‹ L'Abbaye de Sainte-AphrodiseChapitre 14 sur 37 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Les propos q a échangèrent Aphrodise et Anquisée,

C'était une nuit pleine d'étoiles. Il semblait que le ciel voulût bénir celle qui se dévouait au salut dun peuple.

Elle sortit du palais avec la reine Ariane. Elle sortit de la ville. D'un pas assuré, elle alla droit au camp de l'adversaire. Il fallait, parfois, qu'elle réconfortât la reine. Elle n'avait pas de larmes. Obéir à Dieu, n'est-ce pas la joie suprême?

Elles parvinrent à la limite du camp.

Une sentinelle les arrêta. La voix impérieuse, Aphrodise lui dit :

« Soldat, va dire à ton maître que deux femmes sont ici — une reine et une princesse — qui veulent, sans attendre, être reçues par lui. »

L'ordre était si net que le soldat ne se le fit pas répéter. Il courut vers la tente royale. Il revint. Le roi Anquisée consentait à voir aussitôt la reine et la princesse.

(( Conduis-nous, » dit Aphrodise.

La fermeté sing-ulière de la princesse Aphrodise étonnait la reine Ariane. Elle, qui navait ^uère vécu quagenouillée au pavé des chapelles, qui se g-ardait de roro:ueil comme du plus grave des péchés, et dont les plus pieux admiraient

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le maintien modeste, la voici qui savait parler à voix haute, et qui, sans que rien la troublât, commandait à autrui. Elle, qui n'allait jamais que vêtue d'humbles êtoflPes, le front et la chevelure voilés, la voici qui s'était couverte de soie et d'or; elle avait au cou et aux doigts des bijoux précieux. Ses cheveux, libres, étaient pareils à des rayons de lumière. Ses yeux brillaient.

Le soldat g'uidait à travers le camp Ariane et Aphrodise. On y avait déjà célébré la victoire du lendemain. Çà et là, des hommes ivres dormaient lourdement: ils n'avaient pas eu la force d'aller jusqu'à leur tente. D'autres, à des lueurs fumeuses, jouaient à des jeux de hasard : certains eng-ag-eaient déjà leur part de butin. Et Aphrodise s'attristait que les

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vainqueurs de la ville manquassent à ce point de noblesse.

(( C'est ici, » dit le g-uide.

Il écarta la toile d'une larg-e tente, décorée détendards. La reine et la princesse entrèrent.

Anquisée était étendu sur des coussins précieux. Il avait quitté son armure. Il buvait da vin parfumé. Il ne prit la peine de saluer la reine ni la princesse.

a Ainsi, s"écria-t-il d"un ton moqueur, vous êtes venues toutes les deux I Je vous tiens, là, dans ma tente! Cest merveilleux !

— Oui, merveilleux, » murmura Aphrodise.

Anquisée fit un grand éclat de rire, et s'adressant, cette fois, à la princesse seule, il reprit :

« Mais tu n'as donc pas lu mon messag-e ?

— Roi, répondit Aphrodise, d'une voix très calme, j'ai lu ton messag'e.

jv — Ne t'y disais-je pas que tes prières m seraient vaines?

" — Roi, les paroles d'une femme ne sont jamais vaines. »

Aphrodise était si g-rave qu'Anquisée tressaillit. D'ailleurs, il eut tôt fait de se remettre, et il affecta de devenir plus insolent :

(( Les voix qui implorent m'ennuient.

Je n'aime que les chansons joyeuses ; les f ^ieux ne m'ont pas donné la force pour que je me plaise à entendre des paroles doucereuses. Je suis rude, et je suis fier de ma rudesse. Je ne suis pas de ceux que séduisent de petites mines langou

reuses ; je ne me laisse point émouvoir par les manières fades. Je suis brave, je n'aime pas les lâches. Je nai jamais connu la défaite, il faut quon m'obéisse. Ce que jai résolu doit s'accomplir. J"ai décidé que le peuple mourrait ; il mourra... »

En parlant, Anquisée avait fixé Aphrodise. Il se tut un très court instant, puis il répéta, le tou moins hautain :

« Il mourra... il mourra. »

Un faible sourire éclaira les lèvres d* Aphrodise. Elle dit :

« Ne crois pas, roi, que je sois venue t'implorer. Je sais qu'on ne te fléchit point; tu restes sourd à toutes les prières ; ta cruauté fait ta g-loire. J'ai voulu seulement voir l'homme le plus farouche qui soit au monde.

