CHAPITRE TROISIÈME
— La renommée ne m.ent donc pas, repartit l'écuyer avec complaisance, en couvant des yeux son' maître prosterné.
— Et vraiment, reprit le religieux, messire Philippe n'estil pas allé, en revenant de la terre sainte, à son château ? Du moins il avait reçu des nouvelles de chez lui ?
— Aucune, mon père, répondit Foulques en levant les épaules ; il n'en a reçu aucune, il ne s'est informé de rien ; en cela il a eu grand tort, je vous l'accorde ; mais du moment que nous avons débarqué à Marseille, il n'a eu d'autre pensée que de venir ici. Que voulez-vous ? sa tête roule des idées et des projets que vous saurez de lui-même.
— Je ne devine pas, dit l'abbé se parlant à lui-même ; puis il continua : Il n'importe I C'est la cause du ciel, elle ne peut succomber.
Il s'avança vers le chevalier.
— Prenez garde, mon fils, que cette douleur si grande ne soit une rébellion contre la volonté divine. Dieu ne frappe jamais que pour le bien de ceux qu'il éprouve. Relevez-vous, montrez-vous ferme. Celui qui rentre en son pays après une longue absence, doit s'attendre à plus d'un malheur.
Messire Philippe entendit peut-être cette consolation, mais il n'y répondit rien et continua de pleurer. Ce fut son écuyer qui trouva le moyen de donner tout à coup un autre cours à ses sentiments, et cela par une seule réflexion qu'il s'adressa tout haut à lui-même :
— Un si brave chevaUer tué par des manants, murmurat-il d'une voix creuse.
Ces simples mots eurent plus de puissance que les exhortations de l'abbé. Le croisé se releva d'un bond ; les larmes se tarirent dans ses yeux ardents, ses narines se dilatèrent, gonflées par la fureur, et la tête nue, car son chapel était tombé sur les dalles, le visage enflammé, il courut à la grande porte, et, se tournant vers le bourg, il éleva les deux mains en l'air et s'écria :
— J'en jure par le sacré sépulcre, le mont Carmel, Bethléem et les os de tous les saints de Dieu ! je porterai sur ma chair nue un cilice de crin garni de clous de fer jusqu'à ce que le dernier des meurtriers de mon père soit tombé devant moi 1 Bourg de Typhaines ! — bourg maudit, dussé-je te démoUr avec mes ongles et pierre à pierre, j'irai chercher les
coupables jusqu'au fond de tes caves, et tout l'enfer ne te tirerait pas de mes mains 1
En parlant ainsi, le jeune homme agitait ses bras avec fureur ; ses cheveux floUaient au vent. En d'autres temps et sous d'autres cicux, il eût semblé un prophète inspiré annonçant la ruine d'une ville. Puis, comme si le serment cruel qu'il venait de proférer eût déjà diminué le poids de sa douleur, le croisé revint à l'abbé la tête haute, le pas ferme et maître de lui enfin :
— Saint père, vous avez raison, pas de désespoir, pas de larmes, pas de cris ! C'est offenser Dieu, et sans profit I Ma cause est la vôtre ! Nous sommes unis, alliés inséparables 1 Mes terres sont voisines et limitrophes des vôtres ; puisque vos bourgeois remuent, je porterai votre bannière à côté de la mienne et je guerroierai pour vous !
— Oui, répondit l'abbé ; venez, mon fils. Peu à peu le calme descendra dans votre âme. Et cependant, vous, mes frères, rendez-vous à l'église, placez les restes du père Nicolas devant l'autel ; nous lui rendrons les derniers devoirs, et nous passerons cette nuit entière à prier pour lui.
Les ordres de l'abbé furent exécutés à l'instant. Les moines, entonnant un chant liturgique, enlevèrent le corps, et, s'étant rangés deux par deux, se dirigèrent processionnellement vers l'église. L'écuycr et les pages furent emmenés dans le bâtiment habité par la domesticité du couvent. Rigauld regagna sa forêt et sa chaumière, et quand ainsi le préau se trouva vide, l'abbé conduisit dans la solitude d'un des cloîtres intérieurs le chevalier, encore partagé entre la douleur et la rage.
Après quelques pas faits en silence sur les dalles sonores, le religieux dit au croisé :
— Vous avez témoigné, mon fils, de l'étonnement en retrouvant votre père sous l'habit de notre ordre. Dans ce moment où mille soins si pressants m'assiègent, je suis cependant contraint par ma conscience de vous parler de vous-même et de messire Geoffroy. Ce vénérable seigneur, ce saint moine avait pris, avant sa mort si inattendue, des dispositions que vous devez apprendre et qui, en vous causant peut-être quelque chagrin, vous donneront sujet de montrer votre dévouement au service de Dieu.
— Je suis prêt à vous entendre, répondit le croisé ; il