‹ L'abbaye de Saint-Étienne de Caen, 1066-1790Chapitre 7 sur 107 · LANFRANC, !•'• ABBÉ · texte numérisé non relu

LANFRANC, !•'• ABBÉ

Nous avons dit, plosbauti qnece fat au moment où Guillaume se préparait à sa glorieuse conquête (2) , qu'il confia à Lanfranc , alors prieur de Tabbaye du Bec , le soin de continuer les constructions qu'il avait commencées , et de gouverner les cent-vingt religieux , voués à la règle de saint Benoit , qui devaient venir à Caen se ranger sous Tautorité du chef vénéré , que ses grandes qualités plaçtient, depuis plusieurs années, à la tète du clergé normand* Né, vers Pan 1005 , à Payie, d*une famille séna* toriale , Lanfranc avait d'abord enseigné le droit à Bologne; puis, poussé, sans doute, par un de ces sentiments de piété profonde qui lui apprenaient que Dieu rappelait à d'autres occupations que celles d*avocat ou de ju« risoonsulte, pour lesquelles la Lombardie offrait alors un brillant tbéfltre, il s'était mis à voyager* Il avait traversé les Alpes « la France, et s'était arrêté quelque temps à l'une des extrémités de la Normandie, à Avran-

(i)FoQrtoatittdéUdlirelatiftAlafl«etaiix<mfrtgeid« Lrafinnci Dont m poQTOBsmiettxlUfeqiie de reofoyer à la belle et iotéressaote noUoe biographique et phUowpUqne» «ouaGrée à cet bomneoélèbre, par notre savaot eoUègae M. Charma (Mémoirt» de la Société dei Antiq9udr$$ de Normandie^ U XVII )•

(S) L*opliiioo la plus commune est que Lanftanc avait quitté, dès Taonée 1008, le moDastère d^HeDouin, povvcair dUg» celui de Su^fiHeime. BBe se fonde sur leahrmlMn Bêôcmm (éd. deGOeii jk i97); sur Guillaume de Malmesbury, De gestU ptnuifiatM Ànglarum, apud Benm attgUeammecriptaru, p» SiO ; et sur un calcul que Ton trouve dans une des lettres de saint Ansdme , qui dit lui-même, qu^arrivé au Bec, en iOOO, il ftit, 8 ans après, nommé prieur de cette abbaye. Lanftunc n*y était donc déjà plus. Hais ladnlede lOM, établie d'teprtt le teâe si aet et si préeii dXMcric VM ( Vcdr plus hant, ^ 5), qui dit aUleuis que la dédicace de Téglise de St-Ëtienne eut lien iS ans après, c*est«&-dlre en i078, semble rendre la dernière opinion plus probable. Nous ne Tadoptoos, du reste, comme MIL Le Prévost et Cbnina, que sons kmiettéserves.

i8 àBBATB DB SAINT-ÉTIBNNB DB GABN.

cbes. Reprenant , après quelques années , son bâton de pèlerin , il s'était dirigé vers Rouen lorsque ^ arrivé sur les bords de la Rille , il avait été arrêté par une troupe de voleurs qui , après lui avoir jeté sa cbape sur les yeux, et lié les mains derrière Iç dos, Savaient abandonné an milieu d*une épaisse forêt. Dans cet état, des voyageurs. Tayaut rencontré au point du jour, le conduisirent, sur sa demande, au plus voisin monastère. C'était celui que venait de fonder le célèbre Hellouin, sur une langue de terre située près du confluent du Bec et de la Rille. Hellouin ne tarda pas à remercier la Providence de lui avoir envoyé Tbomme supérieur, qui devait jeter un si grand éclat sur Tabbaye naissante, pour laquelle, d'après ses conseils, il choisit, quelque temps après, un emplacement plus favorable. Grâce aux efforts du compagnon qu'il s'était associé , le nouveau monastère prit un vaste développement ; des constructions importantes furent faites ; Lanfranc y ouvrit une école sur laquelle son enseignement répandit bientôt un vif éclat , et qui attira des disciples, non-seulement de la Normandie t mais de la France, de la Flandre, de l'Allemagne et de l'Italie. La réputation de l'écrivain vint augmenter celle du professeur t lorsqu'il prit la plume pour com* battre les doctrines enseignées par l'hérésiarque Bérenger, de Tours « qui avait osé venir se mesurer avec le Prieur du Bec Gelni-d « après ravohr victorieusement réfuté avec sa puissante dialectique, avait fini par faire prononcer contre lui, au concile de Yerceil, une longue et définitive condamnation. C'était trois ans après, en i05S, qu'avait eu lieu le mariage du Duc de Normandie avec sa cousine Mathilde de Flandre; et cet événement, comme nous l'avons vu, avait attiré d'une manière plus particulière l'attention du Prince sur Lanfranc, objet d'abord de son impétueux courroux , mais devenu presqu'aussitôt le confident d'un prince habile à démêler les hommes supérieurs , et à les faire concourir à l'exécution de ses vastes desseins.

Lanfranc eut à s'occuper principalement de la construction de l'église et des bâtiments destinés aux religieux. Les contrats de vente qui se trouvent énumérés dans les premières chartes de fondation prouvent qu'il eut beaucoup à faire , pour hâter l'exécution des travaux déjà c<hdmencés. One grande partie des achats de terrain qu'il fit , avait pour objet l'emplacement que devaient occuper les bâtim^ents, les servitudes

HISTOIRB. ^ i**. ÉPOQDB , i066-120&. 19

et les vastes jardins reofermés dans Tenceinte morée de Tabbaye. Panni les aoqoisitions figure le terrain d*où devaient être tirées les pierres destinées au monastère, et la lettre d'Alexandre, mentionnée plus haut, prouve qu'en 1068 , on continuait encore à bfttir Téglise , dont la construction , comme nous le verrons plus tard , ne fut terminée qu'en 1077.

Pendant le petit nombre d'années que Lanfranc put consacrer au gouvernement de St -Etienne, il ne dut pas s'occuper seulement de l'achat des terrains sur lesquels devaient être construits les bâtiments nécessaires au nouveau monastère, ou à jeter les bases de cet ensei* gnement qui devait faire jaillir sur l'École de Gaen une partie de l'éclat que ses leçons avaient déjà donné à l'abbaye du Bec ; il songea surtout à soumettre à toutes les sévérités des r^les monastiques la pieuse milice qu'il y avait appelée, pour combattre sous ses ordres, comme le dit Guillaume de Jumi^es, contre les phalanges des démons. On peut se faire une idée exacte des prescriptions diverses dont se composa la règle qui leur fut imposée , par le livre important que nous trouvons parmi les oeuvres que Lanfranc nous a laissées, et qu'il rédigea plus tard, lorsqu'il fut appelé au siège de Cantorbéry, poste éminent où le plaçait le nouveau maître de l'Angleterre, afin qu'il y veillftt, avec une égale sollicitude, sur les monastères anglais et sur les églises normandes. Les règles prescrites par Lanfranc n'étaient , dans ce qu'elles ont d'essentiel , que la répétition de celles que saint Benoit prescrivait, au YP siècle , à ses disciples, en ce sens , conune il le dit lui-même dans le préambule de son livre , qu'elles rendent obligatoires la foi, le mépris du monde, la charité, la chasteté, la patience, l'obéissance, le repentir, l'humble confession des fautes, la prière souvent répétée, le silence et le travail. Fidèle à l'esprit de l'Église, accoutumée à entourer d'un respect inviolable tout ce qui a reçu la sanction solennelle de son autorité, et qui veut que ce qui est ait toujours sa raison d'être dans ce qui fut, Lanfranc distinguait dans son œuvre ce qui devait être immuable, de ce qui n'était qu'accessoire, et pouvait , selon le temps et les lieux , tomber dans les conditions du changement et du progrès (1).

Quand , après avoir assisté, en lisant les historiens des XP. , XIP. et

(i) Pio OBUHi êàMCti BnuMCTi. CSkvTti de Lanfranc, édit de J.-A. Gilet, U I, p. 85 et sniT.

20 IBBATB DB SAUfT^éTIBNNB DB CABN.

XIIP. siècles, aux scènes tamultuenses, aux drames sanglants et terribles que présentent les annales d'une époque où la perfidie la plus raffinée se trouve souvent unie à une Térocité sauvage, on entre dans ces belles et vastes églises, construites sous la direction des fondateurs d^abbayes , dont plusieurs Turent à la fois de grands architectes et de grands saints ; quand on parcourt ces immenses monastères et ces cloîtres silencieux dont les mines imposantes nous pénètrent encore de respect , et que Ton suit par la pensée leurs pieux habitants dans les exercices , où se consumait une existence dont tous les instants étaient minutieusement réglés , on comprend rinfluence que dut exercer sur les hommes du moyen-ftge le contraste offert par le spectacle des austérités de la vie monastique , et des passions violentes auxquelles s'abandonnait, avec toute son énergie, une société exclusivement guerrière.

L*esprit chrétien si souvent absent, même dans ces siècles de foi, d'une société vouée au culte de la force , reprenait là tout ton empire. Sur les âmes souffrantes, qui se dérobaient aux déceptions du monde pour y venir chercher la paix, la religion exerçait son action morale et civilisatrice par les pompes et la majesté de ses augustes cérémonies et bien plus encore par l'assujettissement à cette vie commune, qui, dans la pensée des fon* dateurs des ordres religieux , devait , autant que possible , offrir le spectacle d'une famille gouvernée par l'autorité de Dieu lui-même , dont le cher était considéré comme le véritable représentant

Elu par la communauté , aux suffrages de laquelle l'éclat de ses vertus, la fermeté de son caractère, tempérée par une douce charité, le désignent d'avance, ainsi que le demande expressément saint Benoit, l'abbé jouit d'une autorité sans bornes : elle est consacrée par le droit et cimentée par l'amour ; on lui obéira comme on obéit à Dieu lui-même ; et les religieux s'inclineront devant lui avec une humilité qui ne pourra jamais être trop grande. Le seul cas où il serait possible de lui désobéir est déterminé d'avance ; c'est celui où il commanderait quelque chose de contraire à la règle. Après son élection , tous les fonctionnaires viendront déposer à ses pieds , dans le premier chapitre auquel il assistera , les clés des diffêrents lieux dont ils ont la direction. En quelque endroit qu'il se présente, tous selèveront devantlui ; nul n'osera se rasseohr, s'il n'en reçoit l'ordre, etsenlement après lui avoir embrassé les genoux. S'il dort , on respectera son

HiSTonLB. — !■•. ÉPOQUE , 1066-120&. 21

sommeil , et, à rbenre du lever, on éveillera tes frères eo frappaot silencieusement le lit sur lequel chacun d*euz repose.

Lui-même, aimant ses frères comme Jésus-Christ a aimé ses disciples , se montrera le même pour tous, ne fera point acception de personnes, ne préférera point le noble à celoi qui ne l'est pas, reprendra les délinquants avec douceur et charité* Se souvenant qu'il rendra compte à Dieu des flmes des religieux placés sous sa direction , il devra être lui-même le vivant modèle des vertus qu'il a mission de leur 'enseigner.

