CHAPITRE IV
Ce que raconta la jeune Jille,
« Seigneur, dit-elle, je suis la princesse Ariane. Mon enfance fut assez heureuse, car ma mère avait pour moi la plus tendre affection. Elle était douce et bonne, et elle pensait faire de moi la plus accomplie des princesses. Hélas! le ciel ne lui en laissa pas le loisir. Mon père avait le caractère morose, tandis que ma mère penchait vers la gaieté; bientôt, il n'v eut plus, entre eux, d'intimité, et l'on
prétend qu'un jour ma mère, oubliant son devoir, manqua à la foi jurée. Mon père était un homme inflexible, et ma mère périt du supplice que nos lois réservent aux adultères. Depuis ce temps, je n'ai plus guère connu le bonheur. Mon père me témoigna une indifférence qui, parfois, se tournait en haine. Je languis, captive dans un palais dont les salles étaient si nombreuses et les couloirs si obscurs qu'on s'y effarait sans cesse : et mes yeux ^'habituèrent à pleurer.
« Je ne vous dirai point le détail de ma vie monotone. Sachez seulement qu'il y a quelques mois je me repris à espérer en l'avenir, et je crus que, de nouveau, je vivrais des jours paisibles. Hier encore, je n'étais pas malheureuse : mais, je le sens, ma destinée est de souffrir, et les
oO L ABBAYE DE SAINTE- APHRODISE
rares instants de bonheur que j'aurai connus ne me rendront que plus amère la douleur où je suis condamnée.
« Un grand prince vint à la cour de mon père; il avait appris qu'un monstre hideux ravageait nos contrées, et le désir de s'illustrer par un exploit fameux l'avait conduit près de nous. Mon père, quoiqu'il n'eût guère le goût de la représentation ni des fêtes, dut ordonner une réception digne du rang de son hôte, et il fallut bien que je figurasse à ses côté^ dans les jeux et dans les festins. Vous l'avouerai-je, seigneur? Le prince était beau, il était jeune; il disait des paroles flatteuses. Il sut vaincre le monstre qui effrayait nos peuples. Je l'aimai.
« Il déclara bientôt qu'il allait quitter le royaume de mon père. Un étrange
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délire s'empara de moi. J'eus l'audace de courir, la nuit, chez le prince; je lui découvris ma tendresse, et je lui demandai de le suivre dans sa patrie. L'aventure lui plut. Il n'ignorait pas qu'il eût vainement sollicité du roi la faveur de ma main. Et, d'ailleurs, je ne le vois que trop, maintenant, il n'eût pas consenti à prononcer un serment solennel, le perfide! Il m'assura qu'il se vouait à me servir, et nous décidâmes que je fuirais sur sa g-alère. Il souriait, et je l'appelais mon sauveur î
(( Comment je sus me dérober à la surveillance jalouse de mon père, commçnt je £;-ag-nai, dans le port, la galère du prince sans que personne me soupçonnât, il serait trop long, seigneur, de vous l'apprendre, et trop fastidieux. Un hasard.
que je bénissais alors, et que, maintenant, je suis bien près de maudire, me permit de n'être pas découverte, et j'accomplis mon funeste projet. Le prince, dès qu'il me vit à son bord, me renouvela ses protestations de dévouement, et il affirma qu'il ne cesserait d'être, désormais, le plus fidèle et le plus fervent de mes esclaves.
« Nous mîmes à la voile ; la mer était belle, le vent favorable, la traversée fut heureuse. Le prince était le plus aimable des compasrnons. Piespectueux et tendre à la fois, il charmait par la grâce et la variété de ses discours. Je croyais que le sort m'avait donné cet amant parfait dont, comme toutes les jeunes filles, j'avais rêvé bien souvent la venue.
« Nous voyageâmes. Le prince, avant
de regag-ner son royaume, voulait visiter des cours diverses. Partout, on l'accueillait noblement. Le plus souvent, je restais cachée dans le navire; mais, quelquefois, j'avais le caprice de descendre à terre; alors, vêtue en homme, je me confondais dans la troupe de ses pages . C'est ainsi qu'un jour j'appris avec quelque émotion que la princesse Ariane avait quitté, on ne savait comment, le palais de son père. Le bruit de cette fuite n'avait d'abord trouvé que des incrédules; mais il s'était confirmé de telle manière qu'aucun doute, aujourd'hui, n'était plus possible. On ajoutait que le père de la princesse, fidèle à son indifférence, ne s'était pas troublé le moins du monde en apprenant la fâcheuse nouvelle ; il avait dit seulement que d'une mauvaise mère
ne pouvait, naître qu'âne fille ingrate ; la fug-itive, avait-il déclaré, n'était pas digne d'être recherchée, et il avait ordonné, sous les peines les plus sévères, qu'on ne prononçât jamais son nom devant lui.
a Jugez, seigneur, de ce que j'éprouvai, en entendant ce récit, qu'un homme d'armes faisait devant moi, non, me sembla-t-il, sans y mêler quelque ironie.
J'eus assez de force, pourtant, pour contenir mes larmes... Mais pourquoi m'attend rir ainsi sur mes douleurs ? Vous vous détournez . Ma plainte vous fatig-ue, et l'infortunée queje suis vous rebute !... Ah, que vois-je, seigneur? Vous pleurez ! »
Denys, en effet, n'avait pu maîtriser plus longtemps son émotion. Doucement
des larmes coulaient de ses yeux. Il s'a- ^'■enouilla devant la princesse Ariane ; il lui baisa la main, et il dit :
« Daignez, princesse, m'apprendre la suite de vos aventures. »
Et il sut que, après bien des courses, et sans que rien, jusque-là, l'ait inquiétée, la princesse, avec celui qui se disait toujours son protecteur, avait abordé dans l'île, la veille au soir. Elle s'était endormie, confiante encore ; dans peu de jours, on atteindrait le pays du prince; elle y vivrait tranquille, et presque heureuse ; elle y oublierait la cruauté paternelle ; elle finirait, sans doute, par y g-oûter le vrai bonheur. Et elle s'était* éveillée, seule, sur la piasre farouche : à l'horizon, s'effaçait la galère aux voiles perfides.
« Princesse, dit le roi Denys, fiez-vous en ma parole ; uq lâche vous a fuie : il n'est pas digne que vous le pleuriez. Le roi Denys est devant vous, et il jure de ne jamais vous abandonner. »
C'est ainsi que le roi Denys devint le fiancé de la princesse Ariane.