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CHAPITRE II Le voyage

Les rats et les insectes eurent bientôt dévoré les manuscrits du pauvre homme. Pourtant, quelques pages en ont été sauvées.

Je m'appelle Antoine de La Balme. J'appartiens à la famille de La Balme, famille qui s'est acquis quelque g-loire dans TEg-lise et dans les armées. Ce fut la

sœur d'un de mes aïeux qui fonda l'abbaye fameuse de Sainte-Aphrodise, et les relio^ieuses en ont toujours été gouvernées par une fille de notre race. Aujourd'hui encore, j'ai une tante qui est abbesse de Sainte-Aphrodise, et la plus pieuse de mes sœurs est désignée pour lui succéder. Ma parenté compte un cardinal et de nombreux évêques, et je crois que, parmi mes g-rands-oncles, il en est un, ligueur fougueux, dont on pense, bientôt, faire un saint

Mon précepteur était un vieux prêtre, assez bon latiniste, et, disait-on, excellent théologien. Son excessive modestie l'avait, seule, empêché de parvenir aux

plus hautes dignités ecclésiastiques. D'ailleurs si, dans le monde spirituel, il était fort à l'aise, il ignorait tout du temporel, et il m'a répété bien des fois qu'il n'aurait jamais su comment s'y prendre pour administrer les revenus d'un évêché : il avait déjà grand'peine à connaître avec exactitude les siens propres, qui, pourtant, étaient des plus maigres.

On jugeait donc l'abbé Boturel, mon précepteur, aussi savant que modeste. Il avait fort étudié la langue latine, et les écrivains qui l'ont embellie, mais il ne savait rien de la grecque, et c'était là son grand ennui. Il eût aimé lire, plutôt que des traductions douteuses, les écrits originaux des poètes, des philosophes et des pères de l'Eglise ; c'eût été une joie pour lui de pénétrer, comme il pénétrait ceux

de Virg-ile, de Cicéron et de saint Aug-ustin, les vrais discours d'Homère, d'Aristote et de saint Basile. Mais il n'avait jamais eu le loisir d'apprendre le grec, et. en outre, il avait, disait- il, l'esprit rebelle à l'étude des alphabets : la lettre gothique, même, lui était difficile à interpréter. Depuis que les aventures sing-ulières de ma vie m'ont fait avoir quelques aperçus, non seulement du g'rec, mais encore de l'arabe, du turc et du persan, j'ai soupçonné d'un peu de paresse la raison de l'abbé Boturel, et je ne puis croire que la différence des alphabets soit un si rude obstacle à l'intellig^ence des lang-ues étransrères.

Toujours est-il que l'abbé Boturel m'enseig-na d'abord le latin, et la dilis:ence qu'il y mit est cause, sans doute, que je

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ne suis, maintenant, ni archevêque ni maréchal de France. Horace et Catulle me plurent, j'admirai Viro-ile et je méditai Lucrèce. C'est à l'amant de Lydie, peut-être, et au chantre de Lesbie que je dois de priser les g^râces de la femme ; les Georrjiqiies m'apprirent à re^-arder les champs et les bois et à comprendre leur beauté toujours nouvelle, et le livre de la Nature à chercher leurs secrets innombrables. L'abbé Bot urel, bien malgré lui, fit de moi un assez mauvais chrétien : que Dieu le lui pardonne, et ne l'en frustre pas de sa part de paradis !

Comment voulait-on, quand je sortais de lire les vers si forts du disciple d'Epicure, que je m.'intéressasse aux questions chétives qu'ao^itent les sommes ? Si je (l'avais eu pour mon précepteur un

reste damitié, je lui aurais crié que son Dieu avait été, comme les dieux des païens, formé par la terreur, et que cette proposition rendait vaines toutes les subtilités de la théolog-ie : mais à quoi bon chag-riner un brave homme pour qui l'apolog-étique était la plus noble des sciences et saint Thomas le plus grand des philosophes ? Ainsi, dans la crainte de le choquer, je ne dévoilais pas à l'abbé Boturel le profond de ma pensée, et je me bornais à étudier les lettres anciennes avec un zélé qui, pour lui, passait le sens. Il ^'en ouvril à mon père

" Monsieur, répondis-je, l'abbé Boturel vous a dit vrai. Je ne veux point dis-

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simuler avec vous, et je vous avouerai que, quoi que je fasse, je ne prends pas grand goût aux finesses de la théologie. Si, pour devenir un saint, il faut en débrouiller tout le fil, je renonce à entrer jamais au paradis. »

Mon père me ferma la bouche.

