‹ L'Abbaye de Sainte-AphrodiseChapitre 16 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

D'une entrevue qu'eurent Aphrodise et Anquisée.

Un jour, la porte du cachot s'ouvrit.

Les prisonnières en furent toutes surprises : depuis plusieurs mois que durait leur captivité, jamais encore cette porte n'avait boug^é. Une petite ouverture y était pratiquée, par où elles recevaient leur maig-re nourriture.

La porte s'ouvrit. Un homme, brillamment vêtu, était sur le seuil.

« Princesse, dit-il. le roi veut s'entretenir avec vous. Il m'a ordonné de vous conduire à lui. »

Aphrodise pleura.

« Pourquoi, s'écria-t-elle, me ravir à la bonne solitude où, d'une lèvre tranquille, je priais le Seig-neur? Pourquoi m'emmener vers le monde, vers l'alarme, vers la vanité? Mes yeux voyaient la lumière : pourquoi m'entraîner vers la ténèbre? y>

L'homme ne répondit pas. Il prit Aphrodise par le bras.

«. Adieu, ma mère, » dit Aphrodise à la reine Ariane.

Aphrodise se dégagea. Longuement, elle embrassa sa mère. Il semblait qu'elle lui donnât un dernier baiser.

(( Allons, venez, madame, répétait le

messager. Le roi s'impatientera. Venez, venez I »

Il avait l'aspect farouche, et pourtant il ne pouvait faire autrement que de témoig-ner quelque respect à la princesse. Elle sortit du cachot. Elle suivit son si-uide. Ils arrivèrent à la chambre d'Anquisée. Aphrodise resta seule avec le roi. (( Te voilà donc, dit Anquisée. J'ai voulu te revoir. »

Il la contemplait. Il murmura:

« Elle est toujours aussi belle. Les souffrances auxquelles je l'ai soumise n'ont pas détruit la merveille de son visag-e. Les pleurs n'ont pas terni l'éclat de ses yeux. Oh, quand elle va chanter... quand elle va danser... »

11 cria:

« Chante.

go L ABBAYE DE SAINTE APHRODISfc

— Seisrneur, chanta Aphrodise, la voixtrès douce, les yeux au ciel, Seig-neur, ramenez au bercail la brebis égarée! Seigneur, c est en disant vos louanges que je veux vivre et que je veux mourir ! »

Anquisée l'interrompit :

« Ce n'est pas cela que tu dois chanter. Non 1 Ce que tu dois chanter, c"est l'hymne de guerre, l'hymne à la gloire des forts, a

Elle reprit:

« Seigneur, vous qui avez créé le ciel, vous qui avez créé la terre, vous qui êtes mort sur la croix des criminels pour nous laver de nos péchés, vous qui triomphez par vos apôtres, Seigneur, ayez pitié de ceux qui vous ignorent ! »

Anquisée bondit :

K Assez. assez ! je ne veux pas entendre

LA VIE DE SAINTE APHRODISE gi

des paroles impies et lâches ! Je suis grand et fort, il faut célébrer ma grandeur et ma force. »

Il se calma un peu.

« Aphrodise, rappelle -toi la chanson que tu m'as dite, là-bas, quand tu es venue dans ma tente. Depuis que je t"ai vue, si hardie, si victorieuse, Aphrodise, je ne t'ai pas oubliée. Je ne puis pas t'oublier. Ton souvenir me hante.

Comme cette nuit-là, chante. . . chante.. . et danse... »

Elle se taisait.

<■< Aphrodise, j'ai eu tort, peut-être, de te soumettre aux rigueurs de l'étroite prison. Tu as souffert. Mais j'ai souffert, moi aussi... j'ai souffert plus que toi. Je te revoyais, toujours, je t'entendais. J'ai dû te faire venir, pour te revoir vraiment,

pour t'eutendre vraiment. Que faut-il que je te donne, afin que tu me chantes l'ancienne chanson? .■>

Elle se taisait encore .

« Aphrodise, Aphrodise, n'as-tu donc pas deviné que je t'aime? Oui, je t'aime, je t'aime misérablement 1 Aphrodise, je te désire... Je veux ta chair... Les chaînesl'ont meurtrie, la douleur l'a abattue. . . rien ne l'a flétrie... Je veux ta chair, ta chair de vierg-e, ta chair de guerrière... Aphrodise, il faut que je t'aie ! »

Anquisée était hideux. Le désir l'affolait. Il voulut prendre Aphrodise. Elle leva le bras. Anquisée, tout à coup, se sentit les pieds cloués au sol. Il hurla:

^< Malheureuse, malheureuse! je saurai te contraindre à m'appartenir! »

Il appela des 2"ardes.

L\ VIE DE SAINTE APHRODISE qS

(' Là, SOUS cette fenêtre, qu'on apporte un billot et une hache! Qu'on tire de sa prison la reine Ariane! Qu'on l'amène près du billot! »

Les g-ardes sortirent.

(( Aphrodise, tu te refuses à moi. Tu vois quel supplice tu prépares à ta mère ! ))

Anquisée fut obéi. Tout était prêt pour le supplice d'Ariane. Résig-née, la reine s'agenouilla devant le billot. Le bourreau leva la hache.

« Attends, )> lui ordonna le roi.

Et, se tournant vers Aphrodise qu'on maintenait près de la fenêtre :

« Ta mère va mourir, toi seule peux la sauver. Sois à moi.

— Mère chérie, dit Aphrodise, mère bien-aimée, vous êtes heureuse. Le temps

de VOS épreuves est fini. Vous allez contempler l'Eternel face à face. Déjà, les anges vous tendent la palme divine ; le ciel vous accueille avec joie; autour de vous, il y a comme un grand sourire.

Allez, ma mère, allez au paradis. Vous êtes heureuse, ma mère, et je vous envie. »

Anquiséefitun signe. La tête d'Ariane tomba. Aphrodise entendit les anges qui saluaient la martvre.

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