CHAPITRE VINGT ET UNIÈME
bourgeois ressentirent à un degré plus grand encore l'effet de la passion de leur collègue, et, les yeux fixés sur lui, ils s'attendaient à le voir tout oublier et à frapper de sa dague le chevalier dans un transport de rage aveugle.
Cependant il n'en fut rien. Après avoir parlé comme il venait de le faire, Simon passa sa main sur son front, essuyant la sueur, et, comme s'il eut enfin retrouvé toutes les forces de son âme, il demanda froidement à ses collègues s'ils avaient pensé aux moyens d'effectuer l'échange résolu. Ce n'était pas, en effet, avoir terminé toutes les difficultés que d'être tombé d'accord entre soi de l'opportunité ou, pour mieux dire, de la nécessité de cet échange. Il fallait maintenant envoyer un messager à la demoiselle du Cornouiller et la prévenir de la décision des consuls. Le choix de ce messager était assez difficile. Lequel d'entre les bourgeois pourrait-on décider à affronter les troupes de maraudeurs qui, sans doute, tenaient encore la campagne, et à risquer vingt fois son cou avant d'avoir paru devant la redoutable châtelaine? Sans compter que, pour cette expédition, il ne fallait pas seulement un brave, mais aussi un homme adroit, fin, subtil et capable de négocier la façon d'opérer l'échange des deux captifs.
Heureusement, la discussion fut promptement tranchée. Norbert s'offrit de lui-même à aller au Cornouiller, et ce fut bien heureux ; seul peut-être, dans le bourg, il pouvait sans danger se charger d'une pareille commission ; car, dans les querelles entre les nouvelles communes, les nobles et les moines, on avait trop l'habitude de traiter les bourgeois en séditieux et en rebelles, et non pas en adversaires. Ce point réglé, il en restait un autre. C'était de décider la façon d'opérer l'échange, ou au moins la proposition qui serait faite à ce sujet à la demoiselle du Cornouiller. Le point était délicat et difficile ; car, des deux parts, on se supposait très capable d'user de ses avantages pour garder sa prise en délivrant celle de l'adversaire, et il s'agissait d'éviter ce danger.
Après beaucoup de dits et de contredits, Payen imagina qu'il fallait proposer à Mahaut de se rencontrer le lendemain dans une lande découverte, à mi-chemin du châtel et du bourg. Là, le pays était assez plat pour qu'on pût découvrir de fort loin tout ce qui se passait dans la plaine. Au travers, coulait la petite rivière qui venait ensuite, après bien des
détours, baigner le pied du monticule abbatial, et Payen inventa que chaque parti, composé seulement de douze hommes à cheval, non compris le prisonnier, s'avancerait jusqu'au bord de la rivière. Là, sur deux planches jetées d'un bord à l'autre, les deux captifs passeraient en même temps. 11 serait de plus stipulé que ni arcs, ni flèches, ni arbalètes, ni viretons ne pourraient figurer dans l'équipement des douze cavaliers de chaque parti. Comme monseigneur Philippe, une fois livré, augmentait d'un combattant le nombre des cavaliers de Cornehaut, il devait être aussi convenu qu'on n'amènerait pas de cheval pour lui, mais qu'il monterait sur un de ceux des hommes venus à sa rencontre. Lorsque tous ces points eurent été discutés et acceptés, et que le vieux chanoine les eut déclarés raisonnables, le chevaUer regagna sa prison avec l'espoir de n'y plus passer qu'une nuit, et l'infatigable Norbert, son bâton à la main, sortit de la maison de ville pour retourner au Cornouiller. L'aspect d'un pays dans lequel la guerre a promené ses ravages est bien autrement sinistre que le paysage le plus naturellement sombre et affreux. L'homme a en cette matière une supériorité terrible sur la nature et il sait créer des horreurs que les plus sourcilleux rochers, les plus ténébreux abîmes, les torrents les plus mugissants et les plus écumeux n'égalent pas. Les solitudes même de ces déserts de neige où l'œil n'aperçoit qu'une blanche et sinistre étendue où apparaissent seulement, de loin en loin, les bandes affamées des corneilles volant à tire d'ailes sous un ciel gris, sont moins effroyables à la pensée que les contrées les plus belles où le fer et la torche du soldat viennent de porter la dévastation. Partout, sur le territoire du bourg où, quelques jours auparavant, le pieux voyageur avait passé, il ne retrouvait plus que des ruines et des décombres. Quelques heures avaient suffi pour détruire les œuvres de plusieurs années ; les cabanes étaient brûlées ou en partie enfoncées ; les arbres, noircis par le feu, n'avaient plus de feuillage, et ne montraient que de grandes branches maigres et dépouillées, qui semblaient s'élever lamentablement vers le ciel pour demander miséricorde. Les arbrisseaux avaient été arrachés, les vignes n'étaient plus que des champs en friche ; les écluses des ruisseaux ayant été enfoncées, les prairies étaient changées en marais ; çà et là, au milieu des herbes ou sous des