(( Monsieur, me dit-il, gardez-vous de blasphémer. C'est à gagner le paradis que nous devons tendre, mais je crois que des voies diverses V conduisent. Je ne suis pas théologien, et j'espère pourtant, après ma mort, être admis aux joies éternelles. »

Mon père avait l'âm-e naturellement bienfaisante, et il ne voulait pas qu'on fût malheureux autour de lui.

(( J'avais espéré, ajouta-t-il, que vous illustreriez dans l'Eg-lise le nom de notre

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famille ; mais la vocation relig-ieuse, qu'on se soumette à la règ-le monastique ou qu'on choisisse la route séculière, ne doit pas être forcée. Si donc vous pensez faire un mauvais prêtre ou un moine rebelle, je vous dispenserai, monsieur, d'accomplir un dessein dont le pieux succès, pourtant, m'eût été cher.

Celle de vos sœurs qui gouvernera l'abbaye de Sainte-Aphrodise maintiendra les liens de notre maison avec l'Eglise, et vous pourvoirez à votre salut dans les carrefours périlleux du monde. »

Je baisai les mains de mon père ; il faisait grand eflbrt pour retenir ses larmes, et je sentais toute la générosité qu'il prouvait à mon égard.

« Et maintenant, reprit-il, vous ne pouvez choisir d'autre carrière que celle

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des armes. Tl ferait beau voir qu'un La Balme vécût eu cuistre, tout barbouillé de latin I »

Je ne pouvais résister au nouveau désir de mon père. Le joug" militaire, d'ailteurs, me semblait moins lourd à por- 1er que le joug" ecclésiastique ; et il fut décidé que je rejoindrais à la cour mon frère aîné et que j'aurais un emploi dans son régiment.

L'abbé Botureî me vit, sans rancune, abandonner l'Eglise; je lui jurai que je passerais mes loisirs à approfondir les beautés du latin, et c'est un serment auquel je n'ai jamais failli. On me donna un solide cheval, et je pris le chemin de Paris. Un valet Sdéle m'accompag-nait, et, dans mon portemanteau, j^avaisg-lissé mon Virg-ile et mon Lucrèce.

Nous arrivâmes à Paris. Je vis la cour, je courus la ville; je connus quelquesuns des hommes à qui ce siècle devra d'être fameux, et leur commerce m'ag-réait fort : mais j'étais au service, mon rég-iment fut mis en campagne, et il me fallut quitter des plaisirs que je n'avais encore qu'effleurés.

G'étais le temps où, pour des raisons obscures et mesquines^ le Roi faisait la STuerre aux Provinces Unies

Je vois la face égarée des morts, j'entends les cris perdus des blessés, et je ne puis admettre pour vrai que la g-loire naisse du meurtre d'autrui et de sasouffrance

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Nous prîmes nos quartiers d'hiver, et retiré, comme M. Descartes, dans une chambre chauffée au poêle^ j'eus tout le loisir de faire des méditations. Je mis en ordre mes idées

Je m'aperçus vite que je n'avais pas plus de goût pour l'état militaire que pour l'état ecclésiastique. A quoi bon oblig-er des peuples à reconnaître un souverain qui ne leur plaisait pas? à quoi bon contraindre des hommes à penser, sur quelques points, autrement qu'ils ne voulaient? et pourquoi rendre

vaines des forces qu'il eût été facile de tourner au bien de tous? La g-uerre était sans grandeur ni beauté ; la g-uerre était injuste. Au lieu de tuer les autres, ne valait-il pas mieux tenter de pénétrer leurs raisons? Et, quand nous les aurions comprises, peut-être nous y convertirions nous; ou, si nous g-ardions notre foi en l'excellence de nos mœurs, pour amener nos prétendus ennemis à les recevoir, nous n'userions plus que de la douceur.

Je ne sais rien de plus lâche que la guerre. Les princes ne s'y aventurent qu'à l'instant où ilsjugent leur triomphe assuré, et si, en effet, leurs armées sont

victorieuses, ils s'en attribuent tout le mérite; mais si elles sont vaincues, ils n'en veulent point recevoir de blâme :

c'est sur les soldats qu'ils rejettent la faute. Les princes, au reste, ne g'uerroient que par paresse^ par avarice ou par vanité; par paresse, quand ils ont le droit pour eux, mais ne prennent pas la peine de rassembler leurs arg-uments et d'en faire éclater la justice; par paresse encore, quand ils ne veulent pas entendre les plaidoyers ou discerner les vues de leurs adversaires ; par avarice, quand, contre tout droit, ils se ruent sur des provinces étransTères, et les dérobent ; par vanité, quand ils ont été convaincus d'avoir des prétentions contraires au droit, et que, pourtant, ils n'en veulent rien abandonner. Le plus sou-

