CHARLES-MÂUHIGE LETELLIER, 39«. ABBÉ
Le premier soin du nouvel abbé fut de faire annuler les dispositions prises, en faveur de l'abbaye , par son prédécesseur. Il trouvait tout-à-fait préjudiciables à ses intérêts les conditions des traités conclus entre les
(d) ArchÎYes du Calfados , Fonds SL-Ëtienne.
ABBATB DE SAINT-iStIENNB DE CABN.
religieux et le comte de Saint-Paul De longues contestations s'ensuivi* rent. Les mémoires fournis à l'appui ûeh prétentions de chacune des parties attestent leur grand talent dans Tart d'embrouiller les questions les plus claires , au profit de leur cause ; mais ce fut l'abbé qui l'emporta. Ce ne fut pourtant pas sans peine; et lorsque le traité ou concordat imposé par la volonté énergique de ce fier prélat eut été signé par les reli* gieux , une protestation fut faite en leur nom entre les mains de Jean Galiot , tabellion royal en la vicomte d'Auge, pour le siège et sergenterle de Beaumont, et de Biaise Turgeon, tabellion en la vicomte de Roncbevillc (1). Il est établi dans cette protestation • que messire Charles- Maurice Letellier , conseiller du roi en ses conseils, grand-mailre de la chapelle de Sa Majesté , ayant été pourvu , par le roi, de l'abbaye de St.- Étienne de Caen, leur aurait écrit de venir à Paris pour régler quelques griefs qu'il prétendait avoir au sujet de l'établissement des religieux réformés en ladite abbaye ; que lesdits prieur et cellérier ci-dessus nommés s'étaient transportés à Paris pour savoir la volonté dudit seigneur abbé. Il leur aurait fait donner, par le sieur d'Arboy , intendant de sa maison, un mémoire contenant ses prétendus griefs, leur disant qu'il leur représentait le susdit mémoire non-seulement de la part dudit sieur abbé , mais aussi de la part de M. Letellier, son père, ministre d'État. Lesdits religieux , se persuadant que ledit sieur Letellier père ne leur avait Tait présenter le susdit mémoire que pour s'éclairer de la vérité et ensuite leur rendre justice , répondirent par écrit fort exactement au susdit mémoire , et firent porter leur réponse au seigneur Letellier père , qui était pour lors à St.-Germain-en-Laye, par D. Louis Soudan , aussi religieux de la Congrégation. Lequel seigneur Letellier , ayant lu deux pages ou environ dudit mémoire , le jeta dans le feu , avec menace de faire sortir lesdits religieux réformés de ladite abbaye de St. -Etienne , et se venger au surplus sur tous les monastères de ladite Congrégation. »
Toutes les propositions furent rejetées, les prières furent inutiles: il fallut en passer par ce qu'avaient décidé le père et le fils. Les griefs de
(i) Les religieux bénédictins de ia Congrégation de saint Maar présf^fes alors è l*ébbaye étaient : D. Robert Hardy, prieur, D. Jean Gillotin, sous-prieur, D. Ildefonsede Sainte-Marie, D. Jean Bataille, D. Lanfranc Catelier, D. Robert Jamet , D. Adrieu Le Maistre, D. Nicolas Le Poitevin, D. David Vallée, D. Jean du Chesne , Dé Pierre Âsselin , D. Jean Loisel, et D. Jean Joaquerre.
HiSTOiHB. — 5*. JPOQUB, 1663-1790. 265
Tabbé le Tellier contre les bénédictins de saint Maur récemment introduits dans l*abl>aye , l'étendue des concessions ou des largesses qui leur avaient été faites par le comte de Saint-Paul et les dures conditions quMIs devaient subir , sous peine d'être renvoyés du monastère qu'ils étaient appelés à réformer, se trouvent eiposés dans un curieux factum, dans lequel il attaquait à la fois le concordat quMls avaient fait avec les anciens religieux et celui qui avait été conclu entr'eux et le comte de Saint-Pau L En voici un extrait :
< L'abbé de St. -Etienne , disait-il, est collateur des offices claustraux de ce monastère qui font plus de 18,000 livres de rente; cependant, par le traité fait avec les anciens religieux^ ils stipulent la suppression de ces offices, sans la participation de l'abbé , et le privent du plus beau et plus important droit de sa dignité par la réunion de ces offices à la manse conventuelle. »
c ils font encore une autre entreprise par le même concordat , qui est beaucoup moins supportable , car encore qu'il soit constant que les dépouilles, cottes-inortes , ou pécules des religieux qui décèdent, appartiennent aux abbés, même aux commendataires (et que non-senlement les nouveaux arrêts l'aient ainsi jugé, mais encoi*e que cette jurisprudence soit ancienne , comme l'a observé Mornat sur le titre : De peculio , au Digeste, où il cite deux œuvres des années 1592 et 1600) , toutefois les Pères de la Congrégation de saint Maur n'ont point fait de difficulté d'insérer une clause, par laquelle pour les meubles des anciens religieux du nombre desquels, parle ce concordat, sera censé tout ce qui peut leur être dû de leur pension et droits attribués , ils pourront en disposer en faveur de tel de leurs confrères qu'ils aviseront bien , et s'ils décèdent sans en avoir disposé, ils seront partagés également entre les anciens et les Pères de la Congrégation. •
« Par cette clause, non-seulement ils donnent à des religieux une faculté de tester qui ne pourrait pas être accordée parle Pape, mais encore ils privent l'abbé d'un droit qui dépend de sa dignité, et partagent entre leurs anciens et les Pères les dépouilles qui ne peuvent leur appartenir. » « Par le concordat, passé le 30 du même mois de juillet avec M. le comte de Saint-Paul , il s'est fait une partition , le 11 octobre 1663 , entre les religieux et Maître Pierre Aubert , aumônier de M"', de Longueville ,
