‹ L'Abbaye de Sainte-AphrodiseChapitre 13 sur 37 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Comment Aphrodise se résolut à un acte important.

Un soir, Aphrodise alla sur les murailles désolées. Çà et là, des citoyens erraient, les yeux amers de larmes ; la lutte avait été vaine: un assaut, maintenant, et l'ennemi entrait dans la ville. Le vainqueur serait féroce; ceux des vaincus qui échapperaient à une mort honteuse devraient subir l'ig-nominie de l'esclavage. Il y en eut qui tendirent vers Aphrodise des bras

suppliants, il y en eut qui l'insullèrent : pour les uns et pour les autres Aphrodise n'eut que de la pitié.

Elle s'arrêta au bord de la plus large brèche, — de celle que le lendemain, sans doute, choisirait le conquérant pour faire dans la ville une entrée triomphale. Elle était triste. Elle parla au Seigneur :

« Seigneur je sais combien vous devez détester la conduite de ce peuple. Il n'a pas eu la vertu de persévérer dans sa piété première; il fut mauvais envers vous, envers vous qui n'êtes que douceur, que tendresse et que bonté. Seigneur, c'est avec justice que vous avez anéanti son orgueil. Mais, Seigneur, voyez maintenant sa misère : le châtiment n'est-il pas assez lourd? Pour que soit satisfaite enfin votre colère, faut-il que tous ces hommes, faut-

il que toutes ces femmes périssent ? Avez vous besoin, Seigneur, de leur mort lamentable? Seig-neur, Seigneur, éparg-nez-les! Ne voyez-vous pas qu'ils sont déjà revenus à vous? Du poing ils se battent la poitrine, ils brûlent de se mortifier; ils disent votre grandeur: c'est vous, Seigneur, que loue ce peuple courbé dans la poussière! Seigneur, pardonnez-lui, à jamais! Et si, pour expier les péchés innombrables autrefois commis, il vous faut une victime, Seigneur, Seigneur, vous savez où la prendre 1 »

C'était, autour d'Aphrodise. un gémissement unanime. Et un vaste sanglot monta vers le ciel :

(( Seigneur, Seigneur, ayez pitié de nous I »

Aphrodise répéta :

« Seigneur, Seitrneur, ayez pitié de nous 1 »

Tout à coup, une flèclie siffla dans l'air. Quelque soldat invisible l'avait lancée.

Elle tomba aux pieds mêmes d'Aphrodise.

On ramassa la flèche. Un billet y était attaché. On le tendit à la princesse.

Elle lut tout bas :

P rincesse , demain f erdrer ai envainqueur dans votre capitale. Vous avez deviné, je pense, quel sort je réserve à vos sujets. Ces insolents ont osé me résister; j'ai dû perdre, devant leurs audacieuses murailles, un temps précieux : quils n'attendent de moi nulle merci. Vous même, avec votre mère, viendriez m" implorer dans mon camp,

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je ne leur ferais pas grâce. Vous êtes avertie, princesse ; vous pouvez répéter à vos peuples ce message.

Il y avait une signature, celle du roi cruel, du victorieux. II s'appelait Anquisée.

Aphrodise ne dit pas au peuple le contenu du billet. Elle le relut, et l'on vit que s'illuminaient ses yeux. Sans parler, elle revint au palais. Elle alla chez la reine Ariane. La reine était en larmes.

« Mère, s'écria la princesse Aphrodise, mère, ne pleurez pas. Vous m'accompag-nerez, celte nuit même, dans le camp dAnquisée. Il faut que nous sauvions le peuple que Dieu nous a confié; il ne faut pas qu'il souffre une mort injuste. J'entends en moi-même la parole de Dieu; je lui obéirai. »

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