‹ L'Abbaye de Sainte-AphrodiseChapitre 4 sur 37 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la rencontre que fit le roi Denys.

On débarqua sur une plag-e déserte.

Le pays, au delà même des sables marins, semblait aride- On n'y voyait nulle trace de culture; seuls, des arbres maladifs poussaient çà et là, dans un sol maigre. Denys ne s'étonna plus que les insulaires ne connussent point la vigne : ils devaient ignorer le seigle et le blé.

Denys, sans plus tarder, voulut aller à la découverte; il verrait, si la Providence lui faisait rencontrer quelque habitant,

comment on l'accueillerait. Il pria ses compagnons de l'attendre sur le rivag-e : sa g-énérosité lui ordonnait, s'il y avait un dang-er, de le courir seul; ou, si les hommes de l'île étaient doux et bienveillants, il ne fallait pas qu'une troupe risquât de les effrayer et leur donnât de la méfiance.

Denys marchait depuis un temps assez long- sans avoir vu personne et, le soleil déclinant déjà, il song-eait à rejoindre les matelots, quand il lui sembla qu'ong-émissait près de lui. Il s'arrêta. Il écouta. II y avait bien, là, tout près, une voix qui gémissait. Une voix de femme. Un pli de terrain, des herbes presque sèches, lui cachaient la malheureuse.

Il se laissa guider par les plaintes entendues, et il découvrit, pleurant sur le

24 l'abbave de saint e-aphrodise

sol dar, une jeune fille. Elle était mince et frêle, toute gracieuse; de beaux cheveux blonds lui tombaient sur les épaules, et les larmes qui brillaient dans ses veux n'en atténuaient pas le charme.

Denys se sentit ému d'une pitié subite, d'une pitié tendre. Il était un peu troublé. Il ne savait quelle contenance garder.

La douleur de la jeune fille n'était pas feinte, il était curieux d'en apprendre la raison : mais sa curiosité ne serait-elle point jug-ée indiscrète? Ne lui ferait-on pas comprendre, par des paroles courroucées, qu'on n'avait besoin d'aucune pitié, que tout secours était importun ? Lui répondrait-on seulement ? Denys restait auprès de la pleureuse, timide et incertain. Le parti de se taire lui semblait cruel, celui de parler insolent.

Il se décida pourtant à parler. Mais sa parole était tremblante.

— c( Madame, dit-il, je vous vois qui pleurez.. Madame, vous avez une grâce divine.. Pourquoi n'êtes-vous pas heureuse? »

La jeune fille ne fit aucune réponse.

Elle sanglota. Denys s'affligea; il se repentit d'avoir interroç^é. Mais il ne s'éloig-na pas. Le

Un hasard, pourtant, ou plutôt la Providence, fit que la jeune fille leva les yeux. Elle vit enfin qu'elle n'était plus seule. Elle n'eut pas peur; il parut même, au léger sourire qui lui anima les lèvres, qu'elle fût, déjà, un peu consolée.

— (( Seigneur, demauda-t-elle, y a-t-il longtemps que vous êtes là ?

— « Je ne sais, madame, répondit Denjs. Des heures ont passé, peut-être, depuis que j'écoute votre douleur. Et je suis tout triste, madame.

— (( Vous êtes triste, seigneur?

— (( Je suis triste de votre affliction, madame.

— (( Vraiment? Vous en ignorez, pourtant, la cause. »

La désolée, maintenant, bien que ses yeux fussent encore humides, avait les lèvres presque rieuses.

— « Eh, qu'importe? reprit Denys.

Vous souffrez...

— a Peut-être est-il juste que je souffre... peut-être suis- je une criminelle... une grande criminelle.

— (( Non, madame; vos yeux, votre front, vos lèvres ne sont pas d'une crimi-

LA VIE DE SAINTE APHftODISE 27

nelle ; tout votre visage dit votre vertu. Et votre peine avait des accents trop pars et trop simples pour qu'on doutât de l'injustice affreuse qui vous opprime.

— a Seriez-vous un devin ?

— a Je ne suis pas un devin. Jai le bonheur d'être éclairé par la vraie foi, de connaître la loi du Dieu qui console... Ah, madame, s'écria-t-il après un court silence, pourrai-je espérer que vous me confierez un jour la cause de vos sanglots et de vos larmes?

— (( Ecoutez-moi, seig-neur, et, puisque vous êtes g-énéreux, vous aurez pour moi quelque pitié, je pense. »

Et, tandis que montait la nuit, la jeune fille conta ses aventures à Denvs.

Page 1