266 ABBÂYB DB SAlNT-éxiENNB DE GABN.
comme procureur de M. le comte de Saint- Paul, sans avoir fait aucune affirmation préalable , ni même que ledit sieur Aubert ait Tait aucune information , ni jamais connu la valeur et la qualité des biens qui composaient lesdits lots. Car encore que le choix en appartint à M. le com te de Saint-Paul et que ledit sieur Aubert Tait fait en son nom , néanmoins il a pris ce qu*il y avait de biens les plus incommodes, les plus éloignés et les plus chargés de réparations et de casualités et dont le prii des baux diminuera notablement; au lieu que les biens qui sont employés dans le partage des religieux ne diminueront pas , si bien que Ton peut dire que cette confection de lots n'a été que pour donner une forme et un prétejrfe apparent à Tintention que M"', de Longueville avait de faire les avantages des religieux sans considérer les intérêts de l'abbé , parce que M. son flis était près d'abandonner cette abbaye , et qu'il n'en a conservé le titre qu'autant de temps qu'il a été nécessaire pour faire le concordat et les lots , et mettre lesdits religieux en possession des choses qu'on leur délaissait. V
« Il est si vrai que lesdits religieux ont 11,000 livres.de rente dans le même faubourg où l'abbaye est située et 320 acres de terre qui joignent le faubourg en franc-alleu, qu'ils baillent à ferme à des bourgeois qui les font valoir sans quitter leurs maisons , sans payer aucune taille ; qui , par cette considération et de la proximité de la ville, la prennent à plus de 36 livres l'acre, ce qui fait un article de 11,000 à 12,000 livres de rente. »
« Les religieux ont aussi l'adresse de ne mettre point dans leurs lots des terres où il y a beaucoup de bâtiments à entretenir, qui diminuent toujours considérablement le revenu et quelquefois le consomment entièrement. »
c Leur prévoyance s'est encore étendue à deux autres articles fort importants ; car ils ont pris un quart dans un des lots , sous prétexte de quelques charges, lesquelles ne se montent pas à 1,100 livres de rente, et ce quart est de 5 à 6,000 livres de revenu , tellement qu'ils profitent encore sur cet article de h ,000 livres de rente. »
c L'autre chef regarde la collation et présentation des bénéfices dépendant de ladite abbaye , dont le droit appartient sans contredit à l'abbé et laquelle avait été négligée par les précédents abbés , pendant lequel temps les anciens religieux avaient par surprise fait maintenir quelques-
HISTOIRE. —5*. ÉPOQUE , i66S-1790. 267
uns de leurs présentés. Lesdils religieux réformés, trouvant tontes les facilités qu'ils pourraient désirer dans le concordat, y ont fait glisser la clause que, pour le regard desdites collation et présentation, il en serait usé comme auparavant, ce qui est autoriser Tentreprise faite par les anciens. »
< G*est pourquoi Mg'. leTellier, qui est le pi:emier abbé pourvu par bulles depuis llg*. le cardinal Mazarin, qui pourrait avoir toute sorte de droit de contester Tintroduction des Pères de la Congrégation dans cette abbaye, puisqu'elle a été faite contre les formes et dans un temps quMl n'y avait de titulaire pourvu par bulles , mais seulement un prince mineur qui n'avait qu'un brevet qui pouvait devenir caduc faute d'obtenir des bulles dans le temps, peut avec toute justice réclamer contre le concordat qui détruit les droits de collation et de présentation , qui sont les plus considérables qui soient attachés à sa dignité abbatiale, et le droit de M. le comte de Saint-Paul étant anéanti, tout ce qui a été fait avec lui et pareillement résolu , même les induits , deviennent nuls , comme il a été jugé pour l'abbaye de St. -Jean d'Angély. »
c Que si l'espérance que les religieux proGteront par leur piété et par leurs bons exemples, les fait souffrir dans ce monastère, il est juste quMls se résolvent à passer un nouveau concordat et à faire une nouvelle partition dans les termes de droit et qu'on change ce qui s'est fait par la facilité des procureurs, par l'ignorance des biens ou par l'adresse de ceux qui ont négocié pour ces religieux. •
< En premier lieu , les cottes-mortes des anciens religieux de celte abbaye doivent appartenir à M. l'abbé, puisque c'est un droit général par tout le royaume , et il ne faut pas laisser de vestiges de la permission qu'ils ont donnée aux anciens religieux d'en disposer en faveur de leurs confrères , car ils n'ont pu ni dû en user de la manière , et ce n'est pas une voie légitime de faciliter leur introduction dans un monastère que d'accorder aux anciens religieux un pouvoir contraire à leurs vœux et directement opposé à leur profession. »
c En second lieu , toutes les collations des offices claustraux qui subsistent encore à présent et qui sont de véritables titres de bénéflces, qui n'ont point été confondus avec la manse conventuelle, doivent appartenir à l'abbé. >
268 ABBATB 0B SAINT-lStlENNB DB GAEN.
€ Quaot à la partiiioD des revenus en trois lots , les Pères de saint Maur ne peuvent pas la contester, parce que c^est une maxime constante par les arrêts rendus pour le prieuré de Beaulieu, pour Tabbé de I^iezac, pour Tabbé du moustier d'Abun , pour Tabbaye de Bardoux* et nouvellement pour l'abbaye de Marmoutiers , que les abbés ont la même action pour la partition , qui appartient aux religieux contre les abbés; et cette action est donnée, non-seulement quand les choses sont indivises, mais encore quand le partage n'a pas été Intimement fait , ou que les formes n'ont pas été observées , ou qu'il y a de la lésion. »
Par les soins de l'abbé Le Tellier, un état plus complet et plus détaillé des propriétés que possédait l'abbaye dans les vicomtes de Caen, de Bayeux, de Falaise, d'Alençon, d'Avrancbes, de Caudebec etdeTrun, fut dressé de manière à ce qu'aucun des revenus ne pût être en souffrance.
L'aveu qu'il déposa à la Chambre des comptes de Normandie , le 21 octobre 1678 , atteste l'ordre qu'il sut introduire dans toutes les parties de l'organisation financière de son abbaye. Il fit recueillir avec le plus grand soin les titres , chartes et papiers terriers, lever les plans de toutes les propriétés , et parvint ainsi à augmenter considérablement les ressources qu'elle possédait. Entr'autres privilèges nouveaux qu'il ajouta aux anciens, il obtint du roi quatre foires à Trun : la première, au 19 mars, jour de la Saint-Joseph ; la seconde, le 11 juin , jour de la Saint- Barnabe ; la troisième , le 19 septembre ; et la quatrième , le 98 décembre.
Quoi qu'en eût dit H. l'abbé Le Tellier , les nouveaux religieux bénédictins avaient accepté la succession des anciens à des conditions fort onéreuses. Ils s'étaient engagés à payer aux religieux prêtres qui leur cédaient l'abbaye , 900 livres de pension viagère , et 600 à ceux qui n'étaient pas dans les ordres. Mais ce qui devait absorber et au-delà toutes les sommes mises à leur disposition, c'est qu'ils avaient à faire reconstruire tous les bâtiments restés en ruines, soit dans l'enclos de l'abbaye , soit dans les manoirs et les fermes de la campagne. Il leur en coûta plus du double pour faire construire leur dortoir, pour meubler leur maison commune et pour faire les réparations les plus niigentes. Ils avaient été obligés d'établir leurs officiers dans les grandes salles appelées les salles du duc Guillaume, lesquelles étaient toutes délabrées, sans fenêtres, sans vitres, et dont même quelques-unes servaient d'écurie*
HistoiRB. — S\ épOQUB , 1663-1790. 269
Le concordat conclu avec Tabbé Le Tel lier acheva de les ruiner. Malgré les 26,000 livres environ que leur avait abandonnées le comte de Saint-PauU ils furent obligés dès Tannée 1666 de faire des emprunts qui s'élevèrent successivement jusqu*à la somme de 80,000 livres, et dont ils ne se libérèrent qu'en 1705. Malgré ces emprunts, leurs dépenses excédant leurs recettes , ils furent obligés , en 1682 , d'implorer l'assistance des diverses abbayes normandes qui faisaient partie de leur congrégation. Ils reçurent annuellement, tant que durèrent leurs embarras , de St.-Ouen de Rouen 800 livres; de Fécamp 1,000 livres; de Jumiéges 1,000 livres ; de Bernay 900; de Lire 600 ; de Su-Évroult 500 ; de St.- Martin de Séez 200 ; de St. -Germer 200 ; du Bec 650 ; en tout 5,850 livres.
