‹ L'Abbaye de Notre-Dame de Grestain de l'ordre de Saint-Benoit à l'ancien diocèse de LisieuxChapitre 48 sur 185 · ÉCHANGE DE MÉZIDON · texte numérisé non relu

ÉCHANGE DE MÉZIDON

Jean de Melun s'étail porté au secours de Caen menacé par Edouard III (juillet 1346). Le roi d'Angleterre était venu vers la ville, « là oii estoient capitaines establis de par le roy, monseigneur Guillaume Bertran, évesque de Baieux et jadis frère de monseigneur Robert Bertran, chevalier, le seigneur de Tournebu, le comte d'Eu et de (luines, lors connestable de France, et monseigneur Jehan de Meleun, lors chambellan de Tanquarville, Et quant les x\nglois vindrent devant Caen, si assaillirent la ville par quatre lieux, et traioientsajettes par leurs archiers aussi menus que se ce fust grelle. Et le peuple se deffendoit tant qu'il povoit... Toutes voies, pour ce que les archiers avoient grant quantité de sajettes, il firent le peuple de soy retraire en la ville et se combatirent du matin jusques aux vespres. Lors, le connestable de France et le chambellan de Tanquarville issirent hors du chastel et du fort en la ville, et ne scai pourquoy c'estoit, et tantost il furent pris des Anglois et envoies en Angleterre ' ».

Jean de Melun se rendit à Thomas Holland, chevalier anfjlais ; il fut conduit en Angleterre avec le connétable d'Eu. Pour pouvoir payer sa rançon il se vit forcé d'engager la baronnie de Mézidon et la terre d'Auffay qui étaient entrées dans la maison de Tancarville par des alliances.

(( Etant repassé en France sur parole, au commencement de l'année 1347, dans le but de travailler à sa libération, et, comme il s'exprime lui-même dans un de ses actes, « pour la <(■ descharge delà rançon en quoy j'estois tenu àhault et puis- « sant prince mon seigneur Eddouard, ainsné filz du roy d'An- « gleterre. prince de Galles », il persuada aux moines de Grestain de vendre sept manoirs qu'ils avaient en Angleterre, lesquels leur étaient, disait-il, « de nulle ou de petite value depuis « vingt ans en çà, tant pour les guerres qui estoient comme pour

1. Les grandes Chroniques de France, V, 453. C». lîuÉAiiM. — L'Abbai/e de .\olre-D;iine de (irestnin. 6

« lespérilz de la mer, larrons et robeurs desquels il estoit plus « qu'il ne soulloit », et de lui remettre l'argent du prix de la vente qui lui servirait à acquitter sa rançon. Il leur donnait, en échange, et pour leur en tenir lieu, sa baronnie de Mézidon, et, s'il était nécessaire, quelques autres propriétés, de manière à leur compléter un revenu annuel sur le pied de cent livres tournois pour chaque trois mille livres qu'ils lui compteraient, le florin à l'écu pris pour seize sous, huit deniers. Jean de Melun s'engageait en outre à obtenir, à ses coûts et dépens, du Pape et du roi d'Angleterre, chacun en ce qui les concernait, leur assentiment à l'aliénation que faisait l'abbaye.

« A la suite de cet accord, le prince de Galles s'étant accommodé des sept manoirs des moines de Grestain qui lui avaient été vendus, ou, u qui lui avoient esté baillés à ferme <( jusques à mil ans, le sire de Tancarville bailla, de son côté, « aux moines de Grestain sa baronnie de Mézidon et sa ferme « des moulins d'Auff'ai, en pris de mille livres de rente par an » ; ce qui donnerait à entendre, d'après les termes de l'arrangement, que les sept manoirs de Grestain avaient été cédés au prince de Galles moyennant une somme de trente mille livres K »

Du marché que les religieux venaient de négocier quel avait été le motif? Cet incident domestique n'est point expliqué par l'acte d'échange, mais on y peut suppléer, La Normandie était alors ouverte aux armes victorieuses des Anglais. Il était probable que de nombreuses abbayes et bien des églises allaient avoir à souffrir de la guerre, et d'abord celles qui avaient été dotées en Angleterre et y conservaient encore de notables revenus : Grestain était de ce nombre. A l'occasion delà lutte acharnée entre Edouard III et la France, les unes et les autres ne seraient-elles point dépouillées? D'autre part, les revenus

1. Deville, Hist. du château el des sires de Tancarville, p. 15S-lo6. — Voy. aux pièces justificatives les n°* 26, 27, 28, 29.

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de provenance anglaise n'élaieni-ils pas devenus d'une perception onéreuse et difficile ? Les moines usèrent de diligence pour ne pas laisser échapper le temps favorable d'acquérir des biensfonds plus durables. Ils en avaient demandé et obtenu la permission en cour de Rome, « le pape avait été sollicité de charger l'archevêque de Sens ou l'archevêque de [Rouen] d'obtenir pour cette transaction le consentement des deux rois de France et d'Angleterre ^ ».

D'autres abbayes s'étaient déjà trouvées atteintes ; les monastères de Saint-Etienne de Caen et de Saint-Evroult furent privés des ressources qu'ils tiraient de leurs prieurés anglais. En 1349, l'abbaye de Saint-Evroult, au diocèse de Lisieux, passait pour presque ruinée ; il faut savoir que la contrée avait été frappée d'une terrible épidémie, la peste noire, dont plus de cent mille personnes moururent à Rouen ^. Dans nos campagnes, les populations rurales du Lieuvin, de la vallée d'Auge, les cultivateurs de la plaine de Caen, avaient été en grand nombre emportés par le fléau : les terres étaient restées en friche, les propriétés avaient perdu moitié de leur valeur, les fermiers remettaient leurs fiefs, se refusant à payer leurs redevances. Aussi, dit l'abbé de la Rue, pendant les huit années suivantes, les tabellions de Caen commençaient la plupart de leurs contrats par ce triste protocole : « Comme pour cause de la guerre des Anglois, nos anciens ennemis, et de la grant mortalité que Dieu a envoyées sur son peuple, les maisons, terres, rentes et autres héritages, soient et ayent esté de mendre value en revenu, que ils ne souloient \ »

Il faut nous arrêter sur ces temps malheureux ; ils prépa-

1. P. Denifle, La désolation des églises, monastères, etc., II, 75. Le R. P. Deniile donne en note un extrait de la supplique adressée au pape Clément VI par les religieux de Greslain. On en trouvera le texte aux pièces jusliûcatives, n» 27.

2. Delisle, Etudes sur la condition de la classe agricole, etc., p. 640.

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