GUILLAUME IV GAVÉ , 25*. ABBÉ
Les premières années de Tadministration de Guillaume Gavé furent signalées par la révolution qui fit retomber la Normandie sous le gouvernement des rois d'Angleterre. Il n*est pas dans notre histoire de période
(1) Cette charte est datée du iO mars l&t5 et attestée par le vicomte de Caen, le 20 avril 1A16, avant Pâques. Archives du Calvados, foods SL-ÊtienDe, Supplément.
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plus désastreuse que les cinquante premières années de ce Xy% siècle , désolé à la fois par la guerre civile et par Toccupation étrangère. Les Anglais n'avaient jamais cessé de faire des invasions sur les côtes de la Bretagne et de la Normandie. La folie de Charles YI et les sanglantes querelles des maisons d'Orléans et de Bourgogne leur offraient une occasion trop favorable pour qu'ils n'en profitassent pas avec leur empressement ordinaire. De leur côté, les armateurs normands avaient plus d'une fois porté le ravage sur les côtes d'Angleterre. Sollicité à la fois par le
duc de Bourgogne et le duc d'Orléans, Henri Y dut considérer la possession de la France comme une conquête assurée. Le 9 octobre li!it5, il partait d'Harfleur, dont il s'était emparé malgré l'béroîque résistance des habitants, traversait avec son armée le pays de Caux, marchait vers Calais , et , arrivé sur les bords de la Somme , triomphait encore , à la funeste bataille d'Azincourt, de l'impétuosité imprudente des Français.
Après avoir fait de nouvelles levées en Angleterre , pour mieux assurer sa conquête, il descendit à Touques, en l&l?, et marcha droit sur la ville de Caen , dont le château passait pour imprenable , « et qui étoit une ville moult puissante et bien peuplée. » La ville se défendit avec un grand courage. Hais Henri Y fit battre ses murs par de grosses bombardes et y jeta une quantité de feux d'artifice, qui incendièrent une partie de la ville. Après plusieurs assauts, les Anglais purent pénétrer dans l'intérieur de la cité par le quartier des Jacobins , dont les fortifications étaient trèsfaibles. Le château résista pendant quelques semaines, mais finit par se rendre. «
L'abbaye avait été prise par le duc de Glarence, et c'était d'une de ses tours , que celui-ci avait pu , en y plaçant des canons , foudroyer le reste de la ville. Henri Y s'y établit le 22 août 1&17. La prise de Caen lui ouvrit le reste de la Normandie. Le 19 janvier 1&19, il entrait à Rouen, après avoir pris successivement Bayeux, Lisieux, Évreux, Yerneuil , Argentan , Domfront et Alençon.
Aussi habile politique que grand capitaine , il s'appliqua à rendre son administration agréable et douce aux. habitants d'une province long-temps habituée à vivre avec l'Angleterre dans les liens les plus étroits. En ce qui concerne l'abbaye, il se fit rendre un compte exact de toutes ses pro* priétés,et après que l'abbé Guillaume lui eut fait l'aveu et le dénombrement
lâO ABBAT£ DB SAINT-ÉTIBNNE DE GAEN.
du temporel, le 7 avril 1&18, il s'empressa de répondre favorablement aux prières qui lui furent adressées , à Teffet d'obtenir des lettres de rémission , à la faveur desquelles les religieux pussent se trouver à Tabri de toutes poursuites et vexations. Ces lettres , données , le 22 septembre , dans Tabbaye de Caen, portaient que : c par respect pour la reli- « gion et pour la paix de rÉgli&e, le roi pardonnoit aux moines de Tabbaye « de St. -Etienne, fondée par Guillaume, autrefois roi d'Angleterre et duc « de Normandie, son aieul, toutes insurrection, rébellion, félonie, con- • spiration , confédération , transgression , offenses , méprisons et autres ■ méfaits quelconques dont ils auroient pu se rendre précédemment « coupables à son égard. » Il les recevait à prestation de serment de fldélité et d'allégeance , et il prenait sous sa défense et protection tons les biens meubles et immeubles appartenant à l'abbaye , dans toute l'étendue de son duché de Normandie ; de plus tous les hommes tenants ou desservants des moines sus-dits, qui voudraient lui faire le même serment de fidélité, seraient admis à le prêter à sa personne ou entre les mains du commandant du château.
Plus tard, le roi d'Angleterre reconnut aux religieux le droit de faire tenir leurs cours et plaids et de rendre la justice dans les villes de Caen , de Bayeux, de Falaise et autres lieux, sans rien entreprendre toutefois sur la justice royale.