— Bois, » dit brusquement Anquisée.

Et il tendit à Aphrodise une coupe de

vin. Elle la but toute.

« Ceci me plaît, » dit Anquisée.

Il regarda longuement Aphrodise. Il reprit :

(( Princesse, on ne t'a peut-être jamais dit que tu es belle. Je te le dis. Tu es belle. Et je suis franc, moi : je suis soldat.

— Roi, je sais que je suis belle. »

Anquisée se leva. Il fit un pas vers

Aphrodise.

(( Ta voix ne ressemble pas à la voix des autres femmes, dit-il. Elle n'a pas de ces accents timides qui découragent. »

Et, après un silence :

« Chante, » ordonna-t-il.

Aphrodise chanta.

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Elle chanta un hymne rauque, qui disait la fierté des conquérants. Ils s'en vont par les bois ; ils saccagent les moissons; où passent leurs chevaux, l'herbe ne pousse plus; les trompettes exaltent jusqu'au ciel l'éclat de leurs victoires, et la pourpre levée de leurs glaives efface la pourpre des soirs.

«- J'aime ton chant, dit Anquisée.

Danse. »

Aphrodise dansa.

La danse d'Aphrodise était sauvage. La princesse tournait rapidement, ou bien elle semblait quelque guerrière qui courait à l'ennemi. Elle rythmait ses pas par des cris de bataille, et ses bijoux s'entrechoquaient avec des cliquetis d'armes.

« J'aime ta danse, dit Anquisée.

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— Bois, » dit Aphrodise.

Et elle tendit au roi une coupe de vin.

Anquisée criait :

(( Je suis heureux que tu sois venue, ô g-uerrière. A te voir, à t'entendre, j'ai g-outé un plaisir souverain. Je suis heureux. »

Il vida encore une coupe de vin. Il répéta :

« Je suis heureux. »

Il buvait coupe sur coupe. Et il répétait :

« Je suis heureux... Je suis heureux. «

Il ajouta :

«Tu m'as plu, belle princesse, tu m'as plu, mais je ne veux pas que tu me croies faible. Oui, je suis fort, je suis farouche ; je conquerrai toute la terre ; il faut que j'aie de nombreux soldats ; et c'est pour

cela, tu m'entends bien, pour cela seulement que je ne massacrerai pas tes anciens sujets ; je n'ai pas d'autre raison de les éparg-ner ! »

Il se vauti-ait sur les coussins :

«.. Oui, les misérables, je leur apprendrai à êtres braves ! J'en ferai des soldats courat^eux, je le jure ! »

Aphrodise entendit le serment d'Anquisée. Elle dit à la reine :

- Venez, ma mère. »

Elle sortait de la tente; elle se retourna vers Anquisée, et, gravement:

«Roi,redit-elle,les paroles d'une femme ne sont jamais vaines. »

Anquisée revint à lui. Il bondit.

" Femme, s'écriait-il, tu m'as dupé! J'ai juré stupidement d'épargner ton peuple ! Il faut bien, si je veux éviter la

colère des dieux, que je tienne mon serment ! Mais tu payeras chèrement ta ruse ! »

Il était furibond. Il appela des hommes.

(( Qu'on enchaîne ces femmes. Je les attacherai à mon char de triomphe. »

Aphrodise et Ariane furent enchaînées aussitôt. On les enferma dans une tente qui fut étroitement gardée.

C'était le petit jour. Aphrodise vit que sa mère pleurait. Elle, sourit doucement.

(( Ne pleurez pas, ma mère. Ne fallaitil pas que des victimes expiassent les crimes de la ville? Que le Seigneur soit béni de nous avoir élues ! »

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