‹ L'abbaye de Saint-Étienne de Caen, 1066-1790Chapitre 64 sur 107 · MONNAIES, PRIX ET VALEUR DES TERRES · texte numérisé non relu

MONNAIES, PRIX ET VALEUR DES TERRES

Les nombreux contrats d'acquisitions que contient le Cartulairede Tabbaye , ne nous permettent d'ajouter aucuns faits nouveaux à ceux qu'ont recueillis les antiquaires livrés à ces sortes de recherches. En examinant les prix payés , soit pour l'acre de terre (2) , soit pour le boisseau de blé, calculés d'après les diverses mesures usitées au moyen -âge , nous avons pu reconnaître l'exactitude de quelques résultats généralement admis aujourd'hui (S). Les monnaies le plus souvent employées sont la livre ^ le sou et le denier d'argent. Le denier, au Xli*. siècle , pesait de 17 à 22 grains ou i gramme ^4^ ; le sou d'argent, qui n'était sans doute qu une monnaie de compte, composé de 12 deniers, aurait pesé par conséquent 12 grammes -^^ ; et la livre, 20 fois plus, c'est-à-dire 25ii grammes. Or, comme notre franc pèse 5 grammes, la livre du XII*. siècle aurait une valeur de 50 francs environ, si le denier d'argent avait eu le même titre que le franc de nos jours. Les essais faits à la monnaie prouvent que le denier contenait en cuivre plus de la moitié de^son poids; ce qui réduit

(1) Recognitam est quod Anseliniu débet mwm pmentnm afferre ad festum sancti Stepbanl, in augusto , de pisce, et lacté et batyro.

(S) L^acre du XII*. siècle équivaut à 67 ares 53 centiares. Elle se compose de 3 arpents ou de A vergées la vergée de AO perches, la perche de Sa pieds (êolea pedis , plantes de pied) carrés.

(3) Pour toutes ces questions, nous ne pouvons que renvoyer aux ouvrages spéciaux sur la matière et parUculièrement aux suivants :

Leblanc, Traité hhtorigue des monnaiei de France , defmis le commencement de ta monarchie jusqu'à présent» 1090 , in-A*.

Lcber, Mémoire sur le prix conmurcial de la monnaie ^ dans les Mémoires de C Académie des Inscrip' tions et Belle&- Lettres (savants étrangers).

Leoointre-Dupont , Lettres sur C histoire monétaire de la Normandie et du Perche, Paris, 18A6.

Cartier, Revue de numismatique, 18&5.

Léopold Oelisle, Revenus publics en Normandie (Bibliothèque de l* École des chartes, L V, II*. série, i8ÂS-i8Â9).

Le tome XX det» Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie contient un article sur la Révosolution dans la nuUur des métaux précieux à la fin du XV*, siècle, par M. Genrais»

Eo6n, de précieuses indications ont été consignées par M. Guérard, dont le monde savant déplore la mort récente , dans les Considérations dont il a fait précéder les Cartulaires de St,'Père de Chartres et de Notre-Dame de Paris, et dans son Polyptique d^h^minon.

&16 ABBÂYB DB SAlNT-ÉTIBiNNB DE GAEN.

la valeur de la livre du XIP. siècle à 25 Tr. , et par conséquent celle du sou à i fr. 25 et celle du denier à 10 c. -j^.

Cette valeur étant constatée, il sera facile de connaître la valeur réelle du prix payé pour les différents objets que nous pourrons mentionner, en convertissant en monnaie actuelle les livres , les sous et les deniers qui y sont portés. Cinq livres des XIP. et Xlli*. siècles, par exemple, seront la même chose , quant à leur valeur intrinsèque et réelle , que 125 fr. de nos jours; 50 sous vaudront 6 fr. 25 c. , et 5 deniers 52 c.