Appelé à représenter Tabbé, pendant son absence, et à en posséder toutes les attribntions , le Grand Prieur occupera le premier rang au cbœur, au chapitre, au réfectoire, et aura sous lui le sous-prieur ou le Prieur Clausirai par lequel 11 pourra aussi, en cas d'absence, être remplacé. Des surveillants feront la ronde à des heures déterminées, pour s'assurer que nulle infraction à la règle ne se commet et que Tordre le plus parfait règne dans toutes les parties du monastère*

Le CAaittr^ préside aux offices ; c'est lui qui est chargé de faire observer toutes les prescriptions de la liturgie , de maintenir les saines traditions du chant ecclésiastique ; il détermine , avec l'agrément de l'abbé , ce qui doit être lu ou chanté, et il fait répéter, avant les cérémonies religieuses, ceux des frères qui devront l'accompagner au chœur. Enfin , si son savoir l'en rend capable, il sera le conservateur de la bibliothèque du monastère.

Le Secrétaire ou Sacristain a sous sa garde tous les ornements, le mobilier, le luminaire; il règle les heures, fait sonner les cloches , préside à la sépulture des moines et à celle des laïques, et enfin, il devra préparer les hosties. On choisira grain à grain le blé destiné à cet usage , la pftte sera pétrie et cuite dans des moules, tandis que les frères chanteront des hymnes et réciteront des psaumes.

Le soin de la lingerie et de tout ce qui peut servir à entretenir , chez les frères, la propreté la plus bréprochable était du ressort du Chambrier, qui devait faire renouveler, une fols l'année, le foUi dans tous les lits de la communauté. Au Cetterier, enfin , appartenait tout ce qui était nécessaire à la nourriture des frères, et V Infirmier avait la surveillance des malades.

N'oublions pas de mentionner parmi les employés de l'abbaye le Saigneur, minutar sanguinis. Tous les règlements monastiques ordonnent, en effet, que les religieux soient saignés , à certaines époques de l'année. D'après

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la règle de Lanfranc , la demande d^ëtre saigné doit être faite au cellérier, à Tissue du Chapitre; en hiver, la saignée se pratiquera après rÉvangile de la première messe ; en été, après None; dans le carême, après Vêpres, c Les religieux viendront se présenter au saigneur vêtus de leurs habits de nuit; ils se tourneront du côté de T Orient, feront une inclination de tète en avant et en arrière, et répondront au prieur qui conunen- (;era le verset Deus in adjtUorium meum intende. Pendant Topération , ils devront garder un silence profond, ou parler aussi bas que possible, s'il y a nécessité. Ils ne seront forcés d'entrer au chœur que le lendemain. >

Des prescriptions non moins minutieuses sont faites aux religieux qui doivent être rasés ; c'est toujours pendant que seront récitées certaines prières , que Ton procédera à cette œuvre. Les maîtres rasent leurs élèves et ceux-ci leurs maîtres , s'ils ont la main habile ; la cloche vient-elle à sonner au moment ob un frère se£adt raser, il doit se lever immédiatement, revêtir sa coule, et se rendre à l'Eglise; il entrera dans le chœur, si sa barbe est entièrement faite ou encore à faire ; s'il n'est rasé qu'à moitié , il restera en dehors du chœur.

Ybués à l'obéissance , au silence , à l'humilité (la règle de saint Benoit détermine les 12 degrés au moyen desquels ils pouvaient arriver à l'humilité parfaite) , les frères ne pouvaient sortir du monastère sans permission , et seulement pour des motifs raisonnables. Ils devaient assister avec recueillement et sans distraction à tous les offices, c Qu'ils se péc nètrent, disait Lanfranc, quand ils chantent les louanges du Seigneur , c du sens des divins cantiques , et qu'ils ne s'arrêtent pas au vain plaisir « qu'une belle et douce voix pourrait leur procurer. >

Les novices, avant d'être admis à faire définitivement partie de la communauté, devaient s'y préparer par de sérieuses épreuves. Blille précautions étaient prises , pour que le nouveau frère n'eût pas à se repentir "d'être entré dans la communauté, et que celle-ci ne regrettât pas de l'y avoir admis. Ils ne devaient rien posséder en propre ; ils promettaient de s'aimer les uns les autres, selon Dieu; d'écouter avec soumission les avis que leur donnaient leurs supérieurs et même leurs égaux ; enfin , de ne se proposer jamais d'autre but à poursuivre que l'accomplissement de toutes les bonnes œuvres qui leur étaient proposées. La Règle en indiquait d'avance 72 , objet d'autant de préceptes fondés chacun

HISTOIRE. —1". EPOQUE, 1066-i20ft. 28

sur UD texte précis, choisi dans les livres saints. Pour conduire à cette perrection évangélique , que la vie du cloître pouvait seule rendre possible, la Règle avait tellement pris ses précautions contre la liberté humaine , si habile à se frayer des voies vers le mal , qu'elle avait exactement calculé et déterminé d'avance les occupations, les actes, les chants, les paroles, les pensées même de chaque journée , de chaque heure , essayant même d'enchaîner à ses prescriptions ce qu'il y a de plus insaisissable , de plus indépendant , la pensée du reclus endormi.

Une grave et touchante cérémonie annonçait le moment suprême où , Frappé par la maladie, un des moines allait pour jamais dire adieu au saint asile, auquel il avait consacré son existence. Après avoir fait l'humble aveu de ses fautes, en présence de la communauté tout entière rangée silencieusement autour de lui , il recevait de tous l'absolution qu'il leur donnait à son tour; puis, chacun venait déposer le baiser d'adieu sur le front du mourant. Couché sur son lit de cendre en forme de croix , il s'endormait au bruit des voix amies qui priaient pour lui, et après que l'on avait placé sur sa poitrine son absolution écrite , signée par tous ses frères.

Ijanfranc ne pouvait oublier les prescriptions relatives à l'accomplissement de ces devoirs de l'hospitalité par lesquels les Bénédictins se sont toujours distingués, t La porte du Bec est ouverte à tout voyageur , dit « Orderic Vital , et jamais le pain de l'hospitalité ne fut refusé à qui- « conque le réclama, au nom de la charité. » Lanfranc transporta ces évangéliques traditions dans l'abbaye de Gaen. Le frère , chargé de recevoir les hôtes, devait tenir tout prêt d'avance. L'abbé et le prieur les recevaient à leur propre table, à moins qu'ils n'obtinssent la permission de prendre leur repas au réfectoire commun. On leur faisait, avec empressement, les honneurs de la maison ; on les conduisait dans tous les lieux quMIs voulaient visiter. Le frère hospitalier veillait seulement à ce que la tenue des visiteurs fût décente, à ce qu'aucun d'eux, par exemple , ne se présentât avec des l)ottes et des éperons , ou ayant les jambes nues, vel solis femaralibus catceatus (1).

Il faHait déterminer le plan d'éducation qui devait le mieux convenir

(1) Ducange, Voce FEMORALIA : femoralia» bracca, quae usque ad genua et popUl» veniual. et Régula ianeti Benedieti, cap. IV.

^li AfiBATE DB SAINT-ÉTlENZiB DB GABN.

aux enfants que la piété des familles envoyait s'abriter sons les murs du cloître , et indiquer tous les soins dont ils devaient être l'objet ; soins minutieux, paternels, regardés avec raison, par Tordre de saint Benoit, comme dignes de la plus vive sollicitude. Ce ne sont pas seulement des intelligences à cultiver , ce sont des âmes à préparer pour Dieu. Toutes les précautions qu'une tendresse prévoyante pourra imaginer, seront prises pour que le mal n'approche pas de ces jeunes enfants. Ils ne resteront jamais seuls, et ne se parleront qu'en présence du maître. L'abbé Je grandprieur et l'aumônier pourront seuls leur adresser la parole. De la part de tout autre, un mot, un signe, un sourire, serait un crime.

La règle de Lanfranc n'entrait dans aucun détail sur les matières que devait embrasser l'enseignement. En regrettant, avec son dernier bio* graphe, de ne pas trouver dans ses œuvres les renseignements que l'importance du sujet nous y faisait chercher , nous pouvons conjecturer , d'après l'état des Lettres en Normandie, pendant le XI% siècle, que la plus grande importance était attachée, comme partout ailleurs, à l'étude des diverses sciences dont se composaient le Trivium et le Quadrivium ^ ce cercle universellement adopté , au moyen<-ftge , pour renseignement. Après l'étude des lettres sacrées, le réfutateur éloquent de Bérenger avait sans doute accordé une place à cette philosophie scolastique, déjà mise en honneur par les succès brillants de quelques professeurs , et dans laquelle lui-même s'était acquis une si grande renonunée, que l'on allait jusqu'à le proclamer comme l'inventeur de la théologie scolastique.

Nous savons que l'on y surveillait, avec le plus grand soin, l'étude des auteurs latins , si utile pour des hommes qui avaient besoin d'écrire et de parler continuellement dans la langue de Cicéron et de Virgile.

L'abbaye de St-. Etienne ne pouvait rester au-dessous des autres grands établissements monastiques pour l'enseignement de la musique , art dans lequel excellaient trois deshommes les plus distingués de l'époque : Ainard, abbé de St.-Pierre^ur-Dive; Gerbert, abbé de Fontenelle, et le célèbre Durand , abbé de Troarn.

Lanfranc , qui avait pu réunir dans la bibliothèque du Bec plus de 1 60 volumes , ce qui , pour le temps , était énorme , ne mit pas moins de zèle pour doter son abbaye de ce qui était considéré, avec raison, comme le mobilier nécessaire de tout établissement religieux.

msTOiBE. •*- 1-*. fiPOQDB, 1066-120&. 35

Les volumes qui composèreot le pranier fo9ds de la bibliotbèque de St. -Etienne, dorent être copiés par les moines eni^-niêiiies, G*est à ces soiBs que 8*était voué particulièrempnt le pieux Goudulpbe, rami commun de Lan franc et de saint Anselme, célèbre à tant d*autres titres. C'était rendre un grand service aux lettres, que de s'appliquer à corriger les textes des auteurs sacrés ou profanes , si grossièrement altérés, quelquefois, par Tignorance des copistes (1).

Pendant que le célèbre abbé jetait ainsi les bases du grand établissement dont l'orgaaisation était confiée h son zèle, la toute puissante volonté de Guillaume rappela au sîége archiépiscopal de Cantorbéry. Déjà il avait, e)i 1067, refusé celui de Rouen, laissé vacant par la mort de Slaorile, et pour lequel toutes les voix l'avaient désigné au cboix du duc de Normandie. Il s'était trouvé heureux de faire agréer k sa place le savant Jean d'Avrancbes, pour lequel il était allé lui-même à Rome chercher le pattium. Mais cette fois , quoiqu'il eût encore lutté longtemps avant d'accepter le périlleux honneur auquel Guillaume condamnait sa modestie, il rut obligé de céder aux sollicitations des prélats , aux prières de la rtine Matbilde et surtout au comnjondement de son ancien abbé , le vénérable Hellonitt, auquel il obéisaait owMue il Jésua^brist lui-mAoet II partit pour aller prendre possession de son siège, le â&îniUet 1070, laissant l'abbaye aux soins de Guillaume, surnommé Bonne-Ame, élu pour le remplacer par le suffrage unantme des religieux de la communauté.

GUIUAUA1£*B0NNE*AA1E, 2% iWÉ.

io90-in9n.

Girillaome-Bonne-Ame, fils de Radbode , évëque de SéeE, de 4025 à 1082,

(1) M. Ampère fèlicite Lanfraoc d*aToir, comme Tavait fait autrefbb Atcufo , encooragè 01 pratiqué le métier dViMear, è uBeépocHioo* œ tranS éldtsi inae (iRif. Htu de bk F^mm^avaM k Xlf^ êitcU^

Voici ce que dit à ce siget le NarmanHiœ nova ehronica^ publié par MM. Gliéruel et Glianna, dans le t. XVIII*. des Mémoireê de la Société dtê Antiquaireê de Normandie : t Quam Guillelmus rei moralMtur in Noitmanoia, Lanfrancus eratprinceps et cmtos Angli», Scripturoê eorrigene; hiidiu emeodationis daritaie onnis ocddui orbis ecclesia galUcana et anglicana gaudet se illumioatanu •

M. RavaissoD sigoale à la bibliothèque d^Aleoçoa un manuscrit de Gailien , à la dernière page duquel se trouve cette note qui pourrait bien être de la main de LanlVanc : bucvsqqb çoiaaxu BapporU , p^ 259.