Ils obtinrent aussi du même prince, que rien ne serait changé relativement à leurs droits et à leurs privilèges dans les domaines qu'ils possédaient en Angleterre, après avoir adressé au roi^ f leur souverain seigneur > (i), la requête suivante, qui ne précéda que de quelques années l'instant où ils devaient perdre sans retour les biens dus à la munificence des ducs de Normandie :
Supplient très humblement vos humbles religieux et orateurs, Fabbé et le couvent de St. -Etienne de Caen, fondé par prince de glorieuse recordacion, Guillaume, jadis roi d'Angleterre et duc de Normandie ; comme le dit glorieux prince leur eust donné, en leur fondation, plusieurs manoirs et grans revenues en Engleterre et par spécial le
(1) CeUe requête, dont les ArcblTes du Cal^rados ne possèdent qu*une copie, sans date, nous semble avoir été adressée à Henri V , et non à Richard II , comme l'a pensé M. Lécbaudé-d'Auisy ( Mémoires de la Société des Ântitfuaireê de Normandie^ t« XV, p. 30i).
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manoir de Frantonne « avecqnes ses despendences , à estre gouveroés par deux des religieux de votre dit moustier, qui communément avoient l'espiritel^ pour eulx vivre par de là , et doivent envoler à vostre dit moustier la revenue du temporel avecques autres émolumens pour la substantacion d'iceulx^ et par spécial la despouiUe des religieux qui là estoient, quand ils alloient de vie à trespassement^ qui de droit appartient à votre abbé du dit lieu de Caen, comme droit et raison est partout en cas semblable. Et pour ce que Frère Raoul Desmies, qui des long temps a esté gardien du dit lieu de Frantonne , est allé de vie à trespassement puis naguères^ comme l'en dit que, de votre bénigne grâce et auctorité royal, la dicte noble fondacion, faicte par vos nobles prédécesseurs , qui de toute leur volenté ont icelle toujours augmentée , comme il appartient par le dit glorieux prince , votre honorable prédécesseur, qui si grandement la fonda tant, en édifices grandes et notables, que chacun sait ; et que c'est de présent à la recommendacion et honneur de vostre glorieuse lignée et demonstrance du droit que vous avez en vostre duché de Normandie; et mesmement leur donna, pour montrer la singulière volenté qu'il avoit, à nostre dit moustier, alors de son trespassement, sa précieuse couronne, dont il estoit couronné es haultes f estes, son sceptre avecques sa verge d'or, son précieux galice, ses criettes d'autel, plas, candélabres et ses précieux ornements royaulx, dont vos religieux furent longuement possesseurs, jusques à ce que son fils Guillaume, dit le Roux, les retira devers lui, dont ils n'eurent aucune récompense, excepté la confirmadon des manoirs dessus dits et du manoir de Briditonne , qui pour ce leur Ait donné par Henry premier , fils du dit glorieux fondateur , considérant que les dits joyaulx valloient mieux que tout ce qu'ils avoient en Angleterre. £t encore de ce que le dit glorieux fondateur fit mettre votre dit moustier en la sainte garde de l'église de Rome , avecques toute leur fondacion , et après le fit faire semblablement Henry le segond, en fluminant grans peines de droit contre ceulx qui icelle diminueroient et apetisseroient ; il vous plaise , a(fin que le divin service qui chacun jour est dit et célébré, en vostre dit moustier, pour vos nobles prédécesseurs et vous , ne soit pas hiterrompu , faire recevoir ung de vos dis religieux au gouvernement du dit manoir de Frantonne avecques ses despendances, qui puisse jouir et vivre de l'espéritel, en la forme que le dit Frère Raoul faisoit, jusques à ce que au regard du temporel soit par vous ordonné. £t ce leur veuilles ottroyer, et ils priront Dieu de mieux en mieux pour votre royal majesté et vostre noble conseil (1).
L'abbaye fut donc traitée aussi favorablement par ce prince que Tavait été la ville de Caen elle-même. On sait qu'une organisation officielle fut donnée aux écoles publiques de Caen, par les soins du nouveau souverain^ qui fonda des collèges et des cours pour renseignement du Droit, de la
(i) Copie sur paichemin. Archifes du CaWados, fonds St. -Etienne.
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théologie et des langues ancieDoes. Ainsi se préparait l'établissement de rUniversité de Caen , fondée , en 1&31 , par son fils et son successeur Henri VI.
En 1&18, le roi d'Angleterre établit une Chambre des Comptes pour régir les biens confisqués sur les seigneurs normands et sur le domaine propre des ducs de Normandie. Il chercha à établir dans son duché cette unité de poids et de mesures dont la France n'a pu jouir que plus de trois siècles après. En effet, le 15 Tévrier de la même année, il ordonna que , dans toute l'étendue de son duché , on employât la mesure de Rouen , pour les grains ; celle d'Ârques , pour les boissons ; celle de Paris, pour Faune, et le marc de Troyes, pour les poids (1).
C'est à cette époque aussi , que le roi d'Angleterre s'était emparé des carrières de la ville , pour en employer la pierre à la construction de plusieurs grands édifices en Angleterre et, en particulier, à celle de la célèbre église de Westminster en l/i22 (2). On sait que c'est avec la pierre de Caen que Guillaume-le-Conquérant avait fait bâtir la tour de Londres et la célèbre abbaye de St.-Martin-de-la-Bataille.