Le revenu des propriétés partagées , en 1668 , entre l'abbé Le Tellier et les religieux s'élevait à la somme de 63,7&6 livres 12 sous, déduction faite des revenus affectés aux offices claustraux , aux prieurés , aux obits , et des sommes payées pour la collation et la présentation des bénéfices appartenant à l'abbaye (1).
On en avait fait trois lots dont deux appartinrent à l'abbé Le Tellier et UD aux religieux. Ils furent répartis de la manière suivante :
!•'. Lot. —M. l'âbbê.
Terres^ Jardins et dîmes du Bourg-1' Abbé i4>77& liv. 10 s.
Dîmes et terres de Biéville et de Beuviile 2^600
Dîmes et terres de Rosel et de Loacelles 1,000
Moulins de Montalgu 2,000
Dîmes de VauceUes 500
Baronnie de Tron 850
Dîmes de Tessel 150
Dîmes de Gondé 90
Dîmes d'Amblie 20
Total 21,78a liv. 10 s.
(i) Le revenu, en 1001, avait été alfermé, oomme nous Tavons vu, a a sieur La Cliapeile de Grea, pour S8,800 livres, ISSO boiiseaui de froment et 40 lioisseaux d'orbe, c'est-à-dire pour AS, 000 Uvres CDvirofl; l*alibé Le Tellier Tavail fait augnieuler de près de 32,000 livres.
ABBAYE DE SAlNT-l^TIENNB DE CkBH.
3*. Lot.— AUSSI A M. L'Abbé.
Allemagne et Bras 11^000 liv.
Luc-sur-Mer 1^908
Prés de Caen 3,756
Terres de Billy , Moult et y aumeray 150
Dîmes de Mouen 200
Terre de Vienne 220
Dîmes de Garcelles 150
Dîmes de Fontenay-le-Pesnel 1,100
Moulin de St-Ouen 700
Terres d'EtervlUe 600
Terres de Brouay 75
Dives 750
2*. Lot. — pouK les Religieux.
Cheux 7,675 liv.
Torteval 3,000
Rots 5,8/i5
Secqueville 1,200
Dîmes de Bretteville et Putot 1,920
Dîmes et terres de Gambes 500
Alvimare &50
Moulin de Yenoix 600
Les petites rentes 162
Total 20,609 liv. 15 &
Total 21,352 liv. 7 s.
On avait diminué considérablement la part des religieux : En 1693, ils furent taxés à 1,/i/iO livres, pour leur part de la répartition des 7,318 livres de nouvelles décimes du diocèse de Bayeux. Cette somme de 7,318 livres devait être répartie sur tout le diocèse, à raison du sol la livre des anciennes décimes, et sur le pied du rôle de 1516,
suivant redit de 1689 « dont TexécutioD fut rappelée par lettres-patentes en 1690. Les religieux , ne recevant que le tiers des revenus de l'abbaye, auraient dû être imposés seulement au tiers de ce qui avait été payé autrefois par Fabbaye tout entière , et à raison de ses anciennes décimes , qui se montaient à 9,150 livres. Or, sur ce pied, quand bien même on aurait taxé toute Tabbaye à la plus grande rigueur , la somme totale n'aurait été que de &00 livres dont les religieux ne devaient payer que le tiers. Ils réclamèrent. Ils faisaient observer que Tévéque de Bayeux , qui avait deux fois plus de bien qu'eux, n'avait été imposé qu'à 120 livres; le Chapitre de Bayeux, trois fois plus riche qu'eux, n'était imposé qu'à l/t& livres; enfin l'abbé de St. -Etienne , qui seul possédait les deux tiers du revenu total , n'était imposé qu'à 150 livres. Ils demandaient qu'on leur donnât communication des rôles des impositions. Mais le clergé régulier perdait de jour en jour de son crédit auprès du gouvernement, tandis que celui du clergé séculier devenait plus florissant que jamais. Leurs doléances ne furent pas écoutées , et l'archevêque de Reims , leur abbé , mit très-peu d'empressement à soutenir des prétentions dont il n'avait à retirer personnellement aucun avantage.
Les Bénédictins avaient été à peine installés dans l'abbaye, qu'il leur avait fallu défendre leurs droits et les privilèges ecclésiastiques qui leur avaient été conférés par les bulles du Saint-Siège et par l'évêque Odon. H était difficile de refuser aux abbés de St. -Etienne l'immédiation au Saint- Siège , exprimée en termes clairs et précis dans la lettre adressée à Lanfraoc , en l'année 1068, et le droit de juridiction sur les difiérentes églises comprises dans l'exemption que le frère naturel de Guillaume-le-Conqué* rant leur avait accordée. C'était en considération de l'abandon que l'évêque de Bayeux avait fait de ses droits épiscopaux sur ces églises, que Guillaume-le-Conquérant avait donné au diocèse la forêt d'Elle dont l'évêque n'avait cessé de jouir et qui lui rapportait plus de 5,000 livres.
Mg*. François de Nesmond contesta cependant à l'abbaye de St. -Etienne et l'immédiation aii Saint-Siège et l'exemption dont elle avait joui depuis l'époque de sa fondation. La question , très-simple en elle-même, avait été embrouillée par les hommes de loi , auteurs des nombreux mémoires publiés pour soutenir les prétentions de chacune des parties. Les religieux de St. -Etienne allaient beaucoup trop loin, en voulant se soustraire entière-