26 ABBATB DB SÂIMT-ÉTIBNNB DB CABN.

était cousin de Girard Fleitel (Flagitellus), père de Guillaume 1"., évéque d'Evreux (1 ). La ramille de Fleitel avait été puissante dès le temps des ducs Richard 11 et Richard III. Après avoir été successivement chanoine et archidiacre de Rouen , sous Tarchevèque Maurile , Guillaume était allé avec Thierry, abbé de St.-EvrouU, visiter le Saint-Sépulcre de Jérusalem, et c'était au retour de ce pieux pèlerinage, qu'il était allé s'enfermer à Tabbaye du Bec ; il la quitta pour suivre Lanfranc à celle de St.-Étienne. Déjà affluaient autour du célèbre prélat une foule de néophites empressés de se ranger sous son autorité : Guillaume*-Bonne-Ame fut chargé de diriger leurs études et de les préparer à entrer dans la carrière monastique. Lanfranc l'avait envoyé recueillir les grandes et salutaires traditions de l'école du Bec, afin de les introduire dans le nouveau monastère (2). Doué d'une ftme douce et du caractère le plus aimable, il exerçait sur ses disciples, charmés par sa douce éloquence , un ascendant irrésistible. On vantait sa candeur, sa droiture , son inaltérable dévoûment aux religieux soumis à son autorité. Son savoir égalait sa vertu. Il avait aussi reçu de la nature une très-belle voix , et Vital le cite au nombre des plus habiles chantres de son temps (S).

Pendant les neuf années de son administration , il ajouta aux acqui* sitions faites par son prédécesseur des propriétés considérables , à Caen , à Bavent, à Cully, à Caumont-sur-Dive.

La construction du monastère continuait à être poussée avec activité ; ceux des bâtiments qui devaient |ervir au service des religieux furent terminés par lui , et ce fut aussi lui qui fit mettre la dernière main à la belle église dont la nef, qui subsiste encore aujourd'hui, nous frappe par l'imposante simplicité de son architecture.

Ce fut , en effet, en 1077, qu'il put assister à la dédicace de cet admirable monument religieux. Le roi d'Angleterre avait voulu donner la plus grande pompe à cette solennité à laquelle présida l'archevêque Jean d'Avranches, avec les évêques, ses suffragants, un grand nombre d'abbés, les seigneurs les plus illustres , et une foule immense accourue à

(i) Orderic ViUl, lib. IV, p. Îi8. — Edit de M. A. Le PrerosL

(S) Qnia no?ella plantatio lod noQ poterat alios perfecte inslniere {Vita Beati Lanfranci, Edit de J.-A. Giles, L !•%, p. 291).

(8) Orderic Vital, IV, p. 55i.

HISTOIRE. — l»*. ÉPOQUE , 1066-1204. 27

CaeD , de tous les points. Là , en présence <fu roi lui-même , de la reine Matbilde , de leur fils Robert , de Lanfrane , archevêque de Cantorbéry , de Thomas , archevêque d'York , les riches donations qui avaient été faites à Tabbaye furent solennellement confirmées. A côté de la grande charte de fondation, renouvelée et complétée par le roi, furent placées sur Pautel celles que, à son exemple, les puissants vassaux avaient déjà faites, et auxquelles les richesses dues à la conquête leur, permettaient d'ajouter de nouveaux dons.

Déjà , dans le voyage que Guillaume avait fait en Normandie , en 1067, il avait apporté d'Angleterre, pour sa grande abbaye, de magnifiques présents. Guillaume, de Poitiers , qui témoigne son admiration pour ces dons , aussi précieux par le travail que par la matière , et dont la gloire , dit-il , doit subsister jusqu'à ta fin des siècles y s'est contenté de les signaler, sans entrer dans les détails si chers aux antiquaires, que nous serions heureux, aujourd'hui, de lui emprunter. Nous ne trouvons pas, comme lui, qu'il serait trop long d'énumérer et même de nommer chacun de ces présents. Nous savons, par lui , que les vastes et riches tentures , les magnifiques tissus d'or , dus à l'habileté des femmes d'Angleterre, y furent prodigués (1). Le monarque, qui d'avance avait choisi , dans l'église de St -Etienne , la place où devait s'élever son tombeau , n'avait pas été sans doute moins généreux que ne l'avait été son frère l'Evêque de Bayeux, qui, lors de la dédicace de la cathédrale, venait de lui donner, outre de splendides ornements, cette belle couronne dorée revêtue de lames d'aif;ent, de 16 pieds de hauteur et accompagnée d'autres . couronnes en forme de tours, qui occupait toute la largeur de

la nef (2).

Si les yeux étaient éblouis par la magnificence déployée par le Conquérant, la piété était singulièrement excitée par le spectacle de la châsse

(i) Voluptttosam est ea pertpectare bospilibus maiiinis et qui sspe nobilium eoclesiarum thesauro» TÎderant. Transiret illac hospes gneeus aut arabs, voluptate traheretur eadem (GoilL, de Poitiers, édft. de Dachesne, p. 911).

(S) Voir sur cette couronne et sur les vers {gravés sur les lames d'argent qui ont été conservés par Henri Oresme, chandne de Bayenx, frère de Nicolas Oresme, éréque de Lisieux, en 1877, un savant mémoire de M. Tahbé J. Laffetay Sur le$ fondations , les otits et les sépultvres de la cathédrale de Bayeux, !fOTeml>re 1858.

28 ABBATB DE SA1NT*ÉT1E1<INB DB GABN.

vénérée qui contenait les reliques du saint Martyr, sous Tinvocaiion do* quel l*église tenait d'être dédiée. Guillaume avait obtenu de la vilie de Besançon qu'elle lui cédât une partie du bras de saint Etienne, qui y était conservé , ainsi que des cheveux et du sang du premier martyr et môme une des pierres qui avalent servi à le lapider. Une tradition recueillie par les Bénédictins , assurait même que le Prince avait fait venir de Constan-tlnople le chef de saint Etienne, et Ton célébrait, tous les ans, le 8 octobre, la fêle de cette translation , dans Téglise de Tabbaye (1).

Cest dans la même année que Paul, neveu de Lanfraoc, et moine de St. -Etienne, fut appelé à la direction de Tabbaye de SL-Âlban, en Angleterre. Le monastère avait grand besoin d'un sage administrateur qui pût le sauver d*one ruine prochaine. La plupart de ses possessions Venaient d'être aliénées. Paul eut bientôt , grâce à l'appui que lui prêta son oncle l'archevêque de Cantorbéry, remis les aifaires du couvent dans l'état le plus prospère. Son abbaye se peupla des hommes les plus distingués. Il y ouvrit plus tard un asile à saint Ansebne^ au moment des persécutions. Il rebâtit l'église de St.«Alban, mais il fit détruire, dans un esprit de rigidité qui dut déplaire à plus d'un fier baron, les tombeaux fastueux que l'orgueil des vivants élève dans les traiples en l'honneur des morts. Il mourut en i093.

Un autre religieux de l'abbaye , aussi neveu de Lanfranc , et portant le même nom que VBibhé de St. ^Etienne, parait, d'après une lettre écrite par saint Anselme, n'avoir pas, comme le précédent, hérité des vertus de son oncle ; il avait accepté, malgré la défense de saint Anselme, alors abbé du Bec , la direction de l'abbaye de St. -Wandrille. Le digne prélat lui adressa à ce sujet une remontrance paternelle empreinte d'un grand esprit de charité. Plus tard il consolait le prieur et les moines du malheur qu'ils avaient d'être gouvernés par un abbé ptes que sévère (2).

Le mérite éclatant et les heureuses qualités de Guillaume-Bonne-Ame le mettaient trop en évidence pour que l'on ne saisit pas l'occasion de l'élever aux plus hautes dignités de l'Église. La mort de Jean d'Avranches,

(1) Balllet, F^ du Sâfiift, t. II. 8 aott Hvm Mathiev de la Deogle, L'oHb ml^aire twehami ie» rtliifuei deê SaSmU^ p. l&l.

l2) Qui se craddein super to» ostcndit (SancU Anselmi Epistolarum^ lib. U, p. 858}*

HiSTOiftB» ^ i**. iiPOQ€B , i066»120A. 29

en 1079^ le fit appeler au siège arcbiépiatopal de RcmeiL, oùbrillëreiit d'as plus vif éclat encore les qualités qu'il avait déployées daûs le gouverne-* aem de son abbaye»

GISLEBERT, 3'. Abbê.

10Y9-il01.

Guinaame-Bonne-Ame eut pour successeur Gislebert de Coutances, à qui Guillaume de Jumièges donne le surnom de Catlidus. Cest le S*, abbé dont Guillaume-le^Conquérant avait eu à confirmer Télection. Le monastère et Péglise étaient alors terminés. Le nouvel abbé employa à rachat de nombreuses propriétés , en champs , en prairies , et principalement en vignes, des sommes considérables dues à l'inépuisable générosité du roi d'Angleterre. Il échangea, vers Tannée 1092, avec Jérenton , abbé de St.*Bénlgne de Dijon, contre les églises de St.-Anbert et de St.-Martin-de-Longchamps (cette dernière était située près d^ la forêt de Lions en Normandie ) , FégUse de St.-Hippolyte du Goubertot avec toutes ses dépendances , située dans la Bourgogne , et donnée à St.-Êtienne , par Févéque de GhftloDS. La charte qui établit cet édiattge est souscrite par Robert*«Gourte*Heuse , comte des Normands et fils du Conquérant. Elle fut confirmée par le paipe Pascal II, en 1105 (1).

Guillaume, devenu archevêque de Rouen, fit remise à Tabbaye detow les droits qu^avalt sur St^-Marlin-de^Longchamps Péglisè de Notre-Dame de Rouen; et Tévôquede Bàyenx, Odon, accorda tons les droits éplscopaux qui pouvaient lut appartenir sur les églises de St.-Vigor de Gtaeut, de St-Sanson d'Auuay, de St. -Nicolas et de St. ^Martin de Gaen i d'Ifs , de St.-Mfcliel de Cabourg et de h chapelle de Bavent.

Geoffroy, évoque de Coutances, en fit autant pour Téglise de Garceiles, donnée par Renault d'Orval , pour celle de S^. -Marie de Beupte, du fief

(i) Jérenton était un des plus illustres abbés de la fin du XI*. siècle rt dn comtoeDoeiDent du XII*. 11 iiHil né Ml terrlloii« le Vienne en DaupUnéi v«re l*an f 0A5. Lan^e réféqye de Saiyeut , Odon, pam à Dijon , étant à la suite du pape Urbain , Tabbé et toute la communauté de St.-Bénigne loi firent raccodl le plof gracieux et le plut honorable. Ce prélat, ne sachant comment leur en marquer sa reooonaiaiaaee, sooail & cette abbaye le monaatire de St^Vigor, k la porte de Bayens, qui ne ceiw d'ètne an qirifuré conventod dépendant de SU-Bénigne de Dijon ( Hi$u Utu de la France , t. IX}«

80 ABBATE DE SAINT-iTIENNE DE GAEN.

du Yicomte Eudes, pour celles de St.-Hilaire de Meaiitis, de Hotot, de Houtteville ^ d*Ondefontaine , et d*Herpiménii.

