CHAPITRE VINGT ET UNIEME
ruines, un cadavre montrait ses jambes, un bras ou un tronc mutilé, et Norbert ne put tenir de se détourner quelque peu de sa route pour rechercher ceux des malheureux serfs qui pouvaient soit être pansés, soit préparés au dernier et terrible voyage.
Il eut le bonheur, en errant ainsi dans les débris, de donner quelques consolations à deux malheureux écrasés sous la chute de leurs toits, et qui respiraient encore. Puis, se souvenant que s'il n'arrivait avant la fin du jour au Cornouiller, Mahaut était fem^me à tenir sa promesse et à faire tuer Damerones, il choisit, en soupirant entre ses deux devoirs, et résolu à ne plus s'arrêter, s'éloigna à grands pas de cette triste scène.
Enfin, il franchit les limites du territoire de Typhaines et se trouva sur les terres du Cornouiller. Là, il rencontra bientôt un parti d'hom.nies d'armes, conduit par un des quatorze alliés de Mahaut qui, en le reconnaissant, l'accueillit avec respect et lui fit donner le cheval d'un de ses hommes, et ainsi il arriva au châtel. Comme le jour cependant baissait, et qu'il n'était pas sans inquiétude sur le sort de sa prisonnière, il avait obtenu du gentilhomme qu'un des sergents d'armes prendrait les devants et irait avertir la châtelaine de son arrivée et du but de son voyage. Peut-être la précaution ne fut-elle pas inutile, car la nuit se faisait déjà quand le chanoine franchit l'entrée de la grand'salle du Cornouiller.
C'était ce même appartement dans lequel, pour la première fois, nous avons vu Mahaut, entourée de ses femmes et de ses vassaux nobles, recevant avec componction les pieux avis du chanoine de Trêves. Mais l'aspect en était bien changé : sur la vaste table, le souper était déjà servi ; au bout de l'appartement, à la place d'honneur et sur son siège seigneurial, la demoiselle était assise ; derrière elle, ses servantes se tenaient debout : l'ordre ne leur avait pas encore été donné d'aller commencer le repas au bas bout de la table. A côté de Mahaut, les quatorze seigneurs avaient leurs quatorze places marquées suivant l'âge de chacun. Deux vieux gentilshommes, à longues barbes blanches, occupaient les sièges les plus rapprochés à droite et à gauche de celui de la demoiselle. Le reste de l'appartement était rempli de vassaux armés et d'arrière - vassaux qui tous pouvaient
aisément mettre ù profit l'hospitalité de la châtelaine qui s'étalait phis abondante que fastueuse.
Quand Norbert eut considéré d'un coup d'oeil sa pénitente, il comprit sans peine qu'elle n'était pas, en ce moment, livrée à des pensées très humbles, ni très douces. Elle se leva pourtant ù son approche, et s'étant mise à deux genoux devant lui, mains jointes, elle lui demanda sa bénédiction ; puis, ce d<evoir rempli, elle s'assit de nouveau dans son fauteuil, en montra un autre au chanoine tout à côté, et d'une voix impérieuse :
— Vous voilà revenu dans ma maison, saint père, dit-elle, et on m'a dit de votre part que vous apportiez de bonnes nouvelles. Dois-je réellement compter sur l'arrivée de monseigneur Philippe ?
— Sans nul doute, ma fille, répondit le chanoine ; vous verrez demain votre fiancé, si, toutefois, vous agréez les conditions de l'échange que je suis chargé de vous offrir.
— Je les agrée d'avance, repartit Mahaut, bien qu'il soit dur pour une fille noble de traiter d'égal à égal avec de misérables serfs insurgés. Mais vous, mon père, qui êtes un homme prudent, dites-moi, je vous prie, ce qu'il me faut penser de cette folle que vous m'avez envoyée ici pour me servir d'otage ?
Mahaut attachait des yeux scrutateurs sur le visage du chanoine, et comme il ne répondait pas, ne faisant pas même signe qu'il comprit sa question, elle poursuivit :
— Oui, que dois-je croire de cette bourgeoise qui, sans y être contrainte, a passé seule la herse de mon châtel, quand son père et les siens osent s'attaquer à mon fiancé ? Il y a dans ce mystère quelque chose que, sans doute, il m'importe de savoir, et je ne puis, ce me semble, mieux m'informer qu'auprès de vous, protecteur de mon otage.
— Votre otage, réjiondit Norbert, était-ce donc comme otage (jue je vous avais envoyé cette jeune fille ? C'est comme sœur, il me semble, (juc je vous l'avais adressée, et je vous priais de la traiter avec la bienveillance due à la vertu et à la charité. Qu'avez-vous fait de mes ordres ?
— Au Cornouiller, répondit Mahaut, moi seule je prononce des mots pareils, moi seule je donne des ordres, et tant que ma main ne sera pas engagée dans celle d'un époux, je n'en