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vent, ils g-uerroient en même temps par paresse, par avarice et par vanité. Seuls, parfois, des peuples qui ne demandaient qu'à rester pacifiques, mais qu'on attaquait et qui devaient se défendre, ont fait preuve de quelque magnanimité dans la guerre

Je me sentais pris d'une grande amitié pour les hommes, quels qu'ils fussent ; je devinais qu'il existe, entre toutes les créatures, des liens invisibles, mais forts. Il ne se commettait point d'injustice dont je ne dusse souffrir, même si j'en ig-norais la victime apparente; tout bienfait était à mon profit ; il n'y avait point de crime dont je ne fusse complice, il ne

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se faisait point d'action noble que je ne pusse en revendiquer ma part...

Au risque d'irriter mon père, je lui écrivis que les armes n'étaient pas mon fait; mais qu'il ne s'inquiétât pas : je saurais maintenir l'honneur de notre maison, et, si Ton parlait un jour de moi, ce serait pour des raisons dont per-

g'agnai le port le plus proche. Un

vaisseau appareillait pour Xaples, j'y pris

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Nous partîmes. Le ciel était pur, les vents propices. Tout nous promettait une heureuse traversée, et en effet nous atteisrnimes les colonnes d'Hercule en un temps moindre qu'il n'était prévu. Nous les passâmes ; mais, alors, la faveur des vents nous abandonna; nous ne pûmes aller directement vers Xaples, et il nous fallut louvoyer le long' des côtes de Barbarie. La manœuvre était deux fois périlleuse : nous pouvions être jetés, malg-ré nous, contre la terre, et nous risquions sans cesse de rencontrer quelque corsaire, qui nous donnât la chasse, et nous fît captifs après une courte lutte, car nous étions faiblement armés el nous

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connaîtrions moins bien que lui les parag-es. L'avouerai-je? Je n'éprouvais pas, à la pensée d'être esclave chez les mahométans, une affliction excessive. Je servirais, peut-être, un homme g-énèreux, avec qui je saurais vivre, et qui saurait vivre avec moi ; cet homme serait, peutêtre, un homme d'esprit : il m'instruirait et je l'instruirais. Mais mes compag-nons ne partas^eaient pas ma sérénité, et ils suppliaient le capitaine de s'éloig-ner au plus vite d'eaux qu'ils estimaient mal sûres.

Leur prudence les perdit. Le capitaine céda à leurs prières avec d'autant moins de résistance qu'il était, lui-même, agité de leurs craintes, et, dès que le ciel sembla moins dur, il en profita pour g-agner la haute mer.

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On ne se repentit point, d'abord, de la manœuvre qu'on avait faite. La mer, à la vérité, n'était pas tranquille, et le navire sautait quelque peu sur les vagues; mais il ne paraissait point qu'on courût de graves dangers. Bientôt, on atteindrait l'Italie, et l'on s'applaudirait, sans arrièrepensée, de n'avoir pas été timide.

Le second jour, pourtant, je vis se renfrogner la mine du capitaine....

Le vent avait redoublé: les vagues nous secouaient cruellement; et, quoique le ciel fût bleu, on avait froid.

Les flots ne s'apaisèrent point. Pendant le jour, on tint la route, tant bien que mal. Mais, la nuit, le vent augmen-

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ta encore. Les hautes vergues furent emportées, un mât fut brisé. Le pilote n'était plus maître du vaisseau. Nous nous ég-arâmes. Le soleil levant éclaira notre détresse.

Trois jours, harcelés par le vent implacable, nous flottâmes ; nous n'avions plus ni voiles ni gouvernail. Nous savions la mort imminente. Mes compagnons recommandaient leur âme à Dieu et à ses saints ; ils tremblaient. Je ne songeais point à prier; j'épiais des indices d'où conclure en quels lieux nous nous trouvions

L'obscurité tombait quand nous donnâmes contre un écueil. Le vaisseau se

fendit. Il était perdu. Je me souviens que, parmi le désespoir de tous, je g-ardai mon sang-froid ; mais je ne pourrais plus dire, au vrai, comment je me sauvai. Les événements furent-ils lents à se succéder?

furent-ils rapides? Je l'ig-nore. Quand je song-e à cet instant de ma vie, ma mémoire est nette et confuse à la fois. Je vois encore certains de mes gestes, qui furent, peut-être, inutiles; je coupe un cordage qui pend, j'essaj^e d'arracher un clou. Et j'oublie ceux de mes actes auxquels je dois, sans doute, de n'avoir pas péri dans le désastre. Je crois que je m'attachai à une planche. Je m'évanouis. Les flots m'emportèrent

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J'observai le lieu où m'avait jeté le sort. C'était une côte rocheuse. Aussi loin que pût aller mon reçrard, je ne vis trace d'habitation ni de culture. Je craisTnais de n'avoir été sauvé des flots que pour tomber dans un désert. Le ciel était serein, la mer tranquille; tout vent avait cessé.

