CHAPITRE IV
De ce qu éprouva le prince If ast quand il vit Aphrodise.
Aphrodise ne demeurait pas depuis jong-temps chez ses hôtes qu'elle les avait entendus parler du malheureux Ifast.
Ces bonnes gens vantaient, non sans s'attendrir, les vertus du prince disgracié. Et, elle ne savait trop pourquoi, Aphrodise pensait que, le jour où elle le verrait, elle sentirait pour lui quelque amitié.
Ce jour vint. Ifast passa par le villag-e
maritime où vivait Aphrodise. Il entrait dans les cabanes, il s'informait des g-ains et des pertes de chacun ; et il faisait de larg-es aumônes à ceux que n'avait pas favorisés la fortune,
(( Bientôt, disait-il à tous, vous ne craindrez plus que vos filets soient crevés par de trop belles pêches. J'ai trouvé l'art de filer et d'assouplir le métal, et je vous forgerai des engins si solides que vous y prendrez des poissons d'une grosseur et d'un poids miraculeux. »
Il vit Aphrodise. Il fut ébloui de sa g"râce; il demanda au vieillard comment il l'avait recueillie. II sut qu'une barque merveilleuse l'avait amenée sur celte plage.
Ifast et Aphrodise échangèrent quelques paroles. Aphrodise n'avait pour le
prince que des mots aimables et doux.
Elle n'avait, aux lèvres, aucune ironie, dans les yeux, aucune tristesse. Ifast la quitta, songeant que, pour la première fois depuis qu'il était au monde, il avait connu un bonheur où ne se mêlât pas d'amertume.
Dès son retour au palais, il sollicita de son père une audience. Jovien le reçut.
« Mon père, dit Ifast, le hasard, aujourd'hui même, m'a mis en face de la femme à qui je devrai, je le sens, la joie de ma vie. »
Il ne dissimula au roi rien de ce qu'il savait d'Aphrodise; et il déclara qu'il n'aurait de repos qu'après l'avoir épousée.
Pendant tout lediscours d'Ifast, Jovien n'avait cessé de sourire.
(( Vous, Ifast, vous, amoureux! s'é-
cria-t-il. Dès demain, nous verrons celle que vous avez choisie. Ce ne peut être qu'un miracle de jeunesse et de beauté. Allez! ))
Ifast sortit. Jovien haussa les épaules.
« Quelque laideron, » murmura-t-il entre ses dents.
Le lendemain, des officiers du roi vinrent au village chercher Aphrodise. Elle les suivit. Le vieux et la vieille pleuraient.
(( Je ne sais, leur dit-elle, à quoi m'appelle la Providence. Mais, où que j'aille, quoi que j'endure, ô mes hôtes, je suis sûre, en ce monde ou dans l'autre, de ne pas vous oublier. ;>
Les officiers conduisirent Aphrodise au palais du roi Jovien.