Mais alors on s'apercevra que presque tous les objets vendus, à cette époque, ont une valeur quatre ou cinq fois moindre que celle qu'ils ont de nos jours ; et fou devra eu conclure , non que la vie était alors à meilleur marché, mais que Targent étaut quatre ou cinq fois plus rare , il avait nécessairement une puissance quatre ou cinq fois plus grande; et quMl fau* drait par conséquent payer aujourd'hui 108 fr. , ou plutôt 125 fr. , ce qui était alors acquis au prix de 1 livre; 3 fr. 25 c. , ce qui s'achetait 1 sou, et 52 c. , ce qui se payait 1 denier.

Ainsi, lorsque nous voyons, dans les contrats d'acquisition faits par les premiers abbés de St. -Etienne, Lanfranc, Guillaume Bonne- Ame et Gislebert, une acre de terre payée 10 livres, nous savons que ces 10 livres représentaient réellement une somme de 250 fr. , qu'il faudrait quadrupler ou même quintupler , si l'on voulait savoir ce que l'on débourserait aujourd'hui pour une acre de la même terre.

On ne s'étonnera pas de trouver des prix très-différents pour une même quantité d'acres de terre : il y en avait, alorscomme aujourd'hui, à tout prix« Mais on pourra déterminer, d'après les évaluations que nous avons cidessus établies , ce qui a été payé réellement alors et ce qui serait payé, de nos jours, pour les acquisitions faites par l'abbaye. Parmi celles qui sont inscrites au nom de l'abbé Gislebert (1079-1101) , nous trouvons 5 vergées de vigne payées 16 liv. ; 1 acre 1/2, 20 livres; 9 vergées, 30 liv. ; 3 vergées, 12 liv. : 3 vergées 1/3, 13 liv. 10 s.; 1 acre 1/2, 30 liv. ; 3 vergées, 15 livres. Ces prix , multipliés d'abord par le chiffre qui indique la valeur en poids de la livre, du sou et du denier, c'est-à-dire par 25 fr. , 1 fr. 25 , ou par 10 c. ^ , puis quadruplés , ou plutôt ( si l'on veut approcher de plus près de la vérité ) quintuplés , seront ceux que coûterait aujourd'hui l'acre ou la vergée.

DROITS ET COUTUMES. hH

Ainsi , lorsqu'à ia mesure de Caen , le boisseau de froment est évalué 2 sous, c'est-à-dire 2 fr. 50, cette somme représente réellement les 12 fr. 50 que coûterait aujourd'hui le même boisseau. L'abbé Guillaume- Bonne-Ame achète un palefroi AO liv. ; — une maison du Bourg-l'Abbé est payée 8 liv. de Rouen ; — une mule, 10 liv. ; — une cuirasse (celle de Robert Tresgots) est payée le même prix.

Il y aurait une étude intéressante à faire, non sur cette évaluation des prix , toujours difficile , à cause de l'excessive variabilité des monnaies au moyen-âge, mais sur la nature même des dépenses faites par les religieux, aux différentes époques de leur histoire.

Nous n'avons malheureusement trouvé qu'un petit nombre de ces Rôles de dépenses, que dressaient les divers fonctionnaires de l'abbaye , trésosorier, grainetier, sacristain, etc., pour faire connaître les recettes ou les mises portées à leurs comptes.

Voici quelques articles que nous extrayons d'un compte du trésorier, de l'année 1375 :

k frans, pour k douzaines de chapons, offerts à M. le Bailli , vicomte du château , Raoul Gampion , et k autres francs pour une pelisse donnée à Madame la Bamive , vicomtesse du château.

h francs payés à Bayeux , pour Tévéque de Garpentras.

16 francs au Vicomte de Gaen, pour le fief Pend^Larron (!)•

6 francs 5 sous , pour une coupe d'argent^ donnée à la fille du bailli , le jour de ses fiançailles, de la part du seigneur abbé.

72 sous 6 deniers, pour le charbon de l'année.

50 livres, payées à GuUlaume de Yilliers, pour fendre le bois à brûler, àGheux (2).