Le sommeil m'avait reposé, sans doute, mais une âpre faim me torturait. Je me dis qu'il fallait m'éloig'ner du rivaçi^e : dussé-je, comme les plus sauvages de nos ancêtres, me nourrir d herbes et de racines, je trouverais bien de quoi éviter la mort. La région déserte, d'ailleurs, pouvait n'être que de peu....

Bientôt, à l'horizon, j'aperçus des arbres, et je me réjouis ; j'avançai d'un pas plus alerte, et je ne tardai g-uère à atteindre un enclos ag-réable. Le sol, alentour, était aride, mais il j avait là quelques arpents cultivés avec adresse.

Au milieu de l'enclos s'élevait une maison simple, et, devant la maison, je vis un vieillard, de belle apparence, assis sur un banc rustique. Il lisait...

... avait des ruches, des roses déco raient la maison, et, entre les arbres,

s'étendaient de frais g-azons et des parterres aux mille couleurs.

Je me demandais comment j'allais aborder le vieillard : sa fig-ure était sereine, et je ne doutais pas qu'il ne m'accueillît d'un sourire. Mais il était tout absorbé par sa lecture ; et, ignorant que j'étais du pays où m'avait jeté le caprice de la mer, je craignais de ne point pouvoir m'adresser en une langue qu'il comprît à celui qui m'eût agréé pour hôte et qui se fut intéressé à ma détresse.

Soudain, et parce que, sans doute, je m'étais, en voyant son enclos, rappelé les vers où Virgile décrit le jardin qu'un bon homme s'était créé sous les tours d'Œbalie, je pensai que le vieillard saurait peut-être quelques m.ots de latin, et je décidai de l'interpeller en cette langue

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dès qu'il se distrairait de sa lecture. Linstant vint où il leva les yeux, et, sans trop d'hésitation, je lui dis :

" Inclvte senex, viatorem vides quemdam quem maritimi casus in istam reg-ionem jactaverunt. Ne preces meas coutemnat pietas tua! Ne... »

Le vieillard m'interrompit d'un çeste amical.

(i Monsieur, me dit-il, à la manière dont vous prononcez le latin, je devine que vous êtes Français. Et, peut-être, aimerez-vous mieux m'entretenir dans votre Jang-ue que dans celle de Cicéron. Sachez, d'ailleurs, que, dès maintenant, vous êtes mon hôte, et que vous pouvez user, sans scrupule, du peu que je possède. >...

« Entrez ]à, monsieur, me dit-il. Cette chambre est toujours prête pour les hôtes que m'envoient les hasards favorables.

Permettez que je vous laisse quelques instants : je vais prendre soin qu'un repas vous soit préparé, qui vous remette de vos fatigues. »

Il y avait dans la chambre des sièges bas. J'en éprouvai le moelleux : je fus ravi

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Un grand miroir, du tain le plus pur,

était dressé sur une table. Je m'y reg-ardai, et je reculai d'horreur. Il fallait que le vieillard fût d'une extrême bonté pour ne m'avoir pas repoussé avec dégoût

Je l'entendis qui appelait. Une voix très douce lui répondit. Eh quoi, il y avait une femme dans la maison ? Jeune, sans doute, belle, peut-être! Je roussirais de m'offrir à ses yeux. Ma confusion tournait au désespoir.

Mon ennui ne dura g-uére. Je ne savais pas encore toutes les prévenances qu'avait le vieillard pour ses hôtes, prévenances discrètes, et d'autant plus précieuses. Une tapisserie brillante décorait un

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des côtés de la chambre : je m'aperçus qu'elle n'était qu'un rideau tendu devant le mur. Je la soulevai, et je découvris, auprès d'une robe orientale de la plus belle étoffe, du lin2:e le plus fin du monde. Pour qui ces objets eussent-ils été mis là, sinon pour l'hôte qu'on attendait à tout moment? Je vis encore un large bassin et un ^rand vase, de forme antique, tout rempli d'une eau parfumée. J'eus bien vite dépouillé les vêtements qu'avait souillés la mer, je me lavai avec délice, et je vêtis la robe. Je n'avais pas trop mauvaise mine, et, en attendant qu'on me rappelât, je m'allongeai voluptueusement sur le lit.