272 ABBilTB DE SAINT-ÉTIBNNB DB GABN.
ment à la surveillance et à Tantorité de Tévèque diocéBaio. Le droit de s'adresser directement au Saint-Slége ou à Tarcbevéque de Roueo , en certains cas déterminés, ne pouvait enlever à Tévéquede Bayeux son droit de visite , celui de consacrer et d'installer les abbés , et de plus sur tous les lieux non compris dans l'exemption de Tabbaye il ne pouvait abdiquer aucune de ses prérogatives. On confondait Timmédiation au Saint-Siège et le droit comme épiscopal donné seulement sur certaines églises. On oubliait que certains abbés n'avaient que Tune des deux prérogatives ; que l'abbaye du Bec , par exemple , ne jouissait pas de l'immédiation au Saint- Siège , bien qu'elle eût la juridiction spéciale du bourg du Bec , donnée par les archevêques de Rouen. L'évéque de Bayeux , de son côté, voulait étendre sur la totalité des établissements religieux qui dépendaient de l'abbaye les droits qui lui appartenaient incontestablement sur quelquesuns , et exercer sur les abbés et les religieux une autorité absolue qu'il appuyait sur certains faits fournis par les registres de l'Officialité, et qui prouvaient que quelques abbés , moins jaloux de conserver leurs prérogatives spirituelles, avaient accepté ou subi des conditions auxquelles ils auraient pu se soustraire. 11 était difficile que l'on déterminât d'une mamière bien nette les limites en-deçà desquelles l'abbaye aurait joui d'une indépendance incompatible avec la hiérarchie et au-delà desquelles il y aurait eu abandon de droits consacrés par un long usage. Ce n'était pas la première fois que de pareilles contestations s'étaient élevées. Nous verrons plus tard jusqu'à quel degré d'animosité se portèrent les deux partis dans la défense de leurs droits.
i^ conséquence toute naturelle de l'opposition faite aux Bénédictins par le chef même du diocèse fut que les liens de la discipline « qu'il aurait fallu resserrer , se relâchèrent de plus en plus dans les paroisses qui dépendaient de l'abbaye. Elles avaient participé à tous les désordres dont le monastère leur avait donné l'exemple ; elles ne ressentirent aucun des bienfaisants effets que devait entraîner la réforme qui venait de s'y introduire. Les curés et les desservants des paroisses soumises à une autorité contestée saisirent toutes les occasions qui se trouvèrent pour s'en affranchir. Le vicaire perpétuel de St. -Nicolas, sûr de n'avoir pas contre lui l'évêque de Bayeux , renouvela les tentatives qu'il avait faites sans succès précédemment. Le prieur de St« -Etienne» D. Hugues Matboud, publia, en
HISTOIRE. — 5*. ÉPOQUB , 1663-1790, 273
1678 , UD mandement » dans lequel , usant du droit que lui donnait son titre de curé primitif de St.-Nicolas, il signalait certains abus qui résultaient de la conduite tenue par le vicaire Pierre de Gaalon à Tégard des prêtres de sa paroisse, c La paix et la concorde étant , disait-il , le premier effet de la charité chrétienne , qui nous doit tous tenir en Jésus- Christ , comme elle fait aussi le bonheur des sociétés ecclésiastiques et civiles, ceux à qui Dieu en a confié le soin et la direction n*ont rien de plus important et qui leur soit plus singulièrement recommandé que de la conserver et de travailler aux moyens de la rétablir quand elle est altérée. C'est pourquoi , ayant appris par plusieurs plaintes que nous ont faites quelques-uns de ceux qui composent le clergé de la dite église de St.- Nicolas et quelques notables habitants de la dite paro'sse, qui sont dignes de foi, quMI y avoit souvent des contestations et des querelles entre les ecclésiastiques de St. -Nicolas, au grand scandale du peuple, et au trèsnotable mépris de Thonneur et vénération qui est due à TÊglise , et bien plus à la divine Majesté qui est si notablement offensée au milieu de son temple , par ces sortes de brouiUeries , et par des discours injurieux les uns contre les autres, et même par des faits outrageux, si ^indignes de la sainteté du caractère et de la profession de ceux qui les commettent , il est de notre devoir de travailler efficacement à rétablir cette paix et concorde, et faire revivre avec plus de vigueur la discipline ecclésiastique dans le dit clei^é de St. -Nicolas, conformément aux dits canons et décrets de T Église. »
c Et , comme c'est notre dessein de le faire par les moyens les plus doux et les moins éclatants, et qu'il nous a été représenté que, dans nos visites précédentes , faute de les avoir faites par la voie du scrutin en secret, plusieurs des prêtres, tant obitiers qu'expectans et autres, n'avoient pas eu la liberté de nous représenter les choses comme elles s'étoient passées dans le cours de Tannée, ni les sources véritables des désordres qui deviennent aujourd'hui scandaleux , et qui sont la principale cause de ce malheureux schisme que nous prétendons retrancher avec l'aide de Dieu et les lumières de son Saint-Esprit, nous avons ordonné que, dans les visites qui se feront ci-après, chaque année, de la dite église , par nous ou nos successeurs , prieurs de la grande abbaye de St. -Etienne de Caen, le scrutin des dits prêtres et autres ecclésiastiques
27A ABBAYE DE SAIM-j£t1ENNE DE CAEN.
constitués dans les ordres sacrés, se fera en secret, en appelant les uds après les autres par devers nous , dans la chapelle abbatiale ou autre lieu décent et commode de notre abbaye, pour de suite de leurs dépositions et véritables remontrances faire faire les règlements que nous jugerons nécessaires. >
En attendant Tépoque où le prieur devait faire ses visites, il appela dans la chapelle abbatiale les divers fonctionnaires de Téglise de St.- Nicolas. Mais le vicaire Pierre de Gaaion refusa de s'y rendre. Il déclara à Jacques Mouliard , sergent royal à Louvigny , exerçant à Caen et y résidant , qui lui avait remis Tassignation du prieur, « que ni lui, ni les autres religieux de Tabbaye , en qualité de personnes régulières , n'avaient aucune autorité ni droit de juridiction sur lui ni sur les autres prêtres obitiers, expectans et clercs de la paroisse, qui ne sont pas justiciables de personnes régulières, lesquelles n'ont autorité, pouvoir et juridiction que sur les personnes régulières de leur ordre et non sur les prêtres séculiers; étant impertinent (sauf correction) et contre les constitutions ecclésiastiques, au dit père Mathoud, se disant prieur de St. -Etienne, d'avoir délivré un mandement qui est un acte de juridiction, tandis qu'il n'avait nullement le droit de connaître en aucune manière ni juger les différends des curés et des prêtres de la paroisse. »
Le curé de St. -Nicolas ne contestait pas à l'abbé de St. -Etienne ou à ses vicaires- généraux le droit de visiter Téglise de St-Nicolas; mais là s'arrôtait leur prérogative : il repoussait, comme contraire à la biérarcbie ecclésiastique, toute autre prétentiou.
