‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 105 sur 169 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

C'était le matin même du retour d'Eudes dans le bourg de Typhaines, que l'attaque des confédérés avait eu lieu, €t bien qu'elle n'eût pas été dirigée contre les murailles, et que les ennemis se fussent contentés de faire le dégât, on pouvait prévoir que les seigneurs ennemis ne s'en tiendraient pas là. D'ailleurs, la lettre de Mahaut déclarait toutes les négociations rompues par la tentative de surprise qui avait eu lieu pendant la nuit ; et ainsi, à huit jours de là, il fallait que Simon rendît son captif, ou qu'il s'attendît à recevoir dans la journée la tête charmante de sa fille, apportée dans un coffre jusque dans la salle du conseil par quelque malheureux serf, ou lancée par dessus les murs par une machine de guerre.

Ce n'était pas tout encore. Les collègues de Simon, qui avaient paru pencher quelquefois à sacrifier leur haine pour le défenseur de l'abbé à la juste douleur de leur chef, et qui, même, s'étaient déclarés pour son renvoi, changèrent d'avis lorsque leurs champs eurent été brûlés et qu'ils eurent connaissance de la ligue faite contre la commune. Ils furent tous d'opinion que la malveillance et l'audace des quatorze seigneurs devaient être punies ; qu'il fallait que la commune répondit à leur défi à outrance par une guerre à mort, et que, puisque dans leurs mains se trouvait déjà un chevaUer, son supplice devait servir de représailles et d'épouvantail. Au bout de cette horrible déhbération, Simon vit le cadavre de sa fille aussi clairement que si déjà on l'eût jeté sous ses yeux.

Voilà dans quelle situation Eudes trouva ses collègues : les nouvelles et la charte qu'il apportait remirent un peu de calme dans les esprits, et comme il n'avait pas été témoin de toutes les angoisses des jours derniers et des malheurs

de la matinée, que, d'ailleurs, 11 était particulièrement dévoué i\ Simon, il s'unit à Payen pour combattre les emportements farouches d'Antoine et de Jacques. Il était honmie sage et tranquille : peu sanguinaire et même d'inclinations pacifiques ; Payen, lui, était guerrier et turbulent, mais le plus loyal des hommes ; il désirait la mort de monseigneur Philippe, mais il désirait plus encore la vie de Dameroncs, et, pour sauver cette existence précieuse, il eût luimême combattu afin de sauver le chevalier. Mais, pendant toute la matinée, ses remontrances avaient été vaines ; il voyait contre lui deux des consuls, et Simon, frappé d'une sorte de stupeur, ne trouvait plus de paroles lorsqu'il s'agissait de raisonner sur cet épouvantable sujet. L'arrivée d'Eudes fut donc un secours puissant pour lui.

Il expliquait encore à demi-voix à son compagnon ce qu'on vient de raconter, quand Norbert entra dans la salle. Simon, toujours absorbé dans ses sanglots et dans ses larmes, ne parut pas entendre que quelqu'un arrivait, et lorsque le chanoine éleva la voix, il tressaillit, cessa de pleurer, mais ne changea pas d'attitude.

— Vous voilà tous réunis, dit le saint personnage d'une voix creuse, suppôts de Satan, marchands de trahisons, couleuvres altérées de sang 1 Quel nouveau projet sortira de ce conciliabule ? Eh bien 1 êtes-vous résolus cette fois à sacrifier la vie de vos enfants à votre colère impie ? Le brave chevalier que vous tenez dans votre prison va-t-il mourir ? Parlez ! il faut que dans une heure tout soit décidé, et, quant à la demoiselle du Cornouiller, si vous ne la connaissez pas, je la connais I Elle vous tiendra parole et frappera de mort sa prisonnière I

Les consuls gardaient le silence, et, les yeux baissés vers la terre, n'osaient décider. Norbert reprit du même ton solennel et méprisant :

— Suivez votre instinct ; aucun être sur cette terre ne peut y échapper 1 Montrez-vous ce que vous êtes. Chrétiens, épargnez le sang 1 Sectateurs du diable, versez-le à flots ! Mais à quoi vous servira-t-il d'avoir fait deux martyrs ? Le ciel réjoui va s'ouvrir pour les recevoir et l'enfer vous paiera en malheurs et en catastrophes 1 Aussitôt que le chevaher et la jeune fille auront rendu le dernier soupir, attendez-vous à voir fondre de tous les côtés de l'horizon un déluge de

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