CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
maux, de tourbillons d'opprobres et d'iniquités I Que signifie ce grand parchemin scellé du sceau de France ? Ah ! ah ! maître Eudes, est-ce vous que je vois ? Vous êtes donc de retour et vous apportez ce chiffon 1 Quoi 1 mes yeux lisentils bien ? Le glorieux roi Louis a souillé sa renommée en vous prenant sous son aile 1 Et, sans doute, vous êtes bien fiers et bien assurés de l'avenir 1 Aveugles que vous me semblez 1 vous allez tout vous permettre, et, dans votre présomption, vous violerez chaque jour la justice I
— Par le Diable 1 s'écria Payen, en donnant un coup de poing sur la table, par le Diable 1 qu'il nous sied d'invoquer, puisqu'aussi bien vous nous donnez tous à lui 1 Vos compliments et vos douceurs m'écorchent les oreilles 1 Certainement, je vous respecte et vous vénère ; un chrétien ne saurait moins accorder à vos mérites ; mais je m'accommode de moins en moins de vos injures I Hé I lorsqu'on veut obtenir quelque chose, même des obstinés, il est sage de le demander autrement 1 Pour moi, je suis de votre avis, et voici Eudes qui m'assure le partager aussi. Il faut laisser aller le chevalier, l'échanger contre Damerones, et récompenser ainsi les grands services que maître Simon a rendus à cette commune. Nous savons bien qu'il est dur de rendre nous-mêmes la liberté à notre ennemi, et que le tort de ce matin aurait besoin d'être vengé ; mais, aussi, nul ne sait ce qui arrivera demain ; messire Philippe aujourd'hui délivré, peut être repris ce soir, et, alors, gare à lui 1 Sa captivité ne sera pas longue, et, en un besoin, moi-même je servirais de bourreau. Allons, décidons-nous, et laissons partir le seigneur de Cornehaut.
Norbert, sans daigner répondre aux critiques du forgeron sur sa conduite, appuya vivement la conclusion de son discours, et Eudes ne fut pas paresseux à argumenter contre les répugnances marquées d'Antoine et de Jacques. Ces deux bourgeois avaient peu de pitié pour Damerones. Tous deux vieillards, tous deux courbés déjà par l'âge, riches et sans enfants, ils avaient perdu le matin, par l'attaque des hommes d'armes du Cornouiller, chacun une métairie et des récoltes ; ils étaient exaspérés. Ce n'était pas trop de la vie d'un chevalier et d'une jeune fille pour payer les gerbes à jamais perdues et les échalas qu'il faudrait remplacer. Si leur collègue Simon avait parlé et fait retentir à leurs
oreUles cette voix tonnante qui ne manquait jamais d'emporter leurs suffrages, il est très vraisemblable que la discussion aurait peu duri^' et rjuc la cause de la clémence l'aurait sans retard emporté. Mais Simon ne bougeait pas. Il ne levait pas la tête ; il ne prenait aucune part à la violente querelle de ses amis. Trop malaisé lui était-il de trahir ou sa vengeance ou a tendresse paternelle, et trop pénible de renoncer à punir sur-le-champ l'outrage dont sa patrie d'adoption venait le matin même d'être l'objet. Entre ces trois sentiments, CCS trois besoins, il ne voulait pas choisir. Indécision ou point d'honneur, il avait silencieusement résolu d'attendre la sentence du conseil et de ne point la dicter, et l'âme pantelante, tous les sens éveillés, la respiration suspendue, il suivait les phases de la discussion, tantôt croyant que sa fille allait être sacrifice, tantôt prêt à pleurer sa vengeance perdue.
Cependant, et déjà on l'a vu, l'âme de ce bourgeois du moyen âge était une âme barbare, point rom^aine, et plus lui importait au fond son enfant que les considérations les plus puissantes. Ce ne fut donc pas sans un mouvement de joie qu'il entendit Jacques, ébranlé par les raisons d'Eudes, par les cris et les emportements de Payen, par les sombres et mystiques menaces du chanoine, s'écrier enfin :
— Eh bien ! que le chevalier soit libre, mais qu'auparavant il jure de ne plus combattre contre nous ; car je connais sa force, Payen aussi l'a éprouvée et nous avons bien assez d'ennemis I
Sur quelques mots prononcés par Eudes, le clerc du conseil sortit et bientôt rentra suivi du chevalier. Maître Simon s'était levé, avait repris sa gravité sombre, et dans sa robe rouge paraissait le plus sévère et le plus ferme des consuls. Quant à Norbert, un éclair de joie sublime éclairait son front.
Monseigneur Philippe, à peu près guéri de ses blessures, mais un peu abattu par sa cruelle captivité, plia un t';cnou devant Norbert, qui le bénit, puis, avant que les consuls lui en eussent octroyé la permission, il se jeta sur un escabeau, et regardant l'assemblée d'im œil questionneur :
— Où en sommes-nous ? dit-il. Est-ce. cette fois pour tout de bon que vous allez en finir avec moi ? Sans doute, le dévouement de la pauvre bourgeoise n'aura servi qu'à