CHAPITRE VINGTIEME
vassal du Nivernais, le seigneur roi n'avait pas à exiger son aide. Il revenait donc, après avoir quitté la chevauchée, pour raconter à ses amis ce qu'il avait appris touchant leurs affaires.
— Vous êtes, saint père, dit-il à l'abbé de Typhaines, dans une passe difficile, et je vais vous conter des détails de votre affaire qui, par ma foi, m'ont affligé.
— Faites vite, s'écria l'évêque ; je vous connais pour un homme sage et entendu, messire Jean, et plus que personne vous êtes en état de parler avec prudence. Non que les lumières de mon vénérable frère, unies à celles que je prétends m'avoir été départies, aient grand besoin d'être soutenues par celles d'un laïque ; mais cependant... Enfin, parlez !
— J'ai vu les envoyés nivernais, répondit messire Jean.
— Vous les avez vus, ces mécréants ! s'écria l'évêque avec un geste d'horreur.
— • Je les ai vus et je leur ai parlé ; j'ai aussi entendu le seigneur de Garlande ; bref, avec ce que j'ai encore appris de deux chevaliers, mes anciens compagnons, je suis au courant de tout.
— Faites-nous part de votre science.
— Sachez donc que les Nivernais et les gens de Typhaines, plus heureux que le seigneur abbé, se sont arrangés de façon à ne pas venir ici les mains vides, et, par un double bonheur, qui, d'ailleurs, n'était pas difficile à trouver, ils sont arrivés dans un moment précis où le seigneur roi avait le plus grand besoin d'argent.
— Il a souvent besoin d'argent, fit remarquer le maître Guillaume en hochant la tête.
— Avec une telle recommandation, poursuivit messire Jean, ils n'ont eu besoin, les uns ni les autres, de déployer beaucoup d'éloquence ; leur droit s'est trouvé tout d'abord excellent et à l'abri de toute contestation. On leur a promis une charte, et les voilà qui vont s'en retourner fort contents.
— Us n'en sont pas encore où ils croient être I s'écria l'évêque avec violence.
L'abbé ne dit rien, mais ses bras étaient croisés sur sa poitrine ; ses sourcils gris froncés, ses lèvres serrées ; toute son attitude, toute sa personne indiquait une inébranlable détermination.
— Dites-moi, mon fils, demanda-t-il d'un ton doux au chevalier, comment se nomment les députés du bourg de Typhaines ?
— Ce sont, répondit messire Jean, quatre bourgeois fort retors, à ce qu'il m'a semblé, et qui ont l'air de s'entendre entre eux connue des voleurs dans une foire de village. Le. plus âgé, celui qui paraît être le chef de l'ambassade, est, m'a-t-on assuré, un nommé Eudes, vieux renard, marchand tonnelier, et que vos gens de Typhaines ont élu pour un de leurs jurats, consuls ou pairs, car je ne sais comment cette canaille appelle ses chefs.
— Sim.on n'est point parmi eux, vous ne l'avez pas entendu nommer ?
— Non, j'en suis certain, répliqua le chevalier ; car on m'a parfaitement mis au fait de tout ; ce Simon est resté dans le bourg, qui va, dans quelques semaines, se trouver fortifié comme une ville. Ces fripons de bourgeois sont, à ce qu'il paraît, plus riches cjue des juifs ; ils ont l'intention de se bâtir des demeures telles que nous autres pauvres gentilshommes n'en habitons pas souvent. Ils ont aussi imaginé pour se passer de l'abbaye, si l'abbaye persiste à mal vivre avec eux, de se construire une grande église paroissiale plus belle que la vôtre 1
— Quelle impiété 1 s'écria l'évêque.
— Enfin, poursuivit messire Jean, il paraît que tout le bourg de Typhaines est à l'œuvre ; que, de tous côtés, les nmrailles, les édifices, les défenses et les embellissements s'élèvent, et que, par les lois que ces scélérats ont établies, la population va beaucoup augmenter, surtout lorsqu'on saura que le roi Louis prend la commune sous sa protection, et que le comte de Nevers, son nouveau seigneur, est décidé à la défendre envers et contre tous.
— Allons I allons I s'écria le maître Guillaume avec fureur, il ne faut plus marchander, mon vénérable frère 1 La chose en vaut bien la peine I Votre cause est celle de l'Église tout entière I L'Église doit s'armer pour vous. Et, je vous prie, où en serions-nous, si, désormais, nos serfs et nos bourgeois pouvaient impunément se révolter et acheter l'appui d'un prince sans conscience ? Que deviendraient les bonnes mœurs et la piété, si, par de pernicieux exemples, le bas peuple était poussé à s'enrichir, à s'attacher à la terre, au