‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 107 sur 169 · CHAPITRE VINGT ET UNIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT ET UNIÈME

lui faire gagner le ciel, et maintenant, vous me tuerez ? Devinè-je juste ?

— Non, vous devinez faux, monseigneur, répondit Eudes.

— Nous allons vous échanger contre la fille de maître Simon.

— Sur votre foi de chrétien, parlez-vous sérieusement ? s'écria le chevalier dont les yeux brillèrent d'espérance.

— Très sérieusement. Je vous répète que nous allons vous échanger contre la fllle de maître Simon. Mais avant de quitter votre logement dans le bourg de Typhaines, nous attendons de votre courtoisie un serment.

— Un serment ? Et lequel, je vous prie, sire bourgeois ?

— Celui de ne prendre part à aucune expédition contre la commune, de ne vous liguer avec aucun de nos ennemis et de vous retirer tranquillement à dix lieues pour le moins de nos murailles.

— Vous n'y pensez pas, répondit monseigneur Philippe en haussant les épaules. Si vous voulez de moi une promesse, demandez-la au moins telle que je puisse la tenir. Je suis la fiancé de la demoiselle du Cornouiller ; vous ne croyez pas, sans doute, que je sois assez lâche pour lui fausser ma parole, et puisqu'elle est en guerre avec vous, il faudra bien que je continue comme elle a commencé. D'ailleurs, vous m'avez tenu en prison, et auprès de tous les gens de cœur, je passerais pour déshonoré si je ne cherchais pas à vous en faire repentir. Soyez raisonnables, et ne m'exposez pas, ni vous non plus, à un faux serment.

— Il a raison, dit Payen à Jacques et à Antoine. Vous exigez de lui des sottises, et, moi-même, qu'il a si malmené à l'assaut de l'abbaye, je ne serai pas fâché de le rencontrer une fois en rase campagne pour lui rendre les coups que j'ai reçus.

— Bien à votre service, mon garçon, reprit le chevalier en riant, et tout forgeron que vous êtes, je vois que vous n'entendez pas mal les choses de l'honneur.

Simon se leva, et s'avançant vers le chevalier, les yeux ardents, les poings fermés, les dents serrées, comme un homme qui se contient pour ne pas saisir à la gorge son interlocuteur et l'assommer sur la place, il lui dit d'une voix étranglée :

— Partez donc, puisqu'on le veut 1 Puisqu'il le faut I

Vous n'êtes sans doute pas un chevalier, mais un sorcier maudit, un exconuuunié magicien qui avez ensorcelé ma pauvre idiote de fille 1

— Maître Simon, interrompit Philippe, est-ce un usage chez vos pareils que d'insulter les prisonniers ? Je suis meilleur chrétien que vous 1

— Partez donc, continua le consul en grinçant des dents, partez, et puisque vous le voulez, faites la guerre, attaqueznous, cherchez à brûler nos maisons, à nous assassiner nousmêmes, continuez le métier infâme de vos aïeux, tous brigands dont le diable a fait sa proie 1

— Par la mort de Dieu I tu mens 1 s'écria le chevalier furieux. Misérable serf, crois-tu donc que la crainte de me voir massacrer me fera endurer doucement de pareilles insultes ?

Et, en parlant ainsi, monseigneur Philippe avait fait un geste pour prendre le consul au cou, mais celui-ci lui saisit le bras dans sa main de fer et poursuivit du même ton :

— Point de violence ici, fils de tigre 1 Je ne veux pas de ton sang à cette heure, puisque ce serait répandre celui de ma malheureuse fille ; mais apprends du moins d'où te vient ma haine, et tu sauras alors que ta mort prochaine est assurée. Je suis le fils de ce jurât de Cornehaut que ton père a traîtreusement mis à mort, le neveu de ce prêtre que le sacrilège a sacrifié lui-même, et tant que je vivrai, je ne te laisserai ni repos, ni trêve I

— Voilà bien des paroles ! répondit monseigneur Philippe en levant les épaules et en se rasseyant. Suis-je libre, mes maîtres, ou vous êtes-vous joué de moi ? C'est là tout ce qu'il faut savoir ; quant au ressentiment d'un marchand de toiles, il m'importe peu de le connaître ou de l'ignorer.

L'indilTérence très réelle du chevalier n'était point partagée par les autres assistants. Norbert lui-même, qui connaissait toute la puissance du caractère de Simon, était ému des agitations par lesquelles il l'avait vu passer depuis une heure, et la révélation que venait de faire le consul des causes de sa haine pour le chevalier, revêtit cet homme, même aux yeux du saint, d'une sorte de bon droit, ou pour le moins d'une sorte d'excuse dans toutes les violences qu'il avait tentées ou voudrait poursuivre par la suite. Les autres

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