CHAPITRE II La découverte de la statue
Une des abbesses cle Saiote-Aphrodise nous a laissé la relation d'une découverte qu'elle fit.
L'an du Seigneur douze cent quatreving-t-sept, le sixième jour de juin, moi. Gertrude, étant abbesse, une statue de la bienheureuse Aphrodise fut découverte d'une manière miraculeuse dans le clos
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de l'abbaye. Voici comment arriva ce saint événement.
Depuis que l'avait fondée la pieuse mère Irmine, l'abbaye de Sainte-Aphrodise n'avait pas cessé d'être prospère. Et comment aurait-il pu en être autrement? Là G 11 fleurit la vertu, Dieu envoie la fortune; et, par tout l'univers chrétien, l'on aurait vainement cherché un jardin où la vertu fût mieux cultivée que dans le jardin de Sainte-Aphrodise. Quand, du paradis, la sainte Mère de Dieu daig-nait jeter les yeux sur nous, elle contemplait un parterre de lys immaculés.
Il y avait peu d'années que j'avais été, moi indigne, appelée à gouverner le virginal troupeau de Sainte-Aphrodise. Je me promenais sous des arbres, tout proches du mur qui fait notre clôture. Ces
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arbres sont très vieux, et j'aime le séjour du petit bois qu'ils forment, car son ombre est douce et invite aux méditations. Un jour, donc, je méditais les actes de la g'lorieuseAphrodise;je songeais combien sa vie avait été exemplaire, et je me demandais qui, des bonnes filles qui m'entouraient, aurait la force d'atteindre à ses sublimes vertus. Je ne sais comment, l'idée me vint que la beauté de son âme avait été d'autant plus méritante que plus merveilleuse avait été la beauté de son corps. Et je me pris à penser:
« 0 sage Aphrodise, pourquoi le Seigneur n'a-t-il pas permis que votre image parvint jusqu'à nous ? Elle nous enseignerait de quels trésors charnels son amour exigea le sacrifice ; nous connaîtrions toute votre vertu ! Et celles d'entre nous
qui hésiteraient à persévérer dans le droit chemin verraient leurs pas s'affermir.
Gomment s'aventureraient-elles à faire briller dans le monde des charmes bien chétifs, alors que, vous, vous renonçâtes à y produire une beauté qui ég-arait les princes? 0 sao-e Aphrodise, pourquoi le temps ne nous a-t-il pas conservé votre
Mes pensées étaient si vives que je parlais à demi voix. Je m'en aperçus et j'en eus honte. N'avais-je pas manqué à la modestie? J'étais toute triste; mais je ne tardai pas à être réconfortée.
En effet, je levai vers le ciel des yeux où il y avait déjà des larmes de contrition; et voici que j'aperçois, à travers les branches, une colombe qui vole joyeusement. Je baissai les veux aussitôt, crai-
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gnant que l'oiseau ne cherchât quelque compagoe, ne la trouvât et ne se livrât avec elle à d'impurs ébats. Je tins l'humilité de mes reg-ards obstinément fixée vers la terre, et, pourtant, j'eusse bien voulu les relever, car je ne sais quoi, dans le vol de la colombe, attirait ma curiosité. Mais je demeurai ferme en ce que j'avais résolu, et, bientôt, le Seigneur me récompensa de ma force.
Tout à coup, une colombe s'abattit à mes pieds : c'était la même que j'avais vue voler dans le ciel, il y avait un instant. Je la reconnus à sa blancheur, qui était merveilleuse : son plumage brillait. Je ris un peu de mes craintes : comment un si bel oiseau eût-il consenti à salir l'éclat de sa pureté?
Du bec, la colombe saisit le bas de
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ma robe. Elle me tirait. Je compris quelle m'invitait à la suivre. Je lui adressai un sourire, et je lui parlai :
(( Belle colombe, j'ig-nore où vous voulez que je vous .suive; mais vous ne pouvez être un mauvais g-uide, et^ pour complaire à Dieu, je sens quil faut vous obéir. Je suis, belle colombe, la plus humble de vos servantes, et conduisez mes pas où il vous est agréable qu'ils aillent. ))
La colombe laissa ma robe. Elle voleta devant moi, veillant bien sur mon exactitude à tenir la promesse que je venais de lui faire. Elle me mena vers un point de notre potager où, parmi les légumes, il y avait quelques rosiers. Nulle de nous ne savait quand on avait planté ces aimables arbustes; bien que très vigou-
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reux, ils étaient fort anciens, et. comme ils semblaient nés d eax-mêmes en un lieu où Ion ne s'attendait point à les voir, nous nétions pas éloig-nées, dès lors, de les croire dessence miraculeuse.