Gislebert , appelé , en 1080 , à TAssemblée de Lillebonne couvoquée par Guillaume-le-Conquéraut, prit part, ainsi que Tarcbevêque de Rouen, les évêques et les prélats de la Normandie, à la rédaction des règlements qui devaient rappeler à leurs devoirs et à Tobservance exacte des lois de TËglise les nombreux prélats qui , subissant Tinfluence inévitable de la société de leur temps, n'observaient pas toujours fort scrupuleusement les règles canoniques.

On ne peut refuser au Conquérant de TÂngleterre les éloges que mérite le zèle qu'il déploya. dans ses réformes ecclésiastiques, surtout en ce qui concerne la discipline des ordres religieux. Par ses soins, de fréquentes assemblées de clergé avaient été appelées à délibérer sur tout ce qui pouvait intéresser la société cléricale.

En Angleterre, il avait été obligé de déployer toute Ténergie de son caractère, pour lutter contre Tignorance et la grossièreté des moines, qui rappelaient plus d'une fois des habitudes de violence empruntées aux traditions de la vie militaire. Puissamment secondé par Lanfranc dans cette louable tâche , il avait considérablement amélioré les mœurs de ces hauts barons revêtus de dignités ecclésiastiques, dont Tévèque de Bayeux, Odon , nous offre un type remarquable.

ËB Tannée 1081, il avait convoqué à Caen le concile célèbre par la proclamation de la Trêve de Dieu , qui avait été Toccasion de Térection de l'église de S*'-*Paix.(l). En 1074 , le Condle de Rouen avait éncrgiquement condamné . les abus qui s'étaient introduits dans les différents monastères. Celui de Lillebonne rappela les prescriptions relatives à la Paix de Dieu, défendit que les prêtres, les diacres, les sous-diacres, les chanoines et les doyens, laissassent pénétrer aucune femme dans leurs demeures , interdit aax laïques le droit de toucher les revenus dus à Tautel, soit pour les sépultures, soit pour les dîmes. Quant aux monastères , des prescriptions énergiques leur rendaient obligatoire Tobservatioii plus exacte des règles de saint Benoit, et attestairat les désordres

(i) i)^, en lOAî» une preinièt^ assemblée convoquée par Guiliaume avait arrêté les preseripUons relatives à la Trêve de Dieu.

HISTOIHE. --^ 1**. ÉPOQUE , i066-120/i. 31

dont ils étaieni trop souvent le théâtre, par le soin même <fue Ton prenait de les condamner et de les punir.

Si Ton s'en rapportait au témoignage un peu suspect du chanoine de Bayeux, Serlon (i) , Tabbé Gislebert aurait eu , plus que tout autre prélat de son époque, besoin de se soumettre aux réformes prescrites par les actes de ce concile. Le poète satirique le représente comme réservant toute la sévérité des lois canoniques pour les moines qu'il dirigeait , tandis qu'il se livrait lui-même sans pudeur à son goût excessif pour la bonne chère.

• L'Abbé de Gaen , dit Serlon , dans ses vers hexamètres, dont la dernière syllabe rime avec la césure du deuxième pied , aime à jouir seul et en secret des délices de la table. Que la communauté jeûne, peu lui importe , pourvu que son vaste appétit soit satisfait. Tandis que la soif et la faim pressent les pauvres moines, il boit outre mesure; il se gorge des mets les plus délicats ; 11 savoure le vin de Falerne ; et les frères n'ont en partage que la mauvaise cervoise qu'ils trouvent dans le cellier du maftre (2). >

Le poète oppose ensuite à l'embonpoint énorme de l'abbé Gislebert la maigreur extrême des moines ; « Un corps si bien nourri ignore les

(1) Voir sur Serlon: Histoire littéraire de la France , t XV p, i. On trouve son nom sur le rouleau des morts consacré à saint Viul. (Léop. Delisle , Bibliothèque de Céeole det Chartes^ 18A6, page &00.> H. Pluquet a Inséré, dans son Buai historique mr la ville de Bayeux (p. iAi et stti?.), les vers corn» posés par Serlon sur la prise et l'incendie de cette vlUe , en 1105. On les trouve encore dans les Notices et Extraits des manuscrits de la bibliothèque du Roi, L XVI , p. 169-177 , avec une notice par Dom Brîal ; et dans le t. XIX du Rerwn franeiearum et gallicarum Scriptores. M. V.-E. Pillet , professeur au collège de Bayeuz , les a publiés avec une traduction française en regard. Les divers poèmes composés par Serlon se trouvent dans les manuscrits: Viteltiu»^ A. XII, de la bibliothèque Cottonnienne, et 37i8 de la bibliotlièque Impériale: un manuscrit du Vatican en contient d'autres qui ne sont pas compris dans les deux précédents. Les vers contre Gislebert, abbé de Gaen, Invectio Serlomsin GisUbertum , abbatem Cadomi^ font partie du manuscrit de la bibliothèque Cottonnienne* Les seuls que nous connaissions ont été recueillis par Tabbé de La Rue , qui les a copiés si inexactement , que nous ne pouvons en reproduire que quelques-uns.

(S) Secretis mensis abbas gaudet cadunensia

Et de communi victu sibi consullt uni : Urget namque chorum sitis atque (âmes monachonim , Pout et ipse nimis; dapibus repletur opimis, Cumque ftilema bibat , privatim pocula libat Cervisis vilis fratrum conventus herilis.

S3 AaBAT£ QE SAINTE ÉTlffUNK DE CABN.

rigueurs de r^bstineiice, dit^il : c Ah! 8i tu jeûnais e&Mtement, tu le ré* duirais à un moindre volume (1) ! »

c Gîslebert est paasioDoé pour la cbasse : c*est le principal objet de ses préoccupations (3)« «

• Plaisant et railleur» il s'abandonne à de» bouffonneries plus dignes d'un jongleur que d*na abbé» heureux toutes les fois qu'il a pu, par les eicès d'un fou rire, se désopUer la rate ; comme s'il devait, 4 force de rire» se faire ouvrir les poUes du Paradis (3). »

 ces défauts Gislebert joignait, d'après le chanoine de Bayeux, um âpreté pour le gain^ qui le jetait dans toutes les ruses de la chicane, au point de tranformer l'abbaye de St-*Étienne en une pépinière de plai* deurs de mauvaise foi {II).

Ce n'est pas en ces termes que s^exprime sur Gislebert et ses religieux saint Anselme , dont le témoigaage doit avoir plus de poids que celui du poète malveillant. Rien 4e plus aSeclueux et de plus tendre que les deux lettres qu'il adresse à l'abbé de Caen et à sa oonuuuoauté; et bien que l'excellent archevêque de Cantorbéry ait prodigué h tous ceux auxquels il écrit les compliments et les éloges , au point de les exposer à être tasés de banalité , il est présumable qu'il n'aurait pas compté , comme il le dit , sur l'efficacité des prières de l'abbé auquel il parait tendrement attaché , si celui-ci eût été tel que le représente son impitoyable détracteur (5).

Une eontestation , élevée en iOfô entre les religieuses de S'*.-Trinité

(1) Cprpu& tan crassom qoq est jqunia pastum :

Si jejuaasses , caroem made tennasses 1

(a) El aviam bid» sua peiklet liUicUudo,

(3) Sic 0«èsantialor, inni ablM8,MéjMulMor,

El quasi per riaoïD Inentaa ste ^radiMmii QueMbel et t/ka m» caoeantt Uia ris».

{k) Ad fraudem tendis, cansb tntenttu agendts»

Et, lucri cura, gaodes eTertere jora:

Nutrix fàlsoniM àtmm tua eamidkonni»

(5) Saint Anselme venait de passer quelques jours au monastère de St*Étiemie et U a?ait été pris en arrivant en France d'une dèvre très-violente : la fièvre, voyant le aalliil aitlievèqne disposé à employer contre elle les prières de ses amis, avait pris la Alite : « Febris, com vlderet me Intentissime meditantem ut ad vos et qnoscumqne possem mitterem pro auxilfo et suocvrsn oratfonum, extenita fugit exterritnm ■ ( Sancti Anselmi Opéra , p. 558-359 ).

HISTOIRE. — l*'. ÉPOQUE , 1066-1204. 33

et les oioiDes de St. -Etienne, Tut réglée au moyen d'une charte donnée la même année par le roi d'Angleterre, et souscrite par les évêques GIslebert, d'Évredx; Michei, d'Avraoclies; GIslebert, de Lisieux ; Baudoin, abbé de St. -Edmond; Robert, comte de Mortain; llobert de Belesme, etc. Les limites des deux abbayes étaient déterminées d'une manière plus précise, et l'église de St. -Nicolas , que venaient de construire les moines de St. -Etienne, sur laquelle Tabbesse de S^'. -Trinité (c'était Cécile ; fille du Conquérant lui-même , qui administra l'abbaye pendant quarante années) , avait élevé des prétentions, fut définitivement adjugée à l'abbé Gislebert. Le territoire sur lequel les religieux de St. -Etienne avaient construit l'église de St. -Nicolas dépendait, quant à la juridiction spirituelle , des paroisses de St.-Étienue-le-Vieux et de St.-Martin. L'évéque de Bayeux , auquel appartenait le patronage de ces deux églises, rayant cédé à la reine Mathilde, celle-ci en avait gratifié Fabbaye de S^- Trinité. liCs hommes de l'abbé de St. -Etienne se trouvèrent donc sous la dépendance spirituelle de Tabbesse deCaen, qui paraissait peu disposée à renoncer à ses droits. Le roi d'Angleterre mit les deux abbayes d'accord, en donnant à celle de Sr. -Trinité une extension considérable de territoire dans le quartier St. -Gilles, pour obtenir qu'elle renonçât à toute prétention sur l'église de St. -Nicolas. Lachartequ'ildonnaàce sujet nous apprend que les maisons alors existantes dans le Bourg-l' Abbé, n'étaient encore qu'au nombre de soixante-douze ; elles demeurèrent attachées aux anciennes paroisses. H n'y eut d'exception que pour cinq d'entr'efles probablement construites pendant le litige : elles formèrent le noyau de la paroisse de St.-Nicolas, soumise au patronage des moines de St. -Etienne. Cette paroisse ne tarda pas à prendre de grands développements , et elle reçut le nom de Su- NicolaS'deS'Champs, à raison de la situation de la nouvelle église (1).

La prodigieuse activité de Guillaume suffisait à tout. En lui brillent à la fois cette énergie guerrière qui caractérise un héros du XP. siècle , et ce génie de l'organisation , propre aux fondateurs d'empires. Le moment arrivait enfin où allait se terminer une carrière , signalée par quarante années de travaux et de succès.

(i) Voir , dans le XIV*. TOlume des Mémoires de la Soerété des Àntiifuaires de Normandie, une note fort intéresMbtè de M. Gervais sur régllse de St.-NicolBs de Caen. Nous y reviendrons dans une autre partie de cet ouvrage;

3& ABBATB DE SAINT'-^TIBNNE DE GABN.