18 sous, pour l'huile de noix, pendant le carême.

7 francs, dépensés pour un voyage à Rouen, allée et retour, et pour six jours passés dans la même ville. Ge voyage , fait par le trésorier , avait pour objet la réformation des eaux et des forêts.

15 sous, payés à Labasdère, pour la réparation des cuillers et des plats du réfectohre.

10 sous 10 deniers donnés à frère Nicolas Le Foumier, pour la réparation des écuelles d'étain de l'infirmerie.

(i) Voir plus haut, p. ilA et suIt., les particularités relaUves à ce Cef.

(9) ■ Pro cindeudo nemus ad ardendum », dit le trésorier dans son mauyats laUn.

AÏS ABBAYE DE SAlNT-^TIENNE DE GABN.

52 SOUS 9 payés à frère Jean le sénéchal , pour conduire aux ordres ^ à IJsieux, le frère Nicolas Le Foumier et le frère Richard Lefèvre.

li francs payés à Robert de Gremiez, bailli de Coutances, pour noire seigneur le Roi de Navarre ^ à la fête de la St -Clair ^ par Tordre de M. F Abbé.

10 sous^ pour une livre d'encens envoyée à Avranches^ pour le jour de la St- André.

UO sous^ à Guillaume de Villlers, garde de la terre de Gheux^ pour son salaire pendant l'année.

I franc 9 à Pierre Buchart, à cause de notre procès avec Robert Bertran.

3 sous U deniers 9 à un domestique qui a apporté du gibier^ de la part de Tabbé du Val-Richer.

7 sous 3 deniers 9 pour les lépreux.

13 francs pour les dépenses et le salaire de ceux qui ont recueilli le champart de Gheux.

15 francs^ pour Tachât d'un cheval.

7 francs 9 pour voyage à Bayeux, allée, retour et séjour , pour assister aux assises tenues à l'occasion de la saisie du temporel de l'abbaye , dans toute la vicomte de Bayeux.

20 francs , dépensés pour obtenir les bonnes grâces de Monseigneur le Comte d'Alençon, dans le procès que nous avons à Argences ; à savoir : 5 francs , pour une verge d'or; 5 francs , pour une bourse de peau et une bourse de soie données à Jean d'Escoville ; 5 francs , pour la dépense de Pierre Aze , secrétaire dudit seigneur ; et 5 francs donnés à Robert Âupez.

Plus 30 sous 9 pour un chapeau de castor offert à la femme dudit Robert Aupez.

Les comptes du sacristain de Tabbaye, pour Tannée l&ât!, nous présentent, entr^autrcs particularités, les détails qui suivent :

11 a reçu 10 sous 10 deniers, pour les oblats de Tannée; 30 sous, pour la dime de Venoix; 10 sous, pour la dîme du lin et du chanvre vendus au Bourg-TAbbé; 30 sous , pour Therbage et les fruits des cimetières ; et 50 sous , pour le manoir de

Torteval.

II a dépensé, pour la corde de la petite cloche du chœur, 18 deniers ; Pour réparer une baliste et pour deux cordes, 10 sous;

Pour un instrument avec lequel on tend les balistes, 12 sous 6 deniers.

La confection d'un manuscrit en parchemin a nécessité les dépenses que voici : Pour le parchemin, 12 sous; un quart d'or, d'azur et d'argent, et de plusieurs autres couleurs, 17 sous 6 deniers; pour le cuir de la couverture , U sous 2 deniers; pour la toile destinée à servir de chemise, 5 sous ; pour deux fermoirs d'argent doré , avec leurs accessoires, 50 sous.

DROITS ET COUTUMES. Iii9

Pour faire faire le pain à chanter (pro faciendo fleri panem ad cantandum )^ 9 sous S deniers.

Pour l'encens de Tannée , 18 sous.

Pour le vin bu dans le couvent , le dimanche et le mardi gras, dans la chambre de Tabbé et ailleurs , 5 sous.