La colombe s'arrêta.
« Belle colombe, je vous comprends, lui dis-je. Vous mindiquez que ce n'est pas le seul hasard qui a fait pousser ici des rosiers : je le pensais, et je suis heureuse d'être, par vous, confirmée dans mes soupçons. »
La colombe eut le signe de l'affirmation. Puis, elle fit le tour des rosiers, deux fois. Elle observait la terre avec beaucoup d'attention, comme cherchant un endroit connu, sans doute, mais dif- .ficile à retrouver. A ma curiosité, maintenant,se mêlait quelque émotion. Enfin,
la colombe s'arrêta de nouveau, et, où elle restait, je remarquai que le sol avait une légère bosse, que mes compag-nes ni moi n'avions jamais aperçue. La colombe piqua trois fois la terre, et, sans me laisser le temps de lui plus parler, elle senvola et se perdit dans les cieux. J'étais seule, près des rosiers. Le Seig-ueur lui-même avait daig^né me donner un avis, je n'en doutais point : mais de quoi m"avait-il avertie? Je souhaitais fort qu'il m'éclairât encore, et mon premier souci fut de lui adresser de ferventes actions de g-râce. Je ne fis aucune demande nouvelle, car je ne voulais pas qu'il me crût indiscrète; sa suprême intellig-ence devinerait bien mes perplexités, et elle me saurait g-ré de n'avoir point sollicité un excès de faveur.
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Je regagnai ma cellule et, jusque dans la nuit, je fus en prières. Je m'endormis à la fin, mais d'un de ces sommeils lucides que parfois la bonté divine envoie à ses élus. Mon esprit ne cessa pas de réfléchir et quand, dès Taube, je m'éveillai, j'avais compris les ordres de la pieuse colombe.
Il fallait fouiller la terre là où elle l'avait piquée trois fois.
Je ne voulus point que des mains profanes fussent chargées d'un pareil soin ; je fis prendre des pioches aux plus zélées de mes filles, et j'en pris moi-même une. Nous creusâmes la terre. Nos bras étaient faibles, et la constance d'un rude travail auquel nous n'étions pas accoutumées nous fatiguait. Mais je ne me laissais pas abattre, et je soutenais le courage des
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autres ouvrières. Nous ne tardâmes ofuère, d'ailleurs, à heurter un objet dur, et j'ordonnai que, dès lors, on mesurât les coups jusqu'au scrupule. Bientôt, sous ma pioche, apparut une matière blanche, que je reconnus pour du marbre. Nous fûmes ing-énieuses, et nous eûmes enfin la joie de découvrir une imag-e merveilleuse, qui permettra d"admirer, à jamais, les traits de sainte Aphrodise.
Cest une belle statue de marbre blanc.
Aphrodise y est représentée debout ; par une de ces hardiesses sacrées que, seule, peut donner une foi entière, on la faite nue, comme elle était sans doute, au moment de son supplice : mais, avec le geste charmant de la pudeur, g-este naturel à une viere^^e prudente, d un bras elle se voile les seins, et, de l'autre,
les parties qu'on ne doit pas nommer.
Nous parvînmes à sortir la statue de la terre qui si longtemps l'avait cachée. Xous rérigeâmes, sur un socle précieux, parmi les roses; et il y eut, entre nous toutes, un pieux concours, à qui se prosternerait le plus souvent devant elle, et 1 adorerait avec la plus vive ardeur.
Ainsi fut retrouvée, par miracle, la statue de sainte Aphrodise. Moi, Gertrude, abbesse, j"affirme que tous les faits ici rapportés sont vrais. Et jai toujours cru que le Saint-Esprit lui-même m'avait indiqué la terre où. depuis des siècles, était enfouie limag-e de notre protectrice vénérée.