Guillaume s'était jeté, avec sou impétuosité ordinaire, dans le Vexin français que Philippe de France refusait de lui rendre. Dans la première semaine de juillet 1087 , il entra par surprise dans la Tille de Mantes et la mit à feu et à sang. Comme il galopait à travers les décombres de Tincendie, un mouvement de son cheval l'attira brusquement sur le pommeau de la selle , et la violence du choc fut telle qu'il se blessa an ventre. L'agitation qu'il s'était donnée et l'excès de la chaleur lui occasionnèrent une maladie qui fut bientôt jugée mortelle. Transporté d'abord à Rouen , puis à l'église de St.-Gervais en dehors de la ville, il y mourut, le 9 septembre 1087, après avoir résumé sa vie héroïque dans un discours mémorable, dont la substance nous a été conservée parle plus recommandable des historiens de son temps. 11 s'y rendait justice, en proclamant qu'il n'avait jamais violé l'Église de Dieu , ni vendu les dignités ecclésiastiques ; qu'il avait toujours détesté la simonie , et choisi les plus dignes , pour les élever aux dignités ecclésiastiques : témoins Lanfranc , Anselme , Gerbert , de Fontenelle , et Durand , de Troarn. Neuf abbayes de moines et une de religieuses avaient été fondées par ses ancêtres. Depuis son avènement, il avait construit 17 couvents de moines et 6 de religieuses.

Dans ses derniers instants, il donna à l'abbaye un manoir à Vains, dans le diocèse d'Avranches, et ordonna de plus que sa couronne, son sceptre , sa verge d'or et les autres ornements royaux , des candélabres et des vases précieux, fussent déposés dans l'église (1). Sa volonté dernière était qu'on le transportât dans son abbaye de Caen , pour y être inhumé, ainsi que la reine Mathilde l'avait été , quatre ans auparavant, au milieu des saintes femmes qu'elle avait réunies à l'abbaye de S\ -Trinité.

Rien n'est plus propre à donner une idée de l'état social en Normandie, à la. fin du XP siècle, que ce qui se passa au moment où la mort vint fermer les yeux d'un monarque, naguère si puissant et si redouté. Il avait laissé à Robert, son fils atné, le duché de Normandie; à Guillaume , l'Angleterre; à Henri 5,000 livres d'argent et l'espérance.

(i) CoroDam qua In celebrioribua festiTÎtatibus inter sacra missaruiii solemnia coronabatur, coin soeptro et tirga et pretiosi lapidis calice « aureisque candelabris et ccteris ad corooain pertiaestibua regalium iniignium dédit. Id nimirum salnbri oonsUio disponens, nt nbi canib tepulturam habiturna erat, ibidem tanta cbaritatis sua munilicentia prodesiet (Charte donnée par Guittaume-le-Roui , en 1088).

fiisTOiEB. — 1**. ÉPOQUE , 4066-1204. 55

Robert , qui , par ses révoltes incessantes , avait si souvent affligé son père, dont les touchantes sollicitations de la reine Hatbilde ne réussirent pas toujours à apaiser le courroux , était alors réfugié à la cour • du roi de France. Guillaume-le-Roux venait de partir pour T Angleterre , avec une lettre adressée à Lanfranc, chaîné d'assurer sa prise de possession de la couronne. Aussitôt que le roi eut rendu le dernier soupir , Henri se hftta d'aller saisir , dans le trésor paternel , 1^ somme qui lui était léguée , d'en vérifier le poids pour s'assurer que rien n'y manquait , et de chercher un lieu sûr pour y déposer son argent.

Les hommes qui entouraient le monarque expirant, furent frappés de stupeur; les plus riches s'empressèrent dcxinonter à cheval pour aller, en toute hftte , mettre leurs biens en sûreté , et se préparer à repousser les attaques de leurs voisins ; les domestiques , après avoir pillé les vases précieux, les armes et jusqu'aux vêtements du roi, laissé nu sur le plancher, prirent la fuite; et lorsque l'archevêque Guillaume et le clergé, accourus pour veiller auprès de ses restes inanimés, voulurent, selon ses désirs, les faire transporter à Gaen, on ne trouva pas un seul de ses serviteurs pour prendre soin de ses funérailles; il fallut qu'un noble chevalier, Hellouin, touché de compassion, se procurât à ses frais des embaumeurs, des garde-morts, et une voiture, et ftt conduire le corps du roi au port de la Seine , d'où il fut porté à Gaen , par eau , et ensuite par terre.

L'abbé Gislebert et tous les moines de l'abbaye s'avancèrent respectueusement au-devant du cercueil de leur bienfaiteur, au milieu d'une multitude de clercs et de laïques, qui versaient des larmes, ou faisaient retentir les airs de leurs chants religieux. Tout-à-coup , un accident imprévu frappe la foule de terreur : le feu a pris dans une des maisons de la ville , d'où sortent des tourbillons de flammes qui menacent d'envahir une partie de la cité ; la foule se disperse ; les moines seuls accompagnent le corps du monarque jusqu'à l'église de leur couvent.

Là, bientôt après, une imposante cérémonie réunissait Guillaume, archevêque de Rouen; Odon, évêque de Bayeux; Gislebert, évêque d'Évreux; Gislebert Maminot, évêque de Lisieux ; Geoffroy, évêque de Coutances; Girard ,' évêque de Séez. Parmi les abbés étaient accourus Anselme, du Bec; Guillaume de Ros, de Fécamp; Gerbert, de Fon-

tenelle ; Gontard,. de Jumièges; Mainier , de St.-ÉTrouU ; Foulques, de SL-Pierre-sur-Dive ; Durand, de Troarn; Robert» de Séez; Osbern, de Bernay; Roger, du Mcnit-SL^Midiel ; Nicolas, de St-Oueu de Rouen , et Gautier , du Mont de la S". -Trinité de Rouen.

A Textrémité de la nef, avait été déposé sur un brancard le cer* cueil du roi, auprès de la fosse dans laquelle il devait être descendu. Quand la messe fut terminée, Téloquent évêque d'Évreux, Gislebert, monta en chaire et prononça son éloge funèbre, en présence d'un auditoire qu'un pareil sujet devait vivement impressionner. Mais au moment où il terminait sa harangue , après avoir engagé ceux qui Técoutaient à prier pour le repos du prince qui venait de se présenter devant le tribunal du Tout-Puissant, et à lui accorder un généreux pardon , dans le cas où ils auraient eu à se plaindre de lui , un riche habitant de Caen (1), nommé Âscelin , fils d* Arthur , se leva, et s'adressant d'une voix haute et ferme à Tassistance: « Cette terre que vous foulez, s'écria-t*il , fut remplacement de la maison de mon père ; cet homme pour lequel vous priez, n'étant encore que duc de Normandie, la lui enleva violemment et , sans respect pour ses justes, réclamations , y fit construire cette église. Je revendique donc ce terrain,, de la pari de Dieu; je m'oppose à ce que le corps du ravisseur. soit, couvert de ma terre et enseveli dans mon héritage. > Ce n'est pas sans une vive émotion, que l'on entend la voix d'un seul homme < protester , au nom du droit , contre un des plus fiers représentants de cet héroïsme guerrier , qui faisait un si épouvantable abus de la force. Les évèques et les seigneurs entourent Ascelin , dont les voisins appuient la requête et confirment la déclaration par leurs témoignages. Pour le seul emplacement du tombeau , on lui donne sur le dwuop 60 sous , et les moines s'engagent à lui payer le prix de sa terre, a'empressant de contribuer à ce prix au salut de leur maître spécial (2).

(i) « Homme asset mal conseillé » , dit M. de Bras, > un chevalier , mile$ quidam, » dit Guillaume de Malmesbory (p. 118 )• Sa famille possédait d'asaei grands biens dans cetle partie de la Tille, et Pabbé De La Rue pense que la parte iPArthur, dont parle Wace, poufrait bien avoir, reçu son n^m du père

d'Ascelin.

(2) Orderic Vital, liv. VII. Guillaume de Malmesbury dit que œ fut Henri 1*'. lui-même qui, présent à la cérémonie , fit compter au réclamant 100 livres d'argent.

HisxoiaB. — l**. É^OQVE , 1066-1206. 37

La cérémoBie put alors être continuée; cependant, au moment où Ton dépesait dans la bière le corps que l'on était obligé de plier pour Ty faire entrer, le yentre, qui était très-gros, se rompit et exhala une odedr fétide que la fumée de l*encens et des aromates ne put faire disparaître. Les prêtres, frappés de terreur, se iifttèrent d'acbever la cérémonie et de quitter Téglise.

Le dernier éditeur d'Orderic Vital (1) rappelle qu*à Tépoque où avaient lieu ces dramatiques scènes, mourait saintement sur une terre étrangère la sœur de Harold, et il signale avec raison le contraste que présente la mort paisible et douce de cette princesse, avec les funéraMles troublées de Tennemi de sa famille.

On a révoqué en doute la réalité de la réclamation d*Ascelin , fondée cependant sur le texte positif de Vital, qui assure avoir vérifié, avec une scrupuleuse exactitude , les détails relatifs à la mort du Duc

Un passage de la grande charte, donnée plus tard par Henri II, semble cependant ne devoir laisser aucun doute sur Texactitude des faits racontés par Vital. • Ranulfe , fils d'Âscelin , y est-il dit , a vendu à Tabbaye de St. -Etienne toute la terre qui pourrait lui appartenir ( sui Juris ), dans lintérieur et à Fextérieur de Téglise ( itOra ecclesiam et circa ). Ni lui, ni ses héritiers , n'auront le droit d'élever une clameur au sujet de cette vente et de celles qui ont été faites précédemment à Tabbaye. Tous les objets dont se composent ces diverses ventes , ont été énumérés et confirmés, devant Tautel de St. -Etienne , en présence de Fabbé et d'une grande partie de la communauté, par Ranulfe, accompagné de sa femme et de ses enfants, qui s'engagent solidairement avec leur père à tenir cette vente comme valable et légitime. >

Tant de précautions annoncent le désir d'empêcher le retour d'une réclamation faite précédemment.

Un magnifique tombeau fut érigé par les soins du nouveau roi d'Angleterre, en l'honneur de son père , au lieu même où celui-ci venait d'être enseveli : on connaît le . nom de l'artiste qui fut chargé de ce travail. C'était l'orfèvre Othon, auquel Guillauooe-le-Roux remit une grande quantité d'or, d'argent et de pierres précieuses, pour qu'il pût élever un mo-

(i) M. A. Le PrevoftL

38 ABBAYE DB SAINT-âTIENPTE DE GABlf.

numeDt digne du monarque. On a reproduit partout les vers composés par Thomas , archevêque d*York , et qu*on y avait fait graver en lettres d*or (1),

Lanfranc ne survécut que deux ans au roi d'Angleterre ; ce fut assez pour qu'il pressentit les sanglants démêlés que devait susciter entre les fils de ce prince une rivalité funeste , et pour comprendre les difficultés qu'allait rencontrer l'administration des affaires ecclésiastiques , dirigées par lui pendant 19 années, avec une main si ferme et si habile (2).

Robert-Courte-Heuse étant parti pour la croisade en 1096, après avoir engagé pour 5,000 livres d'argent , à son frère Guillaume-le-Roux , son duché de Normandie ; ce départ devint l'occasion , comme nous le verrons, d'un assez grand nombre de donations faites aux religieux de St.-Étienne par les seigneurs qui suivirent ce prince (3).

Gislebert, qui continua à gouverner le monastère de St.-Étienne pendant le règne de Guillaume-le-Roux (de 1087 à 1100) , reçut de ce prince une charte par laquelle , en échange de la couronne, du sceptre et des autres ornements dont Guillaume-le-Conquérant avait gratifié l'abbaye , il lui donnait , comme nous l'avons dit plus haut , une terre dans le comté de Sommerset Mais la mort ayant frappé le roi d'Angleterre, dans le temps où allait se conclure cet échange, il ne fut consommé que par son successeur,

(i) Thomas, originaire de Bayeu, archerèqoe d^ork dépôts le mois d*août 4070 jusqu'au 18 uo* ▼embre 1100, était frère de Sanson, é?êqne de Rochester.