Pour 115 livres 1/2 de cire, 2U livres 17 sous.

Pour le fil à faire les cierges , 15 deniers.

22 sous 6 deniers , pour avoir tenu sur les fonts baptismaux le ûls de Guillaume des Agneaux, avec Tautorisation de M. Tabbé.

5 sous au barbier, pour rafraîchir les tonsures des moines.

11 saints d'or (1), pour l'achat d'un cheval

2 livres, pour le cierge entretenu jour et nuit devant le grand autel, pendant l'année.

4 livres pour les associés, les amis et les hôtes reçus au monastère.

Les renseignements fournis par nos chartes, stir les mesures agraires ou sur les produits agricoles, sont trop insignifiants, pour quMl nous ait été possible d*en tirer parti.

La charruée ou carruca, dont il est souvent question , parait avoir été une mesure de 60 acres. — La bouvée, bovata, autant de terre qu'une paire de bœufs peut en labourer par an (10 ou 11 hectares), et Fanée, asinata, 3 hectares environ.

Il y est question , comme dans les cartulaires des autres abbayes normandes, de la culture de la voide ou guède ou pastel, très-florissante au moyen-âge, et qui donnait encore, du temps de M. de Bras , des produits estimés.

c Je ne doy mettre en oubli , dit-il , une chose remarquable du trafic de ce pastel que Ton appelle voide, et que l'on y distribue, parcequMl ne s'en fait, hors l'Albigeois et le Languedoc, en pays de France, qu'au terroir de la ville et vicomte dudit Caen , dont il s'en tire de si bonne qualité, qtie l'on en fait d'aussi singulières teintures que du mesme pastel d'AIbi (2). .

Les religieux de St.-Étienne cultivaient la voide, à Cbeux, à Bretteville, à Allemagne et dans le territoire de Caen. Une des terres qu'ils

(1) Les sahiU dV, qui valaient 25 sous, ainsi nommés parce qu*ils représentaient la Salutation ange' Uque^ furent frappés, en 1A3S, par Charles VII. Henri VI en fit frapper aussi pendant l*occupaUon anglaise. (3) Le$ Rtfherchu et Antiquités de Caen, p, 16.

420 ABBATB DB SÂINT-éTIENNB DB CAEN.

possédaient auprès des champs SL-Micbel s'appelait le champ de la Voide.

Parmi les documents propres à jeter quelque jour sur ce genre de recherches, nous n'avons à mentionner qu'un acte capilulaire rédigé pendant Fadministration de Tabbé Adam V. (M&0-1151), et qui Tait connaître quel était, au XII*. siècle, en Angleterre, le mobilier nécessaire, à une exploitation agricole d'une certaine étendue. Le prieur et les moines de Caen prennent à fiefTerme, pour 15 esterlins (i) de rente, payables au prieur de Pansfeld, les terres appartenant à l'église de St. -Nicolas de Galton.

Il est établi que, si les moines ne remplissaient pas leurs engagements, Tabbaye de Caen rentrerait dans la possession du manoir qu'elle inféodait et qu'on lui restituerait tous les objets qu'elle y avait laissés; savoir : 57 béliers, 119 brebis, dont 29 sans lait, 1*^ vaches^ 2 taureaux, 5 bœufs, 5 veaux d'une année, h de deux ans, S juments, 7 agneaux, 3 oies, k coqs et 2 poules.

La maison se composait d'une salle, d'une chambre à coucher, d'une dépense, d'une cuisine, d'un évier, d'un poulailler, de h greniers, de deux privés, duas privatas domus, et d'une porcherie. Les ustensiles étaient : deux charrettes neuves , deux charrues avec leurs ferrures , deux petits tonneaux , deux cuves , deux coffres, deux plombs , trois auges , deux fisceiles à fromage (paniers d'osier) , duas fiscellas ad caseum , deux trépieds , six écuelles, trois huches, six bancs, un buffet et quatre tables.

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