Oui pouvait être ce vieillard hospitalier ? Ses habits étaient à la turque, et. pourtant, il ne différait guère, par les

traits, d'un homme de nos climats ; et quel Turc aurait eu, à parler la lang-ue française, le naturel qu'il y avait?

J'étais fort intrig-ué

Une jeune fille entra, la plus belle que j'eusse jamais vue. La taille, la fig-ure.les yeux, tout me sembla parfait en elle. Ses g-rauds cheveux noirs flottaient librement. Sa robe, d'une laine souple et lég-ère, teinte en vert pâle, laissait la gorg'e à demi découverte ; elle avait une ceinture d'arofent ; ses bras étaient nus.

Je l'admirais. Elle me sourit, et me dit quelques mots en une langfue que je ne compris point. Mais, en même temps, d'un geste gracieux, elle m'avertissait

de la suivre. J'obéis avec joie, et nous eutrâmes dans une pièce où était servi le plus appétissant des repas.

Le vieillard m'y attendait.

« Monsieur, me dit-il, voici ma fille.

Elle ig-nore le français et le latin . Mais je vois qu'elle a su se faire comprendre de vous, et c'était le nécessaire.

— Ah, monsieur, m'écriai-je, qui ne serait heureux d'obéir à une aussi belle personne?

— Je l'ai nommée Hélène, reprit le vieillard, en souvenir d'une femme qui fut belle, et qui fut amoureuse. Parle pouvoir de sa beauté, Hélène de Sparte précipita les peuples à la g-uerre. Mon Hélène est belle, qu'elle soit amoureuse! Mais quand, près d'elle, les peuples songeront à la g-ucrre, puisse-t-elle, par le

pouvoir de sa beauté, leur imposer la paix ! »

.... médecin juif chassé de son pays et il

c( La mort, me disait le vieillard, la mort ? Pourquoi les hommes en ont-ils tant d'effroi? Existe-t-elle seulement? Ce qu'on appelle la mort n'est, après tout, qu'une des manières de la vie universelle. Des atomes qui s'étaient agrég-és se désagrègent; certains de ces atomes, désormais, se suffiront à eux-mêmes, un être nouveau sera né ; d'autres se réunissent

à des atomes qui viennent d'ailleurs^ et ainsi se forme un corps. ». . . .

(( J'ai rencontré, au cours de mes voyag-es, un sage de l'Inde. Il m'apprit que, souvent, les gens de son pays ne disaient point d'un homme qu'il mourait^ mais qu'il se dispersait dans les cinq éléments. Parole admirable! Par quatre des éléments on entend, je pense, comme nous faisons, la terre, l'eau, le feu et l'air, et vous ne doutez pas qu'ils ne soient pleins de parcelles de nos corps anciens. Mais qu'entend-on par le cinquième élément ?

La pensée, peut-être: la pensée sous l'espèce du souvenir et dans sa manifestation par la parole. Et, en effet, une part de

nous-mêmes ne subsiste-t-elle pas dans la mémoire de ceux qui nous succèdent, et cela n'est-il pas rendu clair par les discours qu'on tient sur les hommes du passé ? »

Je restais avec Hélène de longues heures, qui nous étaient douces à tout les . . .

Je commençais à comprendre assez bien le grec

Hélène, déjà, parlait fort correctement le français

« Voyez ces roses, me dit Hélène :

mon père prétend qu'il y fleurit un peu du sanaf de ma mère. »

Le vieillard continua :

(( L'île où nous sommes, et où j'ai trouvé le calme et le bonheur, s'appelait autrefois Cythère, et vous savez quelle déesse on y adorait.

— Vénus, m'écriai-je.

— Celle que les Latins confondirent avec leur Vénus, mais qui s'appelait Aphrodite, celle qui fut ici Kythéréia et qui devenait Kypris, quand elle s'arrê-

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tait aux plag~es de Cvpre. Ne vous étonnez donc pas que j'aie découvert, un jour que je bêchais dans mon jardin, une statue fort belle, et qui est l'imag-e d'Aphrodite. »

Et il m'ouvrit la porte de la chambre qu'il appelait, par jeu, le sanctuaire, et où il se réfug-iait pour travailler. Mes reirards y furent tout d'abord attirés par une statue du plus beau marbre, et de lart le plus parfait. Ce ne fut pas sans étonnement quen cette statue je reconnus presque une statue que l'on conserve au couvent de Sainte-Aphrodise et que l'on dit représenter la patronne du lieu. Et je sonireai alors à la ressemblance sing-ulière qu'il y avait entre le nom de la sainte et le nom 2:rec de la déesse

... quel fut mon bonheur quand, enfin, je possédai Tadorable Hélène!

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