(3) Lanfrancus , archiepiscopus , doctor luculenlus dericonim et pater dulciasimus monachorum , a rébus transitoriis ad etenias traDsKt,quo in anno terrae motos fuit terribilis. (Henri de Huntindon, liv. VII^ p. 872.) Il est difficile de rien ajouter à cet éloge que fait de Lanfranc Guillaume de Poitiers : « Lanfrancumr . de quo Tenit in lilem plusne sit meritus reverentiam atque gloriam seculariom ac diyinarum siogulari peritia, an ordinis monachi singulari obserrantia, intima familiaritate colebat (Willelmus); ut patrem ▼enerans, verens ut pneceplorem, diligens ut germanum aut prolem* llli consulta anime sue, illi speculam quamdam unde ordinibus ecclesiastids per omnem Normanniam prospioeretur oommisit. ■ ( Apud Duchesne , p. 19A. )

(8) On sait que son oncle, Tévéque de Bayeux Odon, qui atait assisté au concile de Glermont avec Gislebert, évéque d*Evrtux, et Serlon , éréque de Sées, partit aussi pour la croisade et mourut deux ans après, en 1098, à Palerme. Parmi les seigneurs qui partirent avec Robert et Tévéque de Bayeux pour ces expéditions héroïques, dont le résultat a été si fevorable à Témancipation des classes inférieures, on remarquait les seigneurs à^Harcvwrt , de Préaux, de Tilly , de Hottot , de toumebu , de CreuUtf , de Villers , é'Argencet , de Su»Àignan , d'AnfrévUle , de Mathan , de Clinchampâ, de Vieux , de Fon^ tenay , et le chapelain du Duc, Amould Malcouronne, qui abandonna Técole qo*il dirigeait à Caen pour le patriarchat de Jérusalem. ( Michaud, OUtoire des Croiêadêi,L I , p. &81 , ~- et Bibliograpkù dtê Croiêodiê j L I « p. 814* )

HI8T0IEB. — 1". âPOQUB , 1066-120&. 39

Henri I*'. Ce fut le dernier acte de TadminiBlration de Gislebert, mort dans Tannée qui suivit Tavènement de ce prince.

ROBERT !•'., 4% AbbL tlOf-1109.

Au moment où l*babiie Henri 1". se bfttait de se faire reconnaître comme roi d'Angleterre, son frère Robert arrivait de Jérusalem, après avoir épousé, en Italie, Sibille, fille de GeoiTroi, duc de Conversano et neveu de Robert Guiscard. Reconnu sans diflSculté comme duc de Normandie , il avait repris ses habitudes folles et dissipées ; et , pour satisfaire une ambition que ne soutenaient ni la prudence , ni la résolution , il engageait contre son frère cette lutte inégale que devait terminer, en 1106, sa défaite à Tincbebray.

Les cinq années pendant lesquelles il administra le duché de Normandie, furent signalées par tous les désastres que pouvaient entraîner les guerres privées , dans un temps ob elles avaient pour résultat inévitable le pillage des monastères et la ruine des malheureux habitants des campagnes. Peu s'en fallut que la ville de Gaen ne fût détruite. Henri I". , débarqué, en 1105, à Barfleur, s'était porté sur Bayeux, que défendit avec courage le chevalier Gautier d'Aulnay. Irrité de la résistance qui lui était opposée , le roi ordonna qu'on mit le feu à la ville dont il fit un monceau de ruines. La ville de Gaen , sans s'effrayer de ce désastre , se

disposa à se défendre avec vigueur ; mais quatre de ses principaux habitants résolurent de la sauver du pillage, en la livrant au roi d'Angleterre. Ge fut dans un jardin situé entre l'église de St. -Martin (1) et le mur de la ville, attenant à la porte d'Arthur, que fut tramé le complot de défection. Les portes de la ville furent ouvertes au roi, qui récompensa les traîtres, en leur donnant la ville d'Arlington en Angleterre. Elle rapportait , dit Orderic Vital , un revenu de 80 livres.

A une époque où le courage guerrier était considéré comme la première des vertus, la ville de Gaen fut beaucoup moins reconnaissante

(I) Cette église a été démolie en 1789.

de ractioD qui Tavait soustraite au désastre dont Bayeax avait été' Trappe, qu'elle ne Tut sensible à la honte d'avoir été livrée sans défense. Au temps d'Orderic Vital , la ville d'Arlington avait encore le nom de faille des traîtres s et les chroniqueurs, en parlant de cette défection, ajoutent que le lieu où elle fut consommée c ne porta onques depuis ni feuilles, ni fruits (1). »

Pendant les troubles qui signalèrent l'administration de Tabbé Robert, plusieurs propriétés que possédait l'abbaye , lui furent enlevées : ce ne sera pas la dernière fois qu'elle aura à repousser les attaques de quelques-uns des seigneurs qui, après l'avoir enrichie, ne se feront aucun scrupule de chercher à la dépouiller. Le belliqueux baron qui, dans un élan de dévotion, s'était montré généreux envers l'église, revenait aussi prompiement à ses habitudes, et pour peu que le besoin d'argent se fit sentir, il trouvait commode de se faire payer, à beaux deniers comptant, les domaines dont il regrettait d'avoir fait l'abandon.

L'abbé Robert avait eu soin de profiter du passage de Robert-Courte- Heuse , à Caen , pour obtenir de lui une foire et un marché à Cheux. Pendant le petit nombre d'années qu'il fut à la tête de St.-Étienne, nous trouvons peu de traces de son administration. Nous savons seulement, par le Neustria pia qui emprunte ce détail' au Livre rouge de la cathédrale de Bayeux, que ce fut entre lui et l'évéque diocésain, Richard de Douvres , qu'eut lieu la première contestation relative à la juridiction de l'évéque. Elle se termina à l'amiable. Nous ne retrouvons plus le nom du même abbé , qu'à une assemblée convoquée à Falaise , par Henri V\ , lorsqu'il fut devenu possesseur du duché de Normandie; l'abbé Robert y mourut subitement en 1108.

EUDES I". , 5«. Abbé.

Pendant le long règne de Henri I". (de 1100 à 1135), l'abbaye vit

(i) Les éYénemcDU de cette époque ont été racontés, avec beaucoup de talent, par M. G. Mancel, dans son Hiitaire de la ville de Caen et de tes progrès , ouvrage que nous ne saurions trop rengager à terminer. (La première partie a été imprimée en 1886, Caen, Clérisse, éditeur. )

HI8T01EE. — 1". iPOQVE , 1066-1 20&. 41

s*accrottre et son importance et ses privilèges. Le nom de Tabbé Eudes se trouve mentionné dans un grand nombre d'actes relatifs à Thistoire de son temps.

Les diverses acquisitions faites par lui sont consignées dans une charte, conservée aux archives du Calvados, et qui abonde en détails propres à répandre du jour , soit sur Thistoire des hommeç les plus distingués du XIP. siècle , soit sur Tétat géographique de la Normandie , soit sur les coutumes et la jurisprudence du temps. Sous tes divers points de vue, elle mérite une étude spéciale (1). On voit d*abord qu'elle appartient à répoque où les expéditions d'outre-mer ne cessent d'appeler , dans les Lieux-Saints, les aventureux' contemporains de Robert et de Boémond; la plupart des seigneurs qui donnent, vendent ou engageut leurs biens, reçoivent du riche monastère, avec l'argent nécessaire pour leur voyage , des chevaux de guerre , acquis à Tabbaye par la professiou de certains guerriers qui, d^oûtés du fracas du monde, s'y sont retirés en lui donnant tout ce qu'ils possédaient. C'est ainsi qu'avaient fait : Robert Tresgoz , Herbert de Bréville, Godefroy de Subies, Guimond et Roger de Cairon. Toustain , fils de Turgis , abandonna , en 1096 , son domaine de Luc-sur-Mer, consistant en quarante acres de terre et une masure, située près de l'église. L'abbé de Caen (c'était Gislebert) lui donna en échange quatre marcs d'argent et un cheval de guerre. Si Toustain , sa femme et son fils , étaient de retour de la croisade au bout de six années > ils rendraient à l'abbaye les quatre marcs d'argent et reprendraient trente-quatre acres de terre sur les quarante qui avaient été engagées. Mais si , après l'expiration de ces six années , ni lui , ni sa femme, ni son fils, n'étaient de retour, l'abbaye devait conserver à perpétuité la totalité de la terre (2).

Hugues Pesnel, en donnant au même abbé Gislebert les deux tiers de la dtme de l'église de Fontenay, avec une acre de terre, le tout du consentement de sa mère Lesceline , à qui cette dtme appartenait ( de cujus maritagio ipsa décima erat), reconnaissait avoir reçu une mule de

(1) Celte eharte ou déclaration qui a poar titre : Emptiona Eudonh abbatù tancti Stephani , est admirablement écrite en quatre colonnes simulées , sur une large peau de Télin. Elle porte le n^ 13.

(3) Charte cyrograpke , composée des si\ premières lettres de Taiphabet et datée de l'an de ClncarcatioD 1096 (Archives du Calvados, Tonds St. -Etienne, n". 10).

/iâ ABBAYE 0B SAINT'ÉTIBNNE DE GABN.

la valeur de vingt marcs d^argent et quatre-vingts livres d'Anjou, qu'il avait employées pour payer sa rançon (i). Pour prix d*une coneession faite à Tabbé Eudes, Guillaume Bacon fut heureux de recevoir pour lui un magnifique palefroi, et pour Roger Bacon, son fils, la cuirasse qui avait appartenu à Robert Tresgoz. Les femmes ou les sœurs des vendeurs ou des donateurs n'étaient pas oubliées; on leur accordait, comme épingles, soit une cape, soit une robe de futaine. L'abbaye accordait aussi , suivant Timportance des legs, la participation aux biens spirituels dont elle pouvait disposer, c'est-à*-dire des prières ou même Tbonneur d'être enterré dans le cimetière du couvent.

I^s hommes de Secqueville , sMmis dans la société du monastère , lui donnèrent deux parties des dîmes de leur pays. 11 parait cependant qu'ils ne se pressèrent pas de remplir leurs engagements; car l'abbé Eudes et le chapitre de l'abbaye crurent convenable d'ajouter à la première faveur des présents en argent ou en provisions alimentaires pour chacun des sociétaires qui avaient souscrit la donation , afin de les engager à en exécuter les clauses dans toute leur étendue. Un grand nombre de ces donations avaient été faites en présence du roi Henri P^ , par lequel elles furent confirmées, et c'était dans le chftteau de Caen , en présence des barons composant la cour de l'Échiquier , que ces diflTérents actes avaient été souscrits ou proclamés. La même charte nous fournit l'indication d'un jugement prononcé, en 1118, en pleine assise, in plena assista ^ dans le château de Gaen , contre un certain clerc , nommé Herbert.

L'abbaye s'était plainte de ce que celui-ci l'avait troublée dan^ sa possession de l'église de Secqueville. Le roi Henri I". cite le clerc devant sa cour. Au jour fixé , l'abbé Eudes et ses religieux ne manquent pas de se présenter dans le château, avec leurs titres et leurs pièces justificatives; Herbert fait défaut, manquant ainsi à ses devoirs envers le roi , les barons et tout l'Échiquier. Par un arrêt solennel , la propriété de l'église est assurée au monastère de St.-Étienne. Le jugement était porté par Henri l*^ lui-même ; Jean , évêque de Lisieux ; Robert de Lahaye; Robert de Subies; Raoul Tesson; Roger Marmion; Guillaume Patris, et Robert CarboneL

(1) De quibus redemi me de captione in qua diu cum multa anxietate et ingenti damno meo nostrarumque renim detentus fueram ( Bibliothèque impériale, Manuscrit de Gaignières , 206, p. 23 el2à).