Une requête savamment rédigée et appuyée de pièces justificatives fut alors adressée par le prieur au Parlement de Rouen, pour qu'un nouvel arrêt confirmât l'abbaye dans un droit qu'elle possédait depuis 600 ans. Les religieux de St. -Etienne avaient toujours régi eux-mêmes, par un vicaire amovible, l'église de St. -Nicolas, depuis le temps du duc Guillaume. En confiant à un vicaire perpétuel l'administration de leur paroisse, il était évident qu'ils ne s'étaient nullement dépouillés de leur titre de curés primitifs et de la juridiction spirituelle qu'ils avaient toujours exercée, avant et depuis la nomination de Pierre de Gaaion, comme le prouvaient les actes de visites, de synodes et de jugements canoniques, qu'ils mettaient sous les yeux de la Cour.
Les prêtres de la paroisse s'étaient empressés de reconnaître Tautorité
HISTOIRE. — 5*. ÉPOQUB» 1663-1790. 275
du prieur. Le vicaire, ne pouvant compter sur l'appui de l*év£que de "Baveux auprès de la Cour , fit iotervenir à temps le curé de Grainville , celui de Cheux et le prieur de Yenoix , ses parents ou amis , pour que son opposition fût regardée comme non avenue; et, par une transaction conclue avec les religieux, le 30 mars 1678, il se soumit à la juridiction ecclésiastique de Tabbaye. Nous n'en sommes pas quittes néanmoins avec l'église de St.-Nicolas : l'administration d'un des successeurs de Pierre de Gaalon fera nattre de nouveaux orages, et nous assisterons à des scènes plus violentes.
Pendant les années précédentes, d'autres débats, dout les conséquences devaient être bien plus graves , avaient préoccupé les religieux. Un long procès intenté aux protestants de Caen par Mg'. de Nesmond, et dans lequel les Bénédictins de St. -Etienne durent intervenir comme principaux intéressés, se termina, après des péripéties diverses, par la démolition du temple construit dans le Bourg-l'Abbé. Quelques-unes des pièces de la procédure, que nous avons pu recueillir, nous permettent d'ajouter au peu que l'on connaît de l'histoire du protestantisme à Caen, lors de la révocation de l'édlt de Nantes, des détails que l'on nous saura gré de cousigner ici.
Les protestants de Caen avaient , après le massacre de leurs coreligionnaires d'Allemagne, commis par les Ligueurs^ eu 1592, été autorisés à s'établir dans le Bourg-l'Abbé , auprès de la porte de Bayeux. Là, eurent lieu leurs synodes et leurs conférences jusqu'en 1609. Ils furent maintenus en la possession du terrain qu'ils avaient d'abord pris à ferme et dont ils devinrent acquéreurs, le 26 avril 1608, par le maréchal de Fervaques , lieutenant du roi en Normandie , le président de Jambleville et le sieur de Hendeville , commissaires envoyés par le roi en Normandie , puis par divers arrêts du Conseil.
Eh 1609, ils voulurent construire un temple au lieu même oii ils s'assemblaient depuis 17 ans (1). Mais les catholiques s'y opposèrent «à cause de la trop grande proximité de la ville. >
Le 18 avril de la même année, le maréchal de Fervaques convoqua
(i) Ce terrain était ûtaé à gauche de i*andenne porte de Bayeux (sur la place Su -Martin, près de rentrée actuelle de la rue SL-Manvieui).
276 AfiBATB DB SAINT-ÉTIBNNB DB GABN.
une commission composée du bailli de Gaeo et de soo lieutenant , du marquis de Beuvron , des sieurs de Bépiclion , conseiller du roi , président et trésorier-général des Gnances, des Yfs et Malherbe, conseillers au Présidial, Huet, trésorier provincial de Textraordinaire des guerres, députés par les habitants catholiques de Gaen , gentilshommes , ecclésiastiques et bourgeois assemblés à rHôtel-de-Ville ; et les sieurs de Bléville, de Lagny, Maizel,de La Corderie, de Montbernard et de Bougy, députés par ceui de la religion prétendue réformée , pour statuer sur la demande faite par ces derniers d*un terrain pour y construire leur temple et d'un cimetière, pour lequel ils feraient l'abandon de celui qu'ils possédaient et qui était désigné sous le nom de Cimetière de Jérusalem. Entre les lieux qui furent proposés , et sur l'avis du bailli et du lieutenantgénéral deCaen,il fut décidé que l'on choisirait un jardin sis au faubourg du Bourg-l' Abbé, rue de Bretagne, nommé le Jardin du Moulin, contenant une acre ou cinq vergées , < le dit jardin étant dedans et parmi les maisons du dit faubourg, comme étant le plus propre et le plus commode, considéré même les offres faites par les dits catholiques de faire faire issue sur la rue de Bayeux,pour la commodité des dits de la religion réformée, tant pour l'exercice de leur culte que pour le service du cimetière. »
Un édit de Louis XIII, du 24 mars 1611 , ordonna, sur la requête qui lui avait été présentée par les habitants catholiques de Caen, que la somme de 2,100 livres (1) à laquelle avait été estimé le bien pris et acheté par eux pour être donné aux habitants de la même ville faisant profession de la religion prétendue réformée , serait prise sur les deniers provenant des octrois de ladite ville.
Telles sont les circonstances dans lesquelles avait été construit le temple des protestants, au centre du Bourg-l'Abbé et sur un terrain dont les religieux de St. -Etienne avaient été propriétaires, jusqu'au moment où avaient été publiées les ordonnances sur la vente des biens ecclésiastiques. 11 était déclaré dans les actes d'acquisition faits au profit des protestants que
(i) Le terrain avait été venda par Guillaume Aaselin &00 liTres , et par Thomas Ruette et Robert Moulin 1,700 livres. Les protestants avaient insisté pour qu'on les maintint' dans la possession du lieu oô ils s'étaient précédemment assemblés (près de la porte de Bayeux). Ils furent autorisés à prendre aussi sur le revenu de Toctroi la somme de 800 livres, montant des frais du procès soutenu par eux pour cet objeL
HISTOIRE. — 5*. ÉPOQOB , 1668-1790. 277
ce terrain était nn franc-alleu , mouvant et relevant directement du roi ; il leur était donné en échange d^une propriété par eux achetée, et on ne pouvait le leur enlever, dans tous les cas , qu^en leur restituant le territoire qu'ils avaient abandonné.
La jouissance et la possession de leur temple ne pouvaient , par ces raisons, leur être contestées que lorsqu'on leur contesterait en même temps le libre eiercice de leur culte.
Ce moment arriva. I/unité établie dans Tordre administratif et politique avait produit et devait produire encore des conséquences , dont la grandeur et Téclat ne purent manquer de frapper les contemporains de Louis XIY. Tout son siècle sembla l'inviter à rattacher son nom au rétablissement de Tunité religieuse. Long-temps avant la révocation de Tédit de Nantes, la destruction du protestantisme était dans la pensée de tous ; et, les yeui fixés sur le but, on ne songeait pas k quel prix il faudrait acheter cette unité, qu'on aurait même, après tant de rigueurs et de sacrifices, la douleur de ne pouvoir obtenir.
