‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 102 sur 169 · CHAPITRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME

— Tout s'est passé pour le mieux, répondit Eudes, et, vraiment, nous n'avons eu guère de difficultés à vaincre. Suivant votre conseil, nous avons été nous loger chez maître Gérard, l'armurier du seigneur roi et son grand ami, comme il est le vôtre. Il nous a très bien reçus pour l'amour de vous, et comme nous avons suivi tous ses avis fidèlement, notre succès n'a pas été long à venir. Bref, vous voyez qu'absents depuis huit jours seulement, nous avons réussi de tous points.

En parlant ainsi, Eudes tira de sa poitrine la charte du roi Louis et la mit sur la table. Lé clerc la prit et en fit tout haut la lecture. L'assemblée se montra très satisfaite.

— Vous voyez, mes confrères, reprit Simon, que tout nous sourit, tout va pour le mieux. Sachons maintenant ne pas permettre à Monseigneur de Nevers de prendre trop de libertés chez nous ; ne renouvelons point l'histoire de ce cheval que m'a racontée jadis, à Cambrai, un savant moine. L'animal voulait se venger d'un cerf, et pour cela fit monter un homme sur son dos ; le cerf mort, Thomme ne voulut plus descendre.

— Vous voyez, interrompit Payen, que je n'ai pas attendu votre conseil pour engager le seigneur de Pornes et messire Anseau à se retirer dans leurs terres, jusqu'au jour où nous irions requérir leur aide. Ils m'ont cru et ont bien fait ; car leurs hommes d'armes et eux-mêmes^ commençaient à trouver mauvais visage dans les rues du bourg. Les bourgeois n'ont rien à gagner au voisinage des nobles hommes. Les deux races ne sont pas propres à vivre ensemble.

— Je vois, s'écria Eudes, que, pendant mon absence, toutes choses ont été bien conduites. La liberté nouvellement acquise vous a rendus tous fiers et vaillants, et, même avec nos protecteurs et nos amis, vous tenez un bon langage. En passant le fossé, j'ai vu aussi que le rempart s'élevait de trois pieds plus haut qu'au jour où je suis parti, et, dans toute la longueur de ia rue, j'ai compté jusqu'à vingt maisons nouvelles dont les murs s'élèvent, comme par œuvre magique, sous les mains et sous les outils de plusieurs centaines de joyeux ouvriers. Par la mort de Notre-Seigneur 1 qui jamais se serait attendu à un succès aussi prompt, à un bonheur aussi vite éclos ? Pour moi,

je vous le jure en assurance, je comptais sur bien des semaines, et, peut-être, sur des mois entiers de misère et de combats, et la seule garantie que j'eusse de la victoire, c'était que, vaincu, je ne voudrais pas vivre. Eh quoi I vous m'écoutez, et aucun de vous ne vient me serrer la main et m'assurer qu'il comprend comme moi notre heureuse destinée ?

— Tu peux avoir raison, tu as raison, sans doute, répondit Payen en jetant sur le consul un regard sérieux, nous sommes ici presque ingrats, puisque tant de succès ne peuvent nous tenir dans une joie imperturbable. Mais tu es bien trompé, Eudes, si tu crois que nous n'avons que des motifs d'être contents, et pour t'assurer du contraire, regarde maître Simon et tu verras tout d'abord à son maintien une partie de la vérité.

A ces paroles du forgeron, le père de Damerones se leva du siège sur lequel il était assis, et avec un geste d'impatience, tourna le dos et s'avança vers l'étroite fenêtre de la salle du conseil, avec la volonté évidente de dérober son visage aux regards de ses collègues. Mais Eudes qui déjà avait été frappé de la pâleur extrême et de la maigreur de cette sombre figure, aperçut de grosses larmes qui baigniieit les joues de son ami.

— Qu'a-t-il donc ? demanda-t-il.

Antoine et Jacques firent chacun un mouvement de tête et d'épaules qui paraissait indiquer la compassion. Pour Payen, il s'appuya contre la muraille et se mit à sifller entre ses dents.

Un moment de silence s'établit. Simon fut le premier à le rompre.

— Oui, dit-il, notre puissance n'est qu'une ombre, notre liberté qu'une apparence et tandis que les bonnes gens poussent jour et nuit des cris de victoire, et se vantent de ne plus obéir ni à moine ni à seigneur, nous qui sommes ici chargés des affaires communes et forcés d'être sages pour tous les autres, nous savons que nous sommes violentés, asservis, dominés, insultés par une puissance misérable, devenue en un moment maudit maîtresse de toutes nos résolutions. Bénis ton sort, compère Eudes, de ce qu'il t'a épargné la vue de notre première humiliation.

— Si je ne l'ai pas vue, répondit le consul, du moins je

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