CHAPITRE VINGTIÈME
la ressentirai comme vous ; comme vous je suis un des premiers de la commune et j'ai bien le droit de tout savoir. Parlez donc, je vous écoute et je ne suis pas une femmelette pour qu'un malheur, si grand soit-il, me puisse à jamais abattre.
— Raconte-lui tout, Payen 1 s'écria Simon en se jetant de nouveau sur son siège.
Le marchand de toiles mit ses deux bras sur la table, cacha sa tête dans ses bras et on l'entendit qui sanglotait avec force. Cette douleur si poignante, quoique, depuis quelques jours, les éclats en fussent fréquents et pour ainsi dire continuels, frappait d'une sorte de terreur et de respect l'imagination des bourgeois, habitués de longue main à considérer maître Simon comme le plus énergique et le plus ferme des hommes. Ils se disaient parfois entre eux que ce devait être un chagrin bien puissant, un malheur bien immense, un danger bien terrible que celui dont l'âme de leur chef, de leur conseiller, de leur soutien, cette âme si fortement trempée, pouvait être assaillie avec tant de force et ébranlée à un tel point.
Payen, avec une sorte de délicatesse que ses confrères aussi bienveillants, mais peut-être moins noblement doués que lui, n'auraient pas eue, raconta, à voix basse, à Eudes, la disparition de Damerones et son em.prisonnement dans le donjon du Cornouiller. Puis, autant qu'il le pouvait, il lui exposa et lui expliqua les conséquences terribles de ce malheureux événement. Mais il était loin de les connaître toutes, surtout en ce qui touchait maître Simon.
Qu'on juge de ce qu'avait ressenti le marchand lorsque Xe dévouement de Damerones, non moins fanatique et emporté que sa haine, était venu subitement placer, sous la hache qu'il tenait suspendue sur la tête de Philippe, la tête blonde de sa fdle 1 Ce qu'il avait ressenti, nul ne pourrait le dire : toutes les époques ont leurs passions ; toutes, leur fougue ; toutes, leur exaltation, et, en quelque sorte, leur sauvagerie ; mais, sauvagerie, exaltation, fougue, passions, prennent, dans chaque temps, une forme différente, se combinent d'une façon autre et enfantent des idées dissemblables. Pour pouvoir apprécier ce que Simon éprouva alors et comme il l'éprouva, il faudrait, tâche impossible, gravir de nouveau la colline descendue des siècles, et se transporter vivant
dans les tombeaux inanimés des hommes qui ne sont plus. Nous n'en dirons que le principal, ce que nous pouvons en deviner. Le consul du douzième siècle n'avait pas l'âme d'un Junius Brutus ; il aimait son enfant comme un bourgeois, comme un chrétien, comme un homme pour qui les affections du foyer ont toujours été et dû être les premières et les plus sacrées de toutes, et le déchirement profond qu'aurait causé dans son âme l'abandon de sa vengeance, aurait été bien suffisant pour faire de lui le plus malheureux des hommes ; car, certainement, il aurait hésité entre la vie de sa fille et la mort de monseigneur Philippe. Mais les événements qui avaient suivi l'action courageuse de Damerones avaient encore ajouté au désespoir du consul, en venant exciter et attaquer tous les intérêts de son âme. Son âme avait été touchée sur les points le^s plus sensibles.
Quand le chanoine Norbert avait appris de la jeune fille qu'elle voulait se rendre d'elle-même prisonnière de la demoiselle du Cornouiller, il avait consenti tout d'abord à cette bizarre proposition. Son esprit violent et singulier le rendait plus propre que personne à comprendre de pareils desseins, à les admettre et à les servir, et, d'ailleurs, il sentait bien que, d'un moment à l'autre, son influence et son pouvoir viendraient chavirer contre l'inébranlable volonté du marchand de toiles ; alors il lui faudrait voir mourir le chevalier. Il avait donc facilité la fuite de Damerones et lui avait même remis un morceau de parchemin sur lequel était tracée en mots brefs, mais péremptoires, l'invitation ou plutôt l'ordre adressé à Mahaut de bien traiter sa captive.
Mais, à peine la fille de Simon avait-elle expliqué à la châtelaine et le danger que courait monseigneur Philippe et sa position à elle-même, que la demoiselle, oubliant ou dédaignant les ordres du chanoine, avait commandé de jeter Damerones dans le cachot de la tour et s'était empressée d'envoyer, comme on l'a vu, un de ses hommes à Simon pour l'avertir que la vie de sa fille ne tenait qu'à un fil. Et ce n'était pas un jeu ; nulle réalité ne fut jamais plus réelle ; tout le sang de la jeune bourgeoise ne valait pas un cheveu du chef de Philippe, au sentiment de Mahaut ; beauté, bonté, dévouement ne pouvaient sauver la captive, si le chevalier était mis en péril. Norbert n'eut besoin que