Dès Tannée 1661 , au moment où Mg'. de Nesmond prit possession de Tévèché de Bayeux , une requête lui fut adressée par Jacques Ruette , fils de Thomas Ruette, « propriétaire , à droit successif, du clos de la Barrière, sis dans Tenceinte des maisons qui font le milieu du Bourg- TAbbé de cette ville de Caen , sur lequel depuis mil six cents onze a été bâti le prêche du dit Caen. »
Il y déclarait que la circonstance du temps, jointe à Timpuissance de ses père et mère, ne leur avait pas permis de porter leur plainte à sa Majesté royale, ou aux Cours souveraines, pour délivrer le diocèse d'un des plus grands scandales qui lui pût arriver, en se défendant de l'extraordinaire violence qui leur était faite par les maire et échevins , gouverneurs, juges et autres notables de ladite ville; c lesquels, loin d'appuyer ses dits parents et les maintenir en leur possession , par le devoir de leurs charges et le zèle que leur devait inspirer la religion catholique , grande-ment lésée de la construction d*un prêche et enclos , contre la teneur des édits de pacification eux-mêmes , trahissant la justice et la piété et prenant occasion de cette impuissance , les persécutèrent tellement , pour leur en faire quitter la possession , que, se voyant sans aucune assistance de ceux qui étaient obligés de maintenir les intérêts de la religion catholique après
278 ABBàTE de SAINT-ÉTTKNNB DE CABN.
toute la résistance à eux possible , ils se virent enfin contraints de céder à leur violence. >
« Les protestants, ajoutait-il, n'avaient pas pu réussir à s'établir en la paroisse d'Allemagne, ni dans les Carrières St. -Julien, à cause de l'opposition de M. de Bellefonds, gouverneur de Caen. Mais profilant plus tard de l'application de Henri-le-Grand à l'armement qu'il méditait, de sa mort survenue bientôt après , de la minorité du feu roi , sou successeur , de l'absence du diocèse des prédécesseurs de l'évêque actuel , du silence de leurs vicaires, ils avaient gagné le maréchal de Fervaques, homme violent et libertin, et avaient obtenu tout ce qu'ils désiraient, pour l'exécution et la perfection du contrat d'acquisition imposé par le maire et les écbevins de la ville. >
Il terminait en demandant l'intervention de Mg*. l'Évèque et de son clergé , pour qu'il pût rentrer en possession du territoire que ses parents avaient aliéné par suite des violences dont ils avaient été victimes. A la place du prêche qu'il ferait démolir , il élèverait une chapelle en l'honneur de saint Yigor, t qui avait autrefois délivré la ville de Bayeux du scandale que lui causait un temple d'idolâtres, bâti au lieu où est de présent le prieuré qui porte son nom. »
L'évêque et le chapitre de Bayeux s'empressèrent d'accueillir cette demande , et de présenter une requête au Parlement « pour obtenir et la restitution du terrain cédé aux protestants et la démolition de leur prêche.
Ce ne fut qu'en l'année 1665 que les religieux de St. -Etienne intervinrent au procès dans lequel ils étaient néanmoins très-fortement intéressés. D. Robert Hardy, prieur, et D. Jean Bataille adressèrent dans ce but une requête à MM. Dugué, intendant de Injustice, police et finances de la Généralité de Caen , et de Grentemesnil , gentilhomme de la religion prétendue réformée, commissaire député par Sa Majesté pour l'exécution de l'édit de Nantes. Ils avaient rédigé un long mémoire pour prouver « que le lieu sur lequel était construit le temple des protestants était du fond , tenue et mouvance de la seigneurie que leur abbaye avait sur le Bourg-l'Abbé de Caen, au milieu duquel était bâti ledit temple dans la paroisse de St. -Nicolas, dépendant de plein droit de l'abbaye ; qu'il faisait partie , d'abord de son domaine non fieffé , mais qu'il avait été donné depuis à fieffé à divers particuliers, à charge de
rentes foDcières et seigneuriales ; quMl était enfin tombé par succession dans les uiains de Pierre Vaultier, fils de Nicolas, dont Tliéritier (Jacques Ruette) l'avait vendu aux protestants en i611. &
L'édit de Nantes portait qu'aucun temple ne pourrait être bâti sur les lieux et seigneuries appartenant aux ecclésiastiques. Or , la construction du temple de Caen était postérieure à la publication de cet édit; il devait donc être démoli. C'est ainsi qu'en 1635 les religieux de Cluny avaient obtenu la destruction du prêche de la ville de Paroy-le-Monial, en Cbarolais ; qu'en 1636, celui de St. -Léonard de Corbigny avait été détruit, par les soins de l'abbé du monastère dudit lieu ; en 16&!2 , celui de Chauvigny, sur la demande de l'évêque de Poitiers; en 16/i/i , celui de Bourgueil et celui d'Alençon, par les soins des babltantsj^atboliques.
n Celui de Caen, concluaient les religieux , ne devait pas être plus respecté , puisqu'il avait été construit contrairement aux édits et ordonnances de nos rois très-chrétiens qui , par un véritable sentiment de justice, aussi bien que de piété envers l'Église dont ils étaient les fils atnés, les protecteurs et les défenscMirs, n'ont pas voulu par leurs édits qu'elle Tût obligée de souiTrir ceux qui se sont elTorcés de la perdre par le schisme et l'hérésie, par le mépris de ses lois et de ses traditions ; au contraire, ont bien voulu la délivrer de jour en jour de l'injuste oppression qu'elle en soufTre , en sorte qu'il y a tout sujet d'espérer que , par la justice, la piété et la grandeur de courage de son invincible et toujours très-chrétien roi Louis Dieu-Donné , elle s'en verra tout-à-fait délivrée et rétablie dans son droit » (1).
A cette époque rentrait à Caen , pour reprendre le gouvernement de l'église protestante, le ministre Pierre Dubosc , exilé à Châlons, en 1661 , sur une lettre de cachet adressée à l'intendant, M. Dugué. « Je crains bien, lui avait écrit M. de Ruvigny, député général des églises rérormécs de France , que votre mérite ne soit tout votre crime , et qu'ainsi votre peine ne finisse pas de sitôt. » Turenne, dont Dubosc déplora plus tard la conversion , écrivait de son c6té « qu'il connaissait l'innocence du pastenr de Caen , mais qu'il craignait bien que les Jésuites de cette ville ne travaillassent à le faire changer d'église ; que l'on n'en voulait au berger que pour dissiper le troupeau. »
(1) Ardiifes du Calvados. lotendaiice. Prolestanls.
