CHAPITRE XX
Les deux ecclésiastiques ne prononcèrent pas un mot tant qu'ils se trouvèrent dans les rues. Absorbés l'un et l'autre par leurs réflexions, ils avaient assez de quoi s'entretenir avec eux-mêmes pour ne pas éprouver le besoin de rompre le silence. Chacun d'eux, suivant son humeur et sa position, s'abandonnait au cours de ses pensées, et bien que le sujet en fut commun à tous deux, la nature des idées était aussi différente que la nature des personnages.
Maître Guillaume ne se montrait pas très surpris ; pour l'abbé de Typhaines, il était profondément révolté. Dans la conduite du roi, il ne voyait sincèrement autre chose que le plus horrible déni de justice, et, dans celle du ministre, il ne rencontrait qu'un sujet de scandale pour l'Église et pour la rehgion. Suivant les idées de maître Anselme, toute politique indifférente ou hostile aux intérêts de la cléricature, était mondaine, réprouvée et satanique, et, dans sa situation, se voyant attaqué et dépouillé, en quelque sorte, une seconde fois par un religieux comme lui, par un abbé comme lui, par le chef de la plus illustre communauté du royaume, il ne pouvait revenir de l'horreur qu'il éprouvait. Peut-être, aujourd'hui, un homme de sa robe qui aurait des sentiments analogues aux siens dans une situation semblable, exciterait-il, avec raison, peu de sympathie. Mais il ne faut pas perdre de vue que, dans les temps reculés où se passe notre histoire, les évêques marchaient les égaux de la noblesse féodale. Sans doute, leurs droits n'étaient pas toujours aussi clairs à la possession et à la domination des villes que ceux des conquérants ; mais, quelquefois aussi, ils pouvaient, sans trop de fiction, se dire plus bienfaisants, moins oppresseurs.
Les clercs s'enorgueillissaient presque autant de leur
science que de leur céleste consécration, et ils méprisaient autant qu'ils redoutaient la puissance laïque. Anselme donc ne trouvait qu'injustice barbare et spoliation détestable dans la politique du seigneur roi et de maître Suger, son ministre.
Il était irrité et indigné, mais point abattu, et l'avenir ne lui paraissait pas invincible. Convaincu de la justice de sa cause et décidé à ne pas céder un pouce de ses droits, il défiait en lui-même la puissance de Louis, dût-elle être unie à celle de tous ses feudataires, de prévaloir contre lui. Les moyens seulement lui paraissaient d'un choix difficile ; il fallait se hâter, et le temps, qui manquait, servait de tout son pouvoir les trames perfides de ses adversaires. D'ailleurs, il ne connaissait pas assez bien les dispositions de beaucoup de grands dignitaires ecclésiastiques pour savoir jusqu'à quel point il pouvait compter sur leur secours. Il avait entendu dire que l'évêque d'Amiens et celui de Noyon s'étaient montrés favorables à la cause des bourgeois, et que les communes établies dans leurs cités épiscopales avaient été instituées de leur consentement et jurées par eux. Que savait-il, si d'autres membres de la prélature des Gaules, gagnés plus ou moins par cet exemple, n'apporteraient pas de mauvaise volonté, sinon une opposition déclarée à ses efforts pour réduire la rébellion des bourgeois de Typhaines ?
Lorsque les deux prêtres furent rentrés chez maître Guillaume, et que, seuls, dans la retraite de la maison canoniale, ils se virent libres de se communiquer leurs sentiments sans contrainte, Anselme ouvrit pleinement son cœur à son ami, et demanda à sa prudence et à son habileté les moyens de terminer promptement une affaire si difficile et si combattue.
A ce moment, messire Jean Berniot entra dans la chambre. Ce digne chevalier avait suivi le roi jusqu'à une certaine distance de Paris ; il avait trouvé dans la salle quelques barons de sa connaissance, et le désir de prendre langue, le plaisir de deviser, l'avaient décidé à monter à cheval comme les autres et à voir ce que l'expédition allait devenir. Il était, du reste, résolu à n'y pas prendre part ; car, se proposant de traverser les terres du comte de Chartres, il n'avait nul motif pour se brouiller avec ce seigneur, et comme il était