CHAPITRE TROISIÈME
respectueusement dans leurs bras les restes de leur malheureux confrère, et, après lui avoir découvert le visage, le couchaient dans un drap blanc ; d'autres s'apprêtaient à charger le saint fardeau sur leurs épaules, d'autres couraient ouvrir les portes de l'église. Ce fut à ce moment que le jeune croisé s'approchant, vint considérer le cadavre.
Le sentiment qui l'amenait là, n'était sans doute, dans sa curiosité naïve, que très médiocrement mêlé de l'horreur qu'on ressent de nos jours pour un pareil spectacle. Les habitudes du douzième siècle n'inspiraient pas de bien grandes délicatesses. Alors le sang n'était que du sang, c'est-à-dire peu de choses ; un mort, qu'un objet triste, mais bien connu ; un meurtre, qu'un événement fâcheux auquel chacun, et surtout l'homme de guerre, devait s'attendre pour son propre compte. Les yeux du croisé ne montraient donc qu'une expression de pitié assez vulgaire lorsqu'ils vinrent se fixer sur les traits de la victime. Mais à peine les eurent-ils considérés qu'une expression subite d'épouvante, de douleur, de colère, éclatèrent en eux, et le visage du chevaher fut bouleversé tout à coup.
— Ah 1 s'écria le jeune homme, suis-je fou ? ai-je le vertige ? Dites-moi, est-ce bien un moine, est-ce votre compagnon que je contemple ? Répondez 1 Oh 1 répondez-moi, saint père, quel est cet homme ainsi massacré ? Ce n'est pas messire Geoffroy ! ce n'est pas mon père 1 O monseigneur mon père, c'est bien vous 1
Le croisé se jeta sur le corps et se mit à sangloter, pleurant, criant et prononçant des paroles entrecoupées dont on ne distinguait presque aucune. Foulques accourut auprès de son maître avec la sohicitude d'un chien passionnément fidèle, et regarda à son tour le visage du père Nicolas ; puis il secoua la tête d'un air triste, et comme si la douleur du jeune homme lui eût paru d'une nature trop légitime pour qu'il fût permis de la troubler, il laissa tomber ses bras, croisa ses m.ains et regarda avec gravité et tristesse son maître prosterné.
Les exclamations du croisé et ses gestes de désespoir étonnèrent vivement toute l'assemblée. Les moines, les convers et les valets se mirent à chuchoter et à se questionner tout bas pour se communiquer leurs opinions diverses sur une aventure aussi inattendue ; mais l'abbé,
appuyant doucement la main sur l'épaule du chevalier :
— Prenez courage, mon fils, lui dit-il ; votre douleur ne se trompe-t-elle pas ? Une ressemblance fatale est peut-être l'unique et frivole cause du chagrin qui vous assaille ; êtesvous bien sûr que ce soit là votre père ? Celui que vous embrassez avec un amour si filial était appelé parmi nous le père Nicolas, et dans le siècle il porta jadis le nom de messire Geoffroy de Cornehaut.
— Ah 1 monseigneur mon père, reprit le jeune homme en redoublant ses pleurs, il n'était plus besoin de certitude, je savais trop que c'était vous que j'embrassais sur ce drap funéraire. Ah I mon redouté et cher seigneur, le ciel m'a puni de n'avoir pas d'abord été vous porter la nouvelle de mon retour, et d'avoir préféré à vos embrassements d'autres espérances pourtant bien légitimes. Ah 1 mon Jésus, pourquoi n'ai-je pas pris d'abord ma route vers la tour du château paternel ? Pourquoi suis-je venu ici ?
— Vous n'avez pas voulu me croire, dit Foulques. Pendant quelques minutes les gémissements du chevalier
lui coupèrent la parole, puis il s'écria de nouveau :
— C'est pourtant lui 1 Je l'avais quitté plein de vie et d'ardeur, portant sa vieillesse aussi légèrement que son armure ! Je l'avais laissé bon chevalier, renommé, illustre, admiré, augmentant chaque jour l'honneur de notre nom, et voilà que je le retrouve moine et mort 1
Le croisé se cacha le visage dans ses mains.
Si Foulques, plus calme que son maître, avait été doué à un degré cjnelconque de l'esprit d'observation, il eût été surpris de la contenance que gardait l'abbé pendant que le fils de messire Geoffroy s'abandonnait à l'amertume de son chagrin. Le père Anselme paraissait en proie à un sentiment qui n'était pas la douleur et qui révélait une anxiété pénible et une recherche laborieuse de la pensée. Mais Foulques n'avait pas l'intelligence subtile ni même fort éveillée, et il ne remarqua rien lorsque le seigneur spirituel et temporel de Typhaines lui dit :
— Ainsi, mon fils, ce chevalier n'est autre que monseigneur Philippe de Cornehaut ?
— C'est lui certainement, répondit l'écuyer, et il ne fait pas déshonneur à son nom.
— Il a la renommée d'être brave et pieux, ajouta l'abbé.