280 ABBAYB DB SAINT-ÉTIENNB DB CABN.
Le retour de Téloquent et zélé ministre sauva pour le moment le prêche de Caen , malgré les efforts faits pour le détruire par H. Gbamillart , devenu intendant de Normandie. Dubosc, obligé par lui de se rendre fréquemment à Bayeux pour répondre devant M. de Nesmond, au sujet des griefs dont ses coreligionnaires étaient Tobjet, les défendit avec autant d* habileté que de courage. Envoyé, en 1668, par les églises de Normandie, pour être auprès du roi Tinterprète de leurs doléances, il toucha tellement ce prince , qu'en rentrant chez la reine , après la longue audience qu'il lui avait donnée, il lui dit : c Madame, je viens d'entendre l'homme de mon royaume qui parle le mieux »• Eloquence inutile! De 1668 à 1685 les édits les plus rigoureux frappèrent chaque année l'Église protestante depuis long-temps condamnée.
Dubosc obtint , en 1681, une dernière victoire. Un arrêt du Parlement de Rouen , jugeant en dernier ressort le procès intenté à l'Église protestante de Caen par l'évêque de Bayeux et les religieux de St. -Etienne, décida que le temple du Bourg-l'Abbé ne serait point démoli. Dubosc qui avait défendu, avec son éloquence ordinaire, les droits de son église, oe put obtenir néanmoins qu'il fût fait mention du désistement qu'il était parvenu à obtenir des Bénédictins de Caen.
Le triomphe des protestants ne fut pas de longue durée. En 168&, Dubosc et ses collègues furent accusés d'avoir admis des relaps à la communion. Il fut avec eux traîné de ville en ville, au cœur de Thiver, pour y subir divers interrogatoires. Le temple fut fermé au mois de décembre. Le 6 juin de l'année suivante, un arrêt du Parlement de Rouen en ordonna la démolition. Dubosc et ses collègues furent condamnés à /i.00 écus d'amende. Le procureur-général de La Tournelle avait conclu à ce que le ministre de Caen fit amende honorable , qu'il fût banni à perpétuité et que ses biens fussent confisqués. Il plaida luimême sa cause en plein Parlement d'une manière si touchante, si Ton en croit son historien (1), que plusieurs des juges ne purent retenir leurs larmes.
Le temple du Bourg-l'Abbé fut démoli le 25 juin 1685, au bruit des tambours et des fanfares. Le peuple déterra les morts ensevelis dans le
(i) La Vie de Pierre Duboic, ministre du eaint Évangile, RoUerdam, i69i&, ia»8*., par P. Legeodre.
cimetière , sans en excepter plusieurs seigneurs étrangers qui y avaient été ensevelis, et on insulta à leurs restes (1).
Les Bénédictins de St. -Etienne n'avaient pris part au procès terminé par la ruine du préciie des protestants, qu'avec cet esprit de modération et de retenue qui était le caractère général de la célèbre congrégation dont ils faisaient partie. Ils s'étaient efforcés principalement de remettre en honneur dans Tabbaye régénérée Tétude des lettres. De savants et liabiles professeurs furent préposés à renseignement des novices. D. Antoiue Le Gallois^ de Vire , se livra à la prédication avec succès et cooiposa plusieurs ouvrages tliéologiques , dans lesquels il défendit quel* ques-unes de ses opinions, attaquées par la Faculté de théologie de T Université de Caen. Quelques années après , D. Massuet vint professer la théologie dans le monastère. Il prit dans T Université ses degrés de bachelier et de licencié en Droit , et soutint, en 1695, des thèses remarquables par la vigueur des pensées et la profondeur de l'érudition. D. LeTellier, son successeur, ne fut pas moins distingué.
Ce retour aux études sérieuses, qui relevait dans l'esprit des habitants de Caen les religieux de l'abbaye et qui attirait sur eux l'attention , leur susdta des ennemis, et ils né tardèrent pas à essuyer, de la part de leurs rivaux, les Jésuites de la ville, Taccusation de jansénisme, à laquelle il était assez difficile d'échapper.
Mg'. de Nesmond, favorable à ces derniers, se trouva malheureusement entraîné peu à peu à partager leurs sentiments à l'égard des Bénédictins, dont il sut^veiliait l'enseignement avec une attention peu
(I) D*après Tauteur d'uD journal manuscrit, conservé à la bibliothèque publique de Caen (Journal de Lemarchand), le bâtiment, sur le milieu duquel s^élevait une petite tour surmontée d^uncoq et d*uiie croix, éUlt ooBStmit en forme de pelé, ce qui lui arait ?ala le uom de Godiveau, Les temples de Rouen et de Sl«-I*o furent pareillement démolis et leurs matériaux furent adjugés aux hôpitaux de ces villes. Ceux du temple de Caen servirent à la construction d*une grande partie de l^hôpilal SL-Louis.
Les ministres Dubosc, Morin et GuHlebert n'obtinrent que 15 jours pour régler leurs affaires & Caen. Dubosc se relira à Rotterdam oè il retrouva M"*, de Tilly et de Salnt-Contest, qui, avec qn petit nombre de protestants de Caen, avaient préféré les rigueurs de Texil k Tabju ration de leur croyance. Il mourut en 1693. Bochart était mort en 1667 , le 16 mai, en pleine séance académique, au milieu d*une dtfcossioD avec Huet Sa veuve , Suzanne de Boutesloays » survécut à la révocation de redit de Nantes. LoTMiO^eHe mourut, le curé de &!• -Pierre, par respect pour la mémoire de Bochart, consentit à feindre qa*eUe avait changé de religion, afin d'épargner à son corps Tignominie d*étre traîné à la voirie comme l'étaient ceux des protestants morts sans avoir abjuré. Elle fut même enterrée dans Tégllse de St-Pierre.
bienveillante , et dont les privilèges ecclésiastiques lui paraissaient imcompatibles avec ses droits épiscopaux et les légitimes intérêts de la hiérarchie.
Pour désarmer une opposition qui finit par prendre tous les caractères de Tanimosité, les religieux auraient eu besoin d*ètre soutenus par Tarchevôque de Reims, leur abbé; mais ce prélat se montra plus disposé à les aider de sou crédit, lorsqu'ils le réclamèrent pour défendre leurs intérêts matériels, que lorsqu'il fallut les protéger dans renseignement de leurs doctriues ou les faire maintenir dans la jouissance de leur exemption spirituelle. En 1693 , le roi ayant confirmé tous les possesseurs de terres et d'héritages tenus en franc-alleu, dans leurs droits, pour en jouir à perpétuité, moyennant utie année de leur revenu, et s'étant contenté d'une somme de 75,000 livres payée par les bourgeois et habitants delà ville et des faubourgs de Caen , exempta, sur la demande de l'archevêque de Reims, l'abbaye de toute contribution. Il fut encore déclaré, à cette occasion, que les fiefs du Bourg- TAbbé et de Brucourt n'étaient pas, comme la ville de Caen, en francalleu et en franc bourgage , puisque les abbés en avaient toujours fait au roi foi et hommage et que les tenanciers des deux fiefs payaient an Trésor les censives et les droits de mutation.
