonfleur, année 1864.
La grande porte paraît la plus ancienne ; elle est à plein cintre. Cette porte était surmontée d'un appartement porté par un bout sur une voûte de pierre. Il avait été affecté au logement du curé de Saint-Ouën de Grestain. Cet appartement, la maison du portier et ses dépendances furent détruits par Tincendie du 13 décembre 1662.
Au-delà des portes se présente le gable ou petit pignon d'un bâtiment encore en bon état, assez bien conservé, qui est contigu aux murs du nord sur lesquels il fait une saillie de 7 mètres. C'est une construction du xvi^ siècle qui dépendait de l'abbaye bien qu'elle se trouve en dehors des lieux réguliers. On y a ouvert une porte extérieure au siècle dernier. Peut-être faut-il voir dans ce bâtiment la maison nommée \ Infirmière, et à laquelle un jardin était attenant ; en tout cas il ne faut pas le considérer comme une ancienne église qui aurait été construite après la suppression de labbaye, ainsi qu'il a été dit par M. Pannier. Mais les observations de l'archéologue bienveillant qui nous acceptait pour compagnon de ses explorations, il y a plus de quarante ans, ne pouvaient être qu'approximatives ; il tenait ses renseignements de seconde main, sans pouvoir en vérifier ni la sincérité ni l'exactitude.
Plus loin, un chemin quelque peu sauvage longe le mur de l'enclos. Le mur est assez élevé ; on y remarque les traces bien apparentes d'ouvertures, de baies aujourd'hui murées qui ont du jadis s'ouvrir sur un bâtiment important. Toutes ces constructions sont ruinées ; on s'en approche à travers des buissons. L'examen attentif des murailles, lesquelles n'ont pas été remaniées, porte à croire que là s'élevait parallèlement à l'église, formant un des côtés d'un carré, un corps de logis de 23 toises (44 m. 83) de longueur qui comprenait quatre travées voûtées, appuyées sur les murs extérieurs. C'était, selon nous, le réfectoire qu'une grande fenêtre de vingt-deux pieds de hauteur et douze de largeur éclairait vers le levant. Les
cuisines, situées également au nord, occupaient la travée de Fouest et se reliaient à des salles destinées à d'autres parties du service. Nous savons fort bien qu'il nous faudrait d'autres indices pour restaurer le plan primitif de Tabbaye.
En revenant sur nos pas et en pénétrant par la porte principale, nous allons essayer de donner, aussi clairement que possible, un aperçu des bâtiments qui entraient dans l'ensemble de Tabbaye ; deux procès-verbaux de l'état des maisons claustrales établis en 1643 et en 1665 nous y aideront '.
Divers archéologues ont fait remarquer que les plans généraux des monastères semblent avoir été les mêmes pour toutes les abbayes bénédictines. L'église était le centre; autour d'elle se groupaient les dépendances de la communauté, les bâtiments claustraux disposés avec méthode. Mais on ne connaît aucun dessin qui puisse donner une idée générale de leur situation aux temps anciens, de leur aménagement, pas plus que de la direction des chemins qui conduisaient à l'abbaye ou des contours des massifs de bois qui longtemps l'enveloppèrent '.
On rencontrait une première cour ou cour de la ferme avec un colombier, une grange, des écuries et autres lieux qui avaient, à l'origine, renfermé tout ce qui est indispensable à l'agriculture. Sur la droite de la cour, à l'ouest, s'élevaient les magasins d'exploitation et les caves. On serait porté à attribuer cette destination au bâtiment construit en pierre qui subsiste et présente trois grandes arcades à ogive unique ou de transition, lesquelles n'ont pour toute décoration qu'un large chanfrein. Ces arcades dont la partie supérieure est seule apparente reposent sur de grosses colonnes monocylindriques
d. Pièces justif., n» 96. Acte du 9 avril 1663, et Arch. dép. de l'Eure H. 347; Requête du 24 septembre 1643 et procès-verbal du 20 octobre 1643.
2. Arch. nat., série N. Eure, 3^ cl. n° 23 ; plan des bois dépendant de l'abbaye de Grestain.
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enfouies dans le sol qui a été surélevé par une grande quantité de terre provenant des démolitions ou apportées avec intention. Les colonnes ont des chapiteaux garnis de deuxtores. Sur le mur septentrional, construit en larges pierres de tuf, subsistent les traces d'une arcade très élevée, à claveaux extradosés, et d'une arcade à plein cintre plus étroite, mais il ne paraît pas que le bâtiment s'étendait vers le nord. On y remarque, ainsi que sur plusieurs des contreforts de Tenceinte, une particularité intéressante : c'est que le talus des contreforts déborde sur la face antérieure de façon à former un petit larmier. Ce détail de construction, qui ne frappe pas au premier regard mais que l'on distingue avec un peu d'attention, peut être attribué au xii^ siècle. Pour ces constructions, il convient d'indiquer la date de la fin du xii^ siècle quant aux parties les plus anciennes. L'autre côté est d'un style tout différent; c'est un remaniement du xvi^ siècle. On y voit des contreforts saillants et une tête grotesque à l'angle supérieur.
A peu de distance et à l'ouest de cette massive construction, se trouvent un étang et une source appelée la fontaine Saint- Benoit ; c'est très probablement la fontaine des temps primitifs de l'abbaye, celle qui avait été recommandée par un songe à Herluin de Gonteville. « Longtemps en réputation, elle finit par être tout à fait abandonnée pour les sources, plus anciennement célèbres, de Saint-Méen et de Saint-Geran, voisines de l'église paroissiale de Carbec et situées sur un terrain communal ' )).
^ ers l'orient, apparaissent les derniers vestiges de l'église abbatiale. Ils consistent en deux piliers construits en blocage avec revêtement en tuf; l'un est détruit, l'autre présente des fragments de deux arcades el de deux chapiteaux romans à larges volutes qui reçoivent ces arcades. Un chapiteau est par-
1. Canel, Essai sur iarr. de Pont-Ainicnicr, II, 407. (]h. Uukaiui. — L'Ahbaije de Xolre-Ditine Je (îreslnin. 13