CHAPITRE K
Comment le roiDenys convertit l'équipage d'une barque.
Denys, baptisé, continua sa route, et il parvint dans une ville bâtie sur la mer. Il sut que les peuples dalentour connaissaient déjà la vig-ne. Mais on lui dit qu'il y avait, au larg-e, des insulaires, gens mal dégrossis, à qui nul encore n'avait apporté la douceur du raisin. Denys décida qu'il irait visiter ces malheureux. Il descendit au port et il avisa le patron
d'une grande barque^ avec qui il fit prix pour son passage jusqu'à l'île désig-née. Le jour même, la barque prit la mer.
D^.nys n'avait que peu discuté sur le prix (j^u passage ; le patron en conclut que Denys était un personnage d'importance, en quoi, d'ailleurs, il ne se trompait point. Cet homme était sans scrupules, et il regretta de n'avoir pas exigé de Denvs, pour le passer jusqu'à l'île, une somme plus forte qu'il n'avait fait. Il médita quelque temps, puis il appela un des matelots de l'équipage.
« Ami, dit-il, je crois notre passager fort riche ; c'est quelque gros marchand, sans doute, ou même un grand sei^'neur. un prince, un roi peut-être. 11 faut que nous le dépouillions. Les dieux nous sont favorables; il nous l'ont livré sans défense.
lO L ABBAYE DE SAINTE-APHRODISe
— Ta as raison, maître, répondit le matelot. Qu'ordonnes-tu?
— Voici : avertis deux ou trois de tes compag"nons; la mer est calme et la manœuvre facile. Vous entourerez l'étranger; je ne pense pas qu'il vous remarque, car son esprit semble plein de rêves. Vous vous emparerez de lui, et vous le lierez au mât. Alors, nous prendrons tout ce qu'il a de précieux sur lui. Et nous ferons mieux encore : il faudra qu'il nous conduise vers son pays et, qu'il soit prince ou marchand, nous ne le rendrons aux siens que contre une rançon sag-ement délibérée. ))
Le matelot approuva fort le patron, et il eut tôt fait de trouver des complices à leur coupable dessein. Le pauvre Denys fut, en un temps très court, entouré, as-
sailli et attaché au mât de la barque. Seul le pilote, homme honnête parmi des brig-ands, avait voulu crier à l'étrang-er quel dang-er le menaçait, mais il n'avait pu, tant la mauvaise besogne avait été vite accomplie.
Le patron se réjouissait déjà ; il s'approchait de Denys pour le fouiller. Et voici qu'il recula d'épouvante : les liens étaient tom.bés, et Denys, les yeux calmes, les lèvres souriantes, regarda ses adversaires et leur parla :
« Malheureux 1 que pensiez-vous faire ? Me dérober des richesses" que vous estimez précieuses et qui, pour celui qui sait. ne valent pas l'humble poussière des chemins? Quelle obscure folie vous aveugle?
Le vrai Dieu a pris soin de me défendre, moi, le plus infime de ses serviteurs, et je
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VOUS vois, confondus, à mes pieds I Relevez-vous! Vous serez tous éparg-nés. »
Le patron implorait encore la pitié du voyageur.
« J'ai été infâme I... Pardonne-moi. . . pardonne-moi... »
Denys reprit, d'une voix forte :
(( Soyez désormais mes compagnons fidèles! Vous partagerez l'honneur du bienfait que j'apporte aux pauvres insulaires. Et voyez : c'est sur une nef de joie que nous aborderons l'île où Ton ignore la vigne et le vin ! »
Le roi Denys fit un geste, et, aussitôt, la barque fut parée de pampres et de grappes. Tous les matelots admiraient. Ils criaient :
(( C'est un dieu que nous avons à bord, un dieu tout puissant ! »
Et Denys leur disait :
(( Non, amis, non, je ne suis pas un dieu. Il n'y a qu'un seul Dieu, et qui est le maitre de la terre et du ciel, le souverain des souverains! C'est lui qui m'a sauvé de vos cruels desseins et qui vous a sauvés de vos criminelles pensées. C'est lui que j'adore maintenant et que je proclame 1 C'est à lui que vous devez rendre g-râces! C'est lui que vous prierez, et dont vous répéterez la mansuétude et la g-loire. Et c'est lui que les hommes doivent honorer par les siècles des siècles I Soyez en paix ! »
Le patron et les matelots vénérèrent le Seig-neur. Ils chantèrent des hymnes, et la barque atteigait l'île parmi des signes de bonheur.