L'archevêque de Reims fut sollicité, en 1705, par le prieur de St.- Étienne de venir au secours de l'abbaye, dans une circonstance où Mg'. de Nesmond l'attaquait plus sérieusement que jamais dans la jouissance d'un de ses droits les plus précieux. Le 2/i novembre de l'année précédente, le prieur (c'était alors D. Thibault ) , prenant le titre de grandvicaire de messire Charles-Maurice LeTellier, avait accordé des dispenses à deux habitants de St. -Nicolas , parents au â*. degré, et ordonné au curé de la paroisse de passer outre à la célébration du mariage. L'évéque de Bayeux vit dans cet acte un empiétement audacieux sur ses droits. Il fit venir les deux époux , leur adressa de vives réprimandes , leur déclara que leur mariage était nul, les obligea de lui remettre la dispense que leur avait donnée le prieur de St.-Étienne, et la déféra à l'assemblée générale du clergé de France , présidée par le cardinal de Noailles. N'ayant point obtenu satisfaction , il s'adressa à l'archevêque de Reims , qui alla demander des explications au supérieur-général des Bénédictins
de saint Maur, et écrivit à D. Chevillard, successeur de D. Thibault, uue lettre ainsi conçue :
J*ai reçu votre lettre du 11 de ce mois. Pour me mettre eu état d'y répondre , je vous prie de m'expUquer ce qui peut avoir donné lieu à vos prédécesseurs^ prieurs de mon abbaye de Gaen , et à vous présentement, de se dire mes grands -vicaires-nés; votre susdite lettre et encore plus une dispense de bans , donnée par votre prédécesseur immédiat, dont Monsieur l'Ëvéque de Bayeux m'a fait des plaintes, et dont j'ai parlé à votre supérieur-général , m'ont donné la curiosité de rechercher sur quoi pouvoit être fondée cette prétendue qualité de mon vicaire-général-né. Je me suis fait rapporter le concordat que je lis le ^U avril 1668 et j'y ai trouvé une clause dont la copie est d-jointe. Vous devez avoir une grosse de ce concordat. Quand vous l'aui'ez examiné, vous conviendrez que la juridiction comme épiscopale qui s'exerce dans mon abbaye , m'appartient à moi seul, et qu'ainsi le prieur de mes religieux n'a point droit de se dire mon vicaire-général-né. Je voudrois savoir s*il y a un officiai et un promoteur de cette prétendue exemption, par qui et de quand ils ont été histitués et leurs noms s'il y en a. Je voudrois même avoir la copie de leurs provisions. J'attendrai votre réponse surtout ce que dessus et cependant je demeure tout à vous.
L'Archevêque-duc de Reims.
D. Cbevillard, daos sa repense, prouvait à Tabbé que, par les termes mêmes du concordat, le prieur de Tabbayc , jouissant de tous les privilèges de Tabbé en son absence, pouvait très-légitimement prendre ic titre de i^on grand- vicaire. ■ Quant à la dispense de mariage contre laquelle on a crié et Ton crie encore bien haut daos ce pays-ci , disait-il, il serait peut-être de la charité de relever inoius une faute sur laquelle il u'y a rien de déterminé dans TÉglise, u*y ayant aucun décret qui interdise cette faculté aux évèques, ni à ceux qui ont uue juridiction comme épiscopale. L'abbaye de Fécamp, lui assurait-on , qui jouissait d'une exemption semblable à celle de St.-Élienne, accordait de semblables dispenses. »
La lettre de D. Cbevillard faisait connaître que , depuis plusieurs années, la juridiction de Tabbaye, attaquée par Mg'. de Bayeux, avait été considérablement amoiudric ; et voici quelle en était la cause ; L'arcbevëque de Reims ayant confié la direction des biens et des revenus de Tabbaye au sieur Siméon Desfontaines, écuyer, vicomte de Caen , celuici mit à profit le pouvoir dont il était investi, pour attirer toutes les affaires , qui pouvaient être de la compétence du sénéchal, à la juridictiou de la vicomte. Les hommes et les vassaux du Bourg-l'Abbé et ceux des
28& ABBÂlrB DE SAINT-âTlBNNB DE GABff.
paroisses dépendantes de Tabbaye avaient tellement pris Tbabitude de plaider au tribunal de la vicomte , qu'ils rerusaient depuis loog-temps de se présenter devant Tofflcial de SU -Etienne, malgré tous les efforts tentés pour les y contraindre.
€ Madame Tabbesse de Ste. -Trinité avait constamment été maintenue dans tous ses droits d'exemption , soit pour les actions personnelles entre les bourgeois du faubourg St. -Gilles de Caen, et entre les habitants des autres paroisses dépendantes de son abbaye; soit pour les actions pos« sessoires et autres , comme partages de successions et délibérations de tutelles. Les gens du roi du bailliage de Caen ayant voulu, il y a cinq ou six ans, contester ces droits. Madame Tabbesse les avait fait solennellement confirmer par le Parlement de Rouen.
t Si les chefs de Tabbaye de St. -Etienne déployaient Ténergie avec laquelle Madame Tabbesse défendait la juridiction de son monastère, ils ne manqueraient pas d'obtenir le même succès. Mais en ce moment, Fabbaye n'avait même pas de procureur fiscal pour soutenir ses droits. D'après la Coutume de Normandie, les juges royaux ne pouvaient renvoyer les causes devant l'oiBcial, si celui-ci n'était pas soutenu par un procureur fiscal , qui seul devait demander le renvoi et en appeler, en cas de refus, pour conserver les droits de la juridiction. Monseigneur l'abbé pourrait obtenir un arrêt du Conseil d'État, pour faire déclarer la sentence obtenue parl'abbesse deSte.*Trinitécommnne aux deux abbayes; et il était de l'intérêt de Sa Grandeur de remettre la juridiction de l'abbaye en l'état où l'avaient maintenue ses prédécesseurs. »
L'abbé Le Tellier ne répondit pas à cet appel , et il abandonna les religieux à eux-mêmes. Ils ne furent pas plus heureux dans la requête qu'ils lui adressèrent au sujet d'un ouragan et d'une tempête qui, en 170& et en 1705 , causèrent dans l'église et dans l'abbaye de grands ravages (1)«
c Le 80 août i70& , disaient-ils, dans la lettre qu'ils adressèrent à Mg*. de Reims, il s'éleva une si grande tempête, sur les 10 heures et demie de la nuit , que tout l'air en fut long-temps en feu ; et il se fit un si grand
(!) Il est qoesUon de celle lempéte dans les Mémoire» d'un baurgeoi» de ùien ( 1653-1739), publiés (larM. G. Mancel. Caen, 18i8, p. 7S.