HI8T0IBE. — 1". lÎPOQUE, 1066-120/i. 43

L'abbaye de St. -Etienne renonça solennellement, à cette époque, à Faumône de Mortain qm loi avait été accordée précédemment par le céiëbre ermite Vital. Les moines de Tabbaye déclaraient que c^était de leur propre volonté, sans y être contraints, quUls consentaient à cet abandon, uniquement par égard pour Tétàt dMndigence dans lequel se trouvait Vital. On sait qoe cet bomme , aussi distingué par sa fer^'eur religieuse que par rénergie de son caractère , s*était acquis , en renonçant au monde et en allant vivre dans le désert, une grande réputation de sainteté qui, en plus d'une occasion , hii permit de s'interposer eflTicacement entre ces farouches barons nornmnds, disposés à saisir avidement toutes sortes de prétextes pour se faire la guerre,

A l'époque de la dernière lutte qui avait eu lieu entre Henri et Robert, Vital était allé trouver ces deux princes et s'était efforcé, par ses larmes, ses prières et ses exhortations éloquentes , de rétablir la paix entre les deux frères. Voyant que ses supplications n'étaient pas écoutées, il leur avait défendu , au nom de la religion , d'en venir aux mains, et de renouvêler le forfait exécrable des enfants d'ŒdIpe.

Cette aumône, qui lui avait été donnée par le comte de Mortain et qui se composait de la 'dlme de tontes les propriétés de ce seigneur , il en avait fait Fabandon à l'abbaye de St. -Etienne de Gaen, lorsque le Comte eut été puni, par la perte de ses domaines, de l'appui qu'il avait donné au duc Robert. Plus tard , sollicité par les prières des habitants du pays, Vital fonda l'abbaye de Savigny , et alors Henri I". Ini-mème engagea l'abbé Eudes à contribner à cette fondation par la cession dont nous venons de parler. Vital mourut en 1119 (1).

L'abbé Eudes P'. assista , eu 1128 , au synode de Rouen présidé par Richard de Douvres, évêque de Bayenx. Les guerres qui avaient eu lieu depuis la mort de Guillaume-le-Couqnérant , les dévastations et les scandales qni eu avaient été la suite, appelaient tout naturellement ces grandes réunions dans lesquelles la sagesse et la piété des grands di-

(i) Sur le rôle qui, selon Tusage, fut porté dons les divers monastères de France et d'Angleterre, les rel^enx de St-Étienne avaient écrit la prière suivante : i Orale pro nobis, pro Willelmo rege, pro Lanfranco et Guillelmo arcbiepîscopis, Gisleberto et Roberto et aliis Tratribus prxsentibus, amicis et beneractoribas nostris, quibus omnibus det Deus sternam vitam. >

kll ABBAYE DE SAlNT-^TIENNE DE GABN.

gnitaires de TÉglise s*efforçaient d*apporter des remèdes , trop souvent împuissaDts , aux désordres des monastères. Matthieu d'Albanie venait apporter à la réunion l'appui de l'autorité pontificale dont il était le représentant (1).

Les principaux actes du synode concernaient les religieux réguliers , et renouvelaient l'ordre donné précédemment de renvoyer leurs femmes et leurs concubines. Les abus devaient être encore plus scandaleux en Angleterre , comme le prouvent les actes du concile de Londres, qui eut lieu l'année suivante (2). Il était aussi enjoint à tous les laïques, coupables d'avoir usurpé les biens des monastères , de les restituer, sous les peines canoniques les plus sévères.

Si l'on en juge par les chartes accordées par Henri I". à l'abbaye de St. -Etienne, on voit qu'il ne se montra pas moins disposé en sa faveur, ^ que ne l'avaient été ses prédécesseurs. Non-seulement il confirma toutes les donations faites par ses frères et son père , mais il voulut encore y ajouter de nouvelles faveurs. Il lui donna plusieurs autres domaines en Angleterre, en lui accordant les droits les plus étendus.

Eudes P^ était encore abbé de St. -Etienne à l'époque de la mort de Henri I". Celui-ci était venu à Caen, en USA, où s'étaient célébrées de joyeuses fêtes pour la naissance de son petit-fils Henri , fils de Geoffroy d'Anjou et de l'impératrice Mathilde , sa fille.

L'année suivante , des scènes bien différentes avaient lieu à l'abbaye. Henri était mort à Lions-la-Forêt , d'où son corps, escorté de 20,000 hommes, fut porté par les grands jusqu'à Rouen et déposé dans la cathédrale. Son cœur fut placé dans le monastère du Pré ou de Bonne- Nouvelle, dédié à la Sainte-Viei^e , et fondé par la reine Mathilde. Comme il avait ordonné avant de mourir que l'on transportât son corps en Angleterre , pour être déposé dans l'abbaye de Radingue qu'il avait fondée , ses restes mortels furent conduits à Caen , par la route de Pont- Audemer et durent être déposés dans la basilique de St. -Etienne jusqu'au moment où il serait possible de les embarquer. Les vents contraires les y retinrent pendant quatre mois. Par une triste coïncidence qui rappelait

(1) Orderic Vital , lib. XII , p. 282. Concilia Nonnanniœ , p. 80.

(2) De uxoribus sacerdotum prohibendis (Henri de Huntindon , p. 38&].

HISTOIRE. — 1". ^POQUB , i066-120&. 45

ce qui s'était passé à Toccasion des funérailles de son père, Guillaumele-Conquérant , son corps déjà tombé en décomposition exhala une odeur tellement fétide que Téglise tout entière en fut empestée.

L'abbaye de Caen fut encore gouvernée , pendant cinq ans , par Tabbé Eudes I".,qui assista, en 1138 , avec Tévéque de Bayeux, à la dédicace de Tabbaye d'Ardennes, fondée, dès Tannée 1122, par Gilbert, religieux de Tordre de Prémontré. Il mounit en 11 &0.

ALÀIiN I» , 6*. ABBÉ.

Il40-tt5l.

Alain, appelé, après la mort de Tabbé Eudes, à la direction du monastère de St. -Etienne, avait été choisi, en 1128, pour être abbé de St.-Wandrille (Fontenelle) , et il assista au concile provincial qui fut tenu à Rouen cette année. Ayant refusé de faire sa profession d'obéissance à Tarchevéque, qui de son côté ne voulut point lui accorder la bénédiction abbatiale , il s'attira de la part du pape Innocent II d'amères réprimandes. Cependant il aima mieux ne pas prendre le gouvernement de St.-Wandrille , que de renoncer aux privilèges accordés à cette maison par les souverains pontifes. U se retira , en 1137 , auprès des moines de Caen qui, 3 ans après , Télurent pour leur abbé.

U fit confirmer par Hugues , archevêque de Rouen , le droit de synode et de procession , aux fêtes de la Pentecôte , qui lui était contesté par les chanoines de Bayeux. L'acte qui mit fin aux débats soulevés à cette occasion, fut signé par Rotrou, évêque d*Évreux; Robert, abbé de Fontenày, et Vincent , abbé de Couches.

Dans le même temps, un accord fut fait entre les moines de Caen et ceux de Tabbaye de St-Wandrille, au sujet de la dfme de Cheux , dont une partie fut cédée à ceux-ci. Le nom de Tabbé Alain est encore mentionné dans une charte par laquelle Robert, fils de Tébalde, renonce à ses prétentions suf une maison appartenant à Tabbaye, dans la paroisse de St.- Pierre de Caen (Darnetal).

&6 ABBATE DE SAlNT-lâTIENNE DE CAËN.

PIERRE P'. . ?•. ABBÊ.

Pierre flgure en qualité de prieur dans la charte que nous venons de citer. Il succéda , en 1151 , à Tabbé Alain. Trois ans après « Henri II qui, dès Tannée 11 /il, était devenu maître du duché de Normandie, succédait sur le trône d'Angleterre à Etienne de Blois. L'administration de l'abbé Pierre ne nous est signalée que par un de ces faits qui attestent cette turbulente activité et cette irrésistible ardeur de pillage, qui caractérisent l'époque Téodale. En 115A, Robert Fitz-Bernard , vicomte de Caeu et seigneur de Moult, avait, au temps de la vendange, brûlé quatre maisons, un pressoir et un cellier que les moines de €aen possédaient à Moult. Le vin fut perdu, les chevaux et les boeufs périrent. L'abbé de Gaen n'avait guères à opposer aux violences du fougueux baron que les armes spirituelles dont il pouvait disposer. Elles furent assez puissantes pour amener une réparation solennelle.

L'évêque de Durbam et le comte Ranulfe de Briquessart amenèrent Robert à l'abbaye de St. -Etienne , pour le faire relever des peines canoniques portées contre lui. L'abbé se montra inflexible, et l'évêque de Durbam fut obligé de solliciter à genoux le pardon de son ami. L'abbé Pierre et les religieux se rendirent eafin à ses sollicitations , 4 condition que, pour les indemniser , le coupable leur donnerait la dîme de Mouen et &0 souB de monnaie du Maine. Robert ratifia en même temps les donations qui leur avaient été faites dans le fief de Moult par Hugues de Rouvres et Emma , sa femme. L'acte portait les noms de l'évêque de Dorham, du comte Ranulfe de Briquessart, de Raoul de Gbeux, de Robert de Grainville, de Ranulfe de Tessel et de Bernard de la Bigne (1).

C'était à la même époque que Raoul Tortaire faisait , à Gaen et à Bayeux , ce voyage dont le récit versifié fournit , sur l'état florissant dans

(1) De La Rue, Es$aii sur la tfilU de Caen , t I, p. 881 , diaprés le cartulaire de SL-Êtienne.

HISTOIRE. — l". ÉPOQUE, 1066-1204. 47

lequel se trouvaient ces deux cités , des détails trop précieux pour être né^és par les historiens de k Normandie (1).

Dans le même temps , un homme beaucoup plus célèbre , le poète Wace, composait son poëme de Brut. C'était, comme il le dit lui-même, dans Tannée 1155:

Pois ke Dex incarnation Prist, por nostre redemptioD. M. C. L et cinq anz , Fist mestre Wace cest romanz.

Wace , né dans l'iJe de Jersey , avait fait ses études à Caen , où il avait été cterc4isani. Sous Tépiacopat de Philippe de Harcourt, il avait été chanoine de Bayeiix. Son poème de Rou ou Rollan, chronique rimée, dans laqoelle tous les événements relatifs à Thisloire des Ducs de Normandie jusqu'aux princes de son temps sont racontés avec de grands détails , fut commencé quelques années après. 11 le suspendit , à son grand regret , lorsque Henri II eut donné ordre au trouvère Benoit de composer un ouvrage analogue au sien ; mais , ni dans le roman de Rou , ni dans les quarante-cinq mille vers que contiennent les chroniques de Normandie de Benoit, nous n'avons rien trouvé, sur l'abbaye de St.- Étienne que n'eussent déjà mieux dit les historiens contemporains.

La mort de l'abbé Pierre 1*'. est fixée à l'année 1156 par la Chronique de St. -Etienne.

GUILLAUME II, DE BESACE, 8*. Abbê (2).