En l/i22, nous trouvons dans le matrologe de la ville de Caen une lettre de Richard de Wideville , grand sénéchal de Normandie , dans laquelle sont exposées les plaintes qui lui étaient adressées par les habitants de Caen , sur ce que le cours de l'Odon était empêché depuis la LHanque-Marie jusqu'aux murs de clôture de la ville ; que le pont de Bérendac assis en la Prairie était détruit; que celui des Camps et celui du Maresq de Yenoix avaient été démolis. Les religieux de St. -Etienne n'y avaient fait aucune réparation, quoiqu'ils y fussent obligés comme propriétaires de ces divers lieux. L'abbé Guillaume fut condamné à les exécuter (6 mars 1422).
C'est en cette année, que mourut Henri Y, suivi bientôt dans la tombe par l'infortuné Charles Yl.
(i) Ryroer, Acia et fadera ^ U IX, p. 691 , éd. de Londres, 1709.
(2) L*abbé De La Rue suppose que c^est par celte raison que fut construit un si grand nombre de maisons en bois dans une ville, si riche cependant en magniBques carrières: t C*est que, dit-il, pendant trente années les Anglais s*en seraient réservé exclusivement Texploitalion. » Comme on voit, à la même époque, un grand nombre de maisons en bois se construire dans d^autres villes de France, nous ne pouvons considérer le motif donné par Thistorien de Caen comme valable.
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Deux ans après, les Communes d'Angleterre adressaient à Henri YI une requête dont le résultat fut la suppression définitive de tous les prieurés , manoirs ou églises que les monastères de France pouvaient encore posséder en Angleterre. On ne sera pas (&ché de trouver ici le texte même de cet acte consigné dans les rôles du Parlement et qui , sous le titre de : Jet far suppressing the alien priaries, offre un spécimen curieux de la manière dont notre langue Trançaise était écrite au commencement du XV% siècle , par nos voisins d*outre-mer.
Item 9 prient les Communes que, en cas que final pees soit pris parentre vous, nostre sovereine seigneur, et vostre adversarie de France , en temps avenir, et sur ce, toutz les possessions de priories aliens et Engleterre esteantz as ciiiefs maisons de religiouses de par delà, as queux tielx possessions sont regardants, seroient restituz, damage et perde avlendroient à vostre dit royalme,par lesgraundes fermes et apportz de monaye que d'an en an toutz jours après seroient renduz, de mesmes les possessions à les chiefs maisons avant ditz, à très graunde enpaverissement de mesme Tostre roialme en cel partie , que Dieu défende ;
Plèse à vostre très noble et très gracieuse seigneurie , par considération susdit, et auxi par considéracion que à le commencement de la guerre commencée parentre les ditz roialmes, toutz les possessions qu'eux, vos lièges alors , avoient desdouns de vos nobles progéniteurs , en les parties de par delà, deinz la jurisdictlon de France, par jugementz renduz en mesme le roialme de France , sont par toutz Jours oustez et déshéritez; et sur ce gracieusement ordeener en cest présent parlement, par assent de vos seigneurs espérituelset temporels, que toutz les possessions des priories aliens, en Engleterre esteantz, pierront demurrer es vos mains, à vous et à voz heires, par toutz jours, à 1* entant que divines services en les lieux avaunt ditz pierront pluis duement estre faitz par gentz Englois en temps avenir que n'ont esté faitz avaunt ces heures en yceUes par gentz Fraunceys , etc. , etc.
Guillaume Gavé et ses successeurs eurent à s'occuper des moyens de réparer les désastres occasionnés par la guerre. Uabbaye et le Bourg- TAbbé en avaient également souffert. Il fallut songer à réédifier un grand nombre de maisons qui avaient été démolies. Des matériaux immenses avaient été déposés dans TIle-Regnault ; un mandement du lieutenantgénéral du bailli de Gaen nous apprend que ces matériaux étaient pillés par plusieurs habitants. Une sentence du bailli qui adjuge à Tabbaye toute rile-Regnault, nous fait connaître que la possession lui en avait été disputée.
ISA ABBATB Dfi SAINT-ÉTIBNNB DB CABR.
L'abbé Gutllaame résigna ses fonctions quelque temps après , non sans avoir obtenu une confirmation de tous les privilèges ecclésiastiques concédés à Tabbaye ; ce fut le pape Martin Y qui lui donna cette confirmation , dans une bulle qui porte la date de la 11'. année de son pontificat.
Guillaume Gavé avait servi de directeur à une recluse* nommée Gollette, enfermée dans une cellule attenante à Téglise de St. -Pierre. Sa piété et ses vertus avaient fait assez de bruit pour que le roi Henri Y lui donnât une pension de UO écus d*or. L'abbé Guillaume recevait pour elle cette somme, en 1&20 et en 1 &22, suivant ses quittances conservées à la bibliothèque impériale, et elle la recevait directement elle-même, en 1&2&, suivant les reçus que Ton trouve à la Ghambre des Gomptes de Paris (1).