PALAIS DU DUC GUILLAUME
DèsPépoque de sa fondation, Tabbaye avait vu s'élever, indépendamment des bâtiments nécessaires à la vie monastique et de ceux qui devaient être occupés soit par Kabbé , soit par les principaux ofliciers du monastère , an palais réservé aux princes , ses fondateurs , et de vastes salles dans lesquelles se réunirent plus d'une fois les États de la province. Dans cette partie du monastère logèrent successivement, après Guillaume-ie-Conquérant, Henri !•'. , Henri II, Jean Sans-Terre, Henri V, rois d'Angleterre; saint Louis, Jean II, Charles VI, Charles YII, Louis XI et François I". , rois de France. Le souvenir de cet ancien palais, construit par le Conquérant de l'Angleterre, persistant à travers les siècles, a survécu à la dispersion des moines de St. -Etienne, et bien qu'il ne reste plus aucune construction dont on puisse faire remonter l'origine au-delà du XIII*. siècle, un grand nombre de ces édiGces, dont quelquesuns subsistent encore , ont été, jusque dans ces derniers temps , désignés comme ayant été élevés par Guillaume-le-Conquérant. La portion la plus avancée de ces bâtiments, signalée comme ayant fait partie du palais ducal, est un bel édifice ogival, dont la construction ne peut néanmoins être fixée qu'au XIY*. siècle. C'était dans une salle du premier que le sénéchal de l'abbaye tenait ses audiences , et c'est de ce prétoire que l'on a fait l'élégante chapelle qui sert aujourd'hui à l'usage de l'Ecole normale. Au rez-de-chaussée, une grande salle, dont la voûte est supportée sur de gros piliers , occupe un espace de 80 pieds de long sur «SO de large. Au XYI*. siècle, cette partie de l'édifice, ainsi que l'étage supérieur, était depuis long-temps inhabitée; le rez-de-chaussée avait été converti en écurie, et l'étage supérieur en grenier. On a été forcé,
358 IBBATE DE SAlNT-ÉTIENNE DE CABtV.
pour Tutiliser, de couper, par des planchers, la haute et vaste salle et d'y établir divers appartemeots séparés par des cloisons; mais si Tintérieur est ainsi malheureusement défiguré, on a lieu de se féliciter du soin et de Tbabileté qui ont présidé à la restauration de la Taçade extérieure.
Mais la partie la plus importante et la plus considérable de ce qu'on appelait Tancien palais de Guillaume, était celle ou se trouvait Tappartement désigné sous le nom de Salle des Gardes. On en a , sans preuve, attribué la construction au roi d'Angleterre , Jean Sans- Terre, qui y résida certainement fort souvent, dans les années qui précédèrent la conquête de son heureux rival , Philippe-Auguste (1). Ducarel, qui avait visité ce bel édifice avant la mutilation barbare dont il a été l'objet plus tard , et que tous les antiquaires ont justement reprochée au préfet Cafarelli , en a donné une description fort inexacte ; nous en avons heureusement un admirable dessin , fait par M. Bouet , dans le dernier ouvrage de M. Parker sur l'architecture civile.
Il est impossible de ne pas éprouver un sentiment douloureux en comparant ce qu'était cette magnifique construction avec ce qu'elle est aujourd'hui. Il eût été facile alors de la conserver. Avec moins d'argent peut-être qu'il n'en a fallu pour abattre ces belles fenêtres ogivales et y substituer des assises en pierres de taille , au milieu desquelles s'ouvrent de petites fenêtres carrées, faites sur le modèle de celles des prisons, on aurait pu effectuer la restauration qu'un habile crayon n'a pu, hélas! réaliser que sur le papier. Quelle magnifique chapelle pour le lycée que ce vaste vaisseau, dont la grave et majestueuse architecture s'appropriait si naturellement à une destination religieuse 1
La Salle des Gardes est un grand bâtiment de lOft pieds de long sur 30 de large (et non de 160 sur 90, comme le dit Ducarel). Sa forme est celle d'un carré très-allongé, que terminaient deux gables, au nord et au sud, et divisé en deux étages. Des tourelles à chacun des angles servaient d'escalier , et vers le milieu du grand côté oriental s'élevait une tour carrée, flanquée de contreforts et couronnée par un toit fort élevé à quatre pans. Elle renfermait aussi un escalier , et c'était une des principales entrées de l'édifice , en même temps qu'elle faisait pénétrer dans
(1) V. plus haut, p. Ci.
ABBAYE DE SUTIlNNt DE CAtK Ancienne Salle, i\\e SAILE DES CARDES.
CONSTRUCTION DB VÉGUSn ET DE l'ABBATB. 359
une aile de bâtiment plus considérable encore , qui coupait à angle droit Textrémilé septentrionale du premier. D'élégantes fenêtres , décorées de pilastres cannelés, éclairaient le rez-de-chaussée et le premier étage. A chaque extrémité étaient aussi de grandes ouvertures, dont Tune , au sud , était une rosace garnie de vitraux peints , et l'autre une haute fenêtre ogivale. Le plafond voûté du premier étage formait un arc magnifique. 11 était peint, ainsi que tous les murs de l'intérieur.
On voyait encore, au temps de Ducarel , deux cheminées bien conservées, ainsi qu'un banc de pierre à l'entour de cette salle, disposé sans doute pour les personnes de service (1). Le plancher était pavé de briques vernissées , de formes diverses et en général de 6 pouces carrés, dont les huit rangées étaient formées de divers écussons, long-temps regardés comme les armes des familles normandes qui accompagnèrent le Duc de Normandie dans sa descente en Angleterre. L'intervalle entre chaque rang de ces briques était pavé en briques ornées de rosaces , et le milieu représentait une espèce de labyrinthe , comme on en voit un encore aujourd'hui dans la salle du chapitre de Bayeux, d'environ 10 pieds de diamètre , si artistement contourné, qu'un homme, en suivant toutes ses sinuosités, pouvait faire plus d'un mille avant d'arriver au point d'où il était parti. Le reste du plancher était pavé de divers carreaux formant des échiquiers qui , quoi qu'en dise Ducarel, ne servaient pas précisément à l'amusement des soldats de garde. En sortant de cette salle, on entrait, à gauche, dans une autre plus petite, nommée la Chambre des Barons , de 24 pieds de large sur 27 de long , pavée de la même espèce de briques, vernissées comme les premières, mais avec cette différence qu'au lieu d'armoiries elles représentaient des figures de cerfs et de chiens à la chasse. Les murs de cette salle avaient été décorés d'écussons d'armes, dont on peut encore aujourd'hui remarquer quelques vestiges.
La grande porte de la salle, dite des Gardes, était extrêmement curieuse , dit Ducarel , et donne une idée du génie des hommes de ce temps : elle est chargée de sculptures ; quoique endommagée par le temps et dégarnie de ses ferrures, elle mérite encore d'être conservée. Sous ces salles, il y en a d'autres , dont les voûtes sont supportées par de belles
(4) Il n'exbte aucune trace de ce banc
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colonnes , qui servaient à coucher les personnes du service d'un rang inférieur ; elles sont également converties en greniers.
On a beaucoup parlé de ces briques armoriées depuis les lettres adressées « à ce sujet , par M. Henniker à lord Leicester et imprimées à Londres , en J79&.
Ducarel avait réfuté déjà Topinion qui faisait remonter ces armoiries jusqu'à Tépoque des Croisades.
Les sceaux des ducs de Normandie, depuis Guitlaume-le-Conquérant jusqu'à Richard Cceur-de-Lion n'offrent aucune armoirie. 11 est tout naturel de penser que les familles nobles du XI% et du XII*. siècle n'en avaient pas plus que la famille ducale. On n'en trouve, sur les sceaux des seigneurs , que sous le règne de Richard Cceur-de-LioD , c'est-à-dire, vers Tannée 1189. Mais ce qui résout la question d'une manière péremptoire, c'est que la salle qui était pavée de ces briques est une construction gothique que l'on ne peut faire remonter au-delà du XIIP. siècle.
Du reste , cette salle des Gardes n'était pas la seule où se trouvassent des armoiries ; il y en avait d'autres dans la galerie qui conduisait au chapitre et ailleurs. Jean de Baillebache, en parlant d'un moine, nommé D. Léon d'Anguet , qui vivait au XYI\ siècle , dit qu'il avait fait peindre, dans la salle du prieur, celles du Dauphin de Normandie, de Bretagne, de Longueville, d'Estouteville et de Harcourt, et au haut de la salle, celles de France et du sieur Cardinal de Farnèse.
Ces armoiries , peintes ou sculptées dans les diverses parties de l'abbaye , sur les lambris , les plafonds ou les briques , dont nous venons de parler, appartenaient soit aux barons appelés à prendre place à l'Échiquier (1), lorsqu'il se tenait dans une de ces grandes salles, soit aux familles auxquelles appartenaient les moines.
Notre poète Malherbe, qui visita l'abbaye en 1621 , écrivait, à la date du 8 juillet, qu'il venait de voir la salle des armoiries, qui étaient visibles encore et bien conservées. Un de ses oncles , moine de l'abbaye ,
(i) Il est probable, en effet, que c^est dans cetle saile que se réunissaient les Barons appelés à prendre place à rÉchiquier. La probabilité serait plus grande encore, si le grand fitrail dont nous avons dépoaé un fragment à la Société des Antiquaires, représentait, comme nous le croyons, le Jugement dernier.
CONSTAUCTIOM DB l'^GUSB £T DB l' ABBAYE. 361
( c'était Jean Malherbe, fils d'Ëléazar, mort le 22 octobre 1625) , lui avait parlé des armes de sa famille , quMl avait fait restaurer dans la grande salle, M. le prieur, qui l'accompagnait, lui montra en divers lieux le Combat de Legris et de Carrouges. Ils étaient Tun et Tautre représentés à cheval et la femme se tenait det)out à côté de son mari.
Nous nous sommes demandé quel motif avait pu engager les moines de SL-*Étienne à faire peindre, en plusieurs endroits de leur abbaye, un duel qui avait dû produire une grande impression à l'époque où il eut lieu , c'est-à-dire en Tannée iS85; mais qui ne pouvait avoir été représenté dans l'enceinte du monastère que pour une raison toute particulière. Nous croyons l'avoir trouvé dans le nom que portait la femme de Carrouges, Marie de Tbibouville, objet de ce drame sanglant. Ce nom est celui d'un abbé de St-Étienne, Thomas de Tbibouville (1357-1358), et c'est encore celui qui est attribué à Robert lY , dit de Chambry, alias de Tbibouville (1368-1389). C'est précisément à ce dernier que la tradition at^ tribue les armoiries et les peintures murales dont étaient décorées les salles de l'abbaye. Notre conjecture donnerait à cette tradition un caractère de certitude qu'elle n'avait pas eu jusqu'à présent (1).
H. de Foucault, intendant de Caen , avait, en 1700, fait dessiner celles des armoiries qui se voyaient encore à cette époque peintes sur les murs et sur les solives, et parmi lesquelles M. De La Rue distingue celles des familles du Hommet , de Beaufou , de Courcy , de Yassy , de Cbeux , de Bricqueville , de Yerdun , de Say et d'Ouilly. Parmi les éçussons peints sur les briques , dont un grand nombre existent encore et sont aujourd'hui rassemblées au musée de Caen, on remarque les armes de France, deBertran, deTancarville, de Mallet de Graville, de Mathan, de Du Marché, de Harcourt, de Bray, de Lucy, de Malherbe, de La Haye, de Say, de Reviers, de Creully , de Bricqueville, de Tilly- Saint-Germain , de Pesnel, de Thieuvilte, de Molley-Bacon , de Meulent, de Sainte-Marie , et les anciennes armes de la ville de Caen.
Nous avons fait connaître, dans une auti*e partie de cet ouvrage, quel-
(ij Voir, sorlecombtt de Legris et de Carrouges, Frois»art, Juvënal des Urstns, Sauf ai (Antiquités de Paris, p. 672] ; Voltaire, VUlarel et P.-L. Dubois, Archives de la Normandie, p. 21^7, t. I.
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qucs-unes des armoiries apparteoaot aux religieux de l*abbaye, qui ont été signalées, soit dans Téglise , soit ailleurs (1).
Les salles dans lesquelles se trouyaient ces briques armoriées avaient, depuis bien long-temps, servi de greniers; et le pavé, an temps de Ducarel , n'était endommagé, ni par l'humidité du grain, ni par les sabots et les pelles des ouvriers constamment occupés à le remuer ou à le cribler; le seul dégât qu'on y vit alors provenait de l'enlèvement de quelques tuiles pour Taire des trous, afin de jeter les grains dans les pièces inférieures.
La grande aile qui faisait retour d'équerre avec le bâtiment dont nous venons de parler, avait été détruite vers l'année 1750, vingt ans avant le voyage de Ducarel ; elle renfermait aussi de vastes salles , dont l'une était désignée sous le nom de Salle Ferle, â cause de la couleur dont elle était peinte, et qui était, nous ne savons pourquoi, celle de la plupart des salles royales construites en Angleterre au XII% et au XIII% siècle. Cette salle avait 97 pieds de longueur sur 27 pieds 8 pouces de large. Elle servait , au commencement du XYII*. siècle , de dortoir aux Bénédictins. On descendait de cette salle , richement ornée , à une cha« pelle de 50 pieds de longueur sur 18 de largeur , qui portait le nom de Chapelle au Duc. Elle avait deux étages comme la Sainte-Chapelle de Paris. C'est dans cette chapelle que Ducarel avait vu, peints à fresque sur les murs , les quatre portraits de Guillaume-le-Conqaérant , de Mathilde , de Robert et de Guillaume-le-Roux , dont Montfaucon a conservé le dessin, et que le savant anglais fait remonter jusqu'à l'époque de la fondation de l'abbaye; ce qui est malheureusement contredit par le style des constructions dans lesquelles se voyaient ces peintures.