Guillaume II , pendant une administration qui dura vingt-trois ans et s'étendit presque jusqu'aux dernières années du long règne de Henri

(i) Boaamy, Mémoires dt V Académie des Inscriptions et Belles- Lettres , t. XXI, p. 511.

(2) Ranulfe de Besace, qui, plus tard, donna à l'abbaye plusieurs domaines, invoquait ie souvenir de son oncle, GiiiLLAum db Besacb, ancien abbé de Su-Élienne de Caen : o Avunculi nostri Vuillelmi de Besacia quondam abbatis Sanctî Stepbani Cadomensis p (Archives du Calvados, fonds St.-Étienne, supplément ]•

&8 ABBAYE DE SAINT-ÉTIBNNB DE GABN.

PlanlageDet, fut obligé de se montrer aussi habile qu^énergique, pour maintenir Tabbaye dans la tranquille possession de ses domaines , contre les successeurs ouïes héritiers des grands seigneurs qui les lui avaient donnés. L'agitation qui accompagne ordinairement Tavènement des nouveaux princes, et surtout ces guerres incessantes dans lesquelles se complaisaient les seigneurs, et dont le règne de Henri II ne fut pas plus exempt que ceux de ses devanciers, offraient à leurs tentatives des occasions trop favorables , pour qu'ils hésitassent à en profiter.

Guillaume II eut soin d'abord de faire rappeler avec les plus grands détails , dans une grande charte donnée à Gaen , par le nouveau monarque, toutes les donations accordées à l'abbaye par les rois , les barons, et les autres donateurs; ainsi que les acquisitions, les rachats et les échanges dont les contrats étaient précieusement conservés au chartrier du monastère (1). Henri II , dans une autre charte donnée aussi à Gaen, ajouta à la foire des Champs-St. -Michel , accordée par Guillame-le-Conquérant , une autre foire qui devait avoir lieu tous les ans, le jour de la fête de saint Etienne ; mais comme la solennité des fêtes de Noël empêchait les marchands de s'y rendre en assez grand nombre , elle fat ' transférée plus tard au jour des Innocents , et elle fut alors beaucoup plus fréquentée. Cette charte est signée par Henri , évéque de Bayeux ; Richard du Hommet , connétable ; Robert de Brucourt ; Robert d'Eslerville.

Ce fut encore à cette époque que fut donnée la dfme de Cambes , par Guillaume , surnommé le Juif, bourgeois de Lisieux ; et cette donation fut confirmée par Rotrou, archevêque de Rouen, avec l'approbation de Henri, évêque de Bayeux. Hugues, fils de Eudes de Granesbi, accordait , en même temps , deux autres parties de dîmes du même lieu de Cambes; Eudes de Colombelles, son frère, et ses neveux, y ajoutèrent les deux parts de la dtme de Hérouville.

Guillaume de Garcelles, fils de Gislebert, et Guillaume de Caen donnèrent, à peu près dans le même temps, la nomination et la présentation à l'église de St. -Martin de Garcelles, avec le témoignage de Henri, évêque de Bayeux; de Jean, évêque de Coutances; de Guillaume du

(1) Deux textes authentiques de cette charte, 80u?ent imprimée, se trouvent aux Archives du Calvados, sous les n'S 19 et 30, fonds St -Etienne*

HISTOIBB. — 4". iPOQUB, i066-i20/i. £9

Hommet, connétable ; de Gaillanme, ils de Raoul; de Thomas Bardonl; de Gislebert, fils de Bainfroi, et de Hamon Le BouteilUer.

Un procès qui avait eu lien, au sujet de Féglise de Bretteville-rOrgueillense, entre Tabbaye et les deux frères Guillaume et Richard de Chicheboville , dont la solutimi avait d'abord été confiée , par le pape Alexandre III, à Richard, évèque d'Avrancbes, fut, par Tintervention de révèqne de Bayeux , terminé au moyen d'une transaction , en Tan* née 1165.

11 était expressément entendu que la terre et ses dépendances , les églises avec leurs revenus, leurs dîmes et leurs privilèges , appartiendraient à Tabbaye de St. -Etienne.

L'abbé Guillaume 11 fit approuver , par Henri II , ces diverses donations ; les témoins étaient : Gislebert , évèque de Londres ; Richard , archidiacre de Poitiers ; Galeran , archidiacre de Bayeux ; maitre Raoul de Than; Guillaume de Mondeville, comte d'Essex; Guillaume, comte d' Arundel ; Hugues de Longchamps ; Réginald de Gourtval ; Jean de Warwick ; Hachet de Rideport ; Raoul de Granval ; Geoffroy de Coutances; Richer de Livet; Raoul de Granville; Germain, écrivain du roi , et Guillaume , derc du comte de Chester.

L*église de Condé-sur-Seulles , avec les dîmes de la paroisse , avait été donnée à l'abbaye par Richard de Condé ; cette donation fut confirmée à l'abbaye par Henri , évëque de Bayeux , avec les témoignages de l'abbé de Gérisy ; de Guillaume , abbé de Longues ; de Jourdain , de Gautier , de Galberon, de Thomas, archidiacre; de maître Honfroy de Bove, de Robert, sous-chantre, etc. (1).

Hugues de Longchamps, en prenant l'habit religieux à St.-Étienne, donoa, avec le consentement de ses deux fils Guillaume et Etienne , et de

(i) Sor la plupart des penoonaget qui SgureDt oooime dooateun ou oomme témoim dam nos chartet do XII*. ftiède, et qui ont pris une grande part aux divers éfénements de Thistoire anglo-normande, de prédeux renseignements ont été consignés, par le savant Stappleton, dans ses Observations mr les grands râtet de CÉekiquier , de 1180, 1199 et 1198, et les fragments des rôles de 1201 et 1208^ publiés par lui ea ISAOel 1844 pour la Société des Antiquaires de Londres. MM. Léchaudé-d'Anisy et Chama ont donné une seconde édition de ces rôles dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie (1847 et 1850 }• Les Observations de M. Léopold Delisle sur un fragment des rôles de rÉchiquier de Normandie relatif à Tannée 1184 (Mém, de la Soe* des Ant. de Norm, , t. XVI), sont venues depuis ajouter dMnlé* resiaou délalli à eeux qn^avait recucilUs le savant anglais.

50 AfiBATK D£ SAINT- éTl£NMB DE CASN.

sa femiDe, ses maisons de Beaseval avec tous les droits qu'il avait sur la cpre de Longcbamps ainsi que sur la chapelle de St* -Nicolas « située dans la même paroisse, et cette donation fut confirmée par Botrou, archevêque de Rouen ; mais le curé de ta paroisse de LongobaB^is ayant réclamé contre ce qui le concernait dans cette donation, le même archevêque fit Taire entre les moines de St. -Etienne et le curé un accord, en vertu duquel les oblations faites à son église, le jour de la St -Martin, furent concédées à St. -Etienne.

Serloo de Bucéel donna tous les droits qu'il avait sur son église, et les religieux , en considération de sa libéralité, lui accordèrent nne maison ainsi qu'une pièce de terre dans la paroisse de Maisoocelles.

Richard, vicomte de Beaumont, affranchit Tabbaye de tous droits, coutumes, péages, donanes et autres usages quelconques qu'il prenait dans ses domaines. Jean de Cussy céda tous les droits qu'il avait sur le moulin de Plaêl.

Vers l'année 1170, Guillaume, chambrier de Tabbaye, ayant appris que son père venait de périr sous les coups d'un ennemi, sortit du couvent et vengea cette mort, en tuant le meurtrier. Condamné par ses supérieurs ecclésiastiques , absous par l'opinion publique , Il obtint aisément du roi des lettres de grâce. Mais l'évéque de Bayeux , Henri II , se montra plus sévère ; malgré le repentir de Guillaume , il résista loug-t^ops aux solli-* citations qui lui furent faites en sa faveur. Il se laissa enfin flécbir |yr les prières touchantes de l'évéque de Lisieux , Ârnould , et du célèbre Pierre de Blois. Guillaume recouvra sa liberté et fut rétabli dans la charge qu'il remplissait au monastère.

Un différend s'étant élevé entre l'abbaye de St^Étienneetle prieuré du Plessis-Grimoult, au sujet de la dime de Mondrainville , donnée aux moines de Caen , par Hugues de Rosel, un accord fut fait entre l'abbé Guillaume et le prieur du Plessis, qui s'engagea à payer annuellement à l'abbaye trois mines d'orge , mesure de Mondrainville. Anselin de Cabourg refusait de reconnaître les droits de l'abbaye sur le port de Dives. Après une enquête faite par Robert de Neubourg « sénéchal de Normandie , en pré-* sence de l'abbé Guillaume et d' Anselin, accompagné dé ses parents et de ses frères i les droits des parties furent déterminés avec plus de précision. Attaqué par Guillaume d'Aboville dans son droit de présenlatioo à TégHae

HI8T0TRE. -p- i"*» ÉFOQUR , 1066«130&« 51

de BretteviDe-l'OrgaeilteMe , le néme ahbé eut recoure à Rotrou , arehe- Téque de Rouen , qui écrivit à Guillaume de Gourcy pour qu'il interposAt en faveur du monastère Tautorité dçnt il était revêtu. En 1172, à la prière de Tabbé Guillaume , Rotrou confirma rabbaye dans la possession de tous les privilèges ecclésiastiques qui lui avaient été concédés par les évéques de Bayeux, Odon, Philippe de Harcourt et Henri II. Une habile administration des revenus de Tabbaye que , chaque jour , venait accroître la libéralité des seigneurs, permit à Guillaume II d'acheter un grand nombre de maisons dans la ville de Caen , et de terres situées en divers lieux. D'un autre côté , il diit à la protection toute spéciale que lut accorda le roi d'Angleterre, l'avantage d« pouvoir faire rentrer dans la possession du monastère un grand nombre de domaines qui lui avaient été enlevés au milieu des troubles de la guerre. Il est vrai que ces restitutions se firent rarement, sans que l'abbé de St. -Etienne fût obligé d'offrir à la cupidité des seigneure des compensations pécuniaires. L'appui du roi ne lui servait guère qu'à payer une seconde fois ce qu'il avait acheté précédemment, ou à convertir, à prix d'argent, en acquisitions définitives , ce qui avait été octroyé d*abord comme aumône et à titre gratuit.

En 1173, le roi d'An^eterre, effrayé de la réprobation universelle qui, depuis deux ans, pesait sur lui par suite* de l'assassinat de saint Thomas , archevêque de Cantor béry » s'était abaissé devant la puissance morale de l*Église, en juranf soliemielfement à Avranches, en présence des légats envoyés pour l'absoudre, qu'il était innocent du meurtre d^ rinustre archevêque. L'année suivante, Ib grande salle des états de r abbaye de St. -Etienne devint le siège d^une assemblée ecclésiastique , à' hiquelle assisièreiit tow les prétats normands « l'archevêque de Tours et sessufTragaots.et quelques évêques* de la Basse-Bretagne, en présence de deux légatB du Saint-^Siége , Albert, cardinal du titre de saint Laurent, in Ludna, et Théoduto, du titra de saint Vital. On y leva Tinterdit qui avait été mis par le souverain pontife sur toutes les terres du rord* Angleterre. Ce prince dut souscrire au décret de ce concile, qui rétablit la liberté des élections, et il en jura solennellement l'observation (1).

(i) Don» BciMia. Graciisa rhrmtumiœ , |v 89*

52 ABBATB 0B SA1NT*ÉTIBNNB DB GABN.

Diaprés la chroDique de St-ÉtieDoe , Yàbbé Guillaume II moarat en 1179.

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