‹ L'abbaye de Typhaines. [Par] comte de GobineauChapitre 113 sur 169 · CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

mais son visage était calme, ses yeux sereins et son attitude pleine de noblesse et de tranquillité.

Pour être franc, il faut raconter comment Mahaut en usa fort mal avec elle. Au moment où la jeune fille s'était présentée devant la châtelaine avec la lettre du chanoine et avait déclaré, en termes simples et brefs, qu'elle venait pour servir d'otage, et sauver les jours de monseigneur Philippe, le premier mouvement de l'orgueilleuse fiancée avait été, bien que bourgeoise, de la serrer sur son cœur et de l'embrasser tendrement. Mais un regard rapide jeté sur le visage, sur la taille, sur toute la personne de Damerones, arrêta tout à coup cet élan sympathique ; Mahaut avait alors sèchement interrogé la nouvelle venue sur les causes d'un dévouement si complet et si bizarre. La réserve de la jeune fille, son silence même, ses yeux baissés, une indiscrète rougeur qui, à de certaines raisons, les plus voisines de la vérité, parut sur ses joues, avaient été autant de coups de couteau dans le cœur jaloux de la demoiselle. Voyant que ses demandes n'obtenaient que des réponses évasives ou incomplètes, que tout,, dans la démarche hardie de Damerones, demeurait mystérieux, elle supposa tout ; son imagination indignée dépassa toutes les bornes de la vérité, et elle supposa non seulement que la jeune bourgeoise aimait moonseigneur Philippe, mais encore que celui-ci n'avait pas été insensible à cet amour, et que la juste colère d'un père irrité se joignait aux rancunes des communiers pour menacer la vie de son coupable fiancé. Son premier mouvement avait été de faire jeter Damerones dans sa prison seigneuriale.

Puis elle s'était abandonnée à tous les transports de la jalousie. Toutes les incohérences de la passion, tous les doutes toutes les certitudes avaient, tour à tour, pris place et régné dans sa tête. Une fois, pendant la nuit, elle avait appelé Rigauld et l'avait envoyé avec l'ordre d'exécuter sa captive; puis elle l'avait subitement rappelé et renvoyé. Par instants, elle était résolue à laisser périr Philippe et à se réserver la joie de torturer Damerones dans une lente agonie. Puis elle ne pouvait se résoudre à perdre son fiancé ; d'autres fois encore, elle voulait prendre Typhaines d'assaut, passer tout au fil de l'épée, emmener Philippe au Cornouiller et le faire périr avec celle qu'elle supposait être sa maîtresse. Puis, tout à coup, elle renonçait à ses projets haineux et se met-

L'ABBAYE DE TYPHATNES

tait à fondre en larmes en se trouvant la plus malheureuse des créatures.

Et tous ces mouvements de l'âme se mêlaient, se combattaient, tandis que la tête de Mahaut jjoursuivait d'autre part, avec une constance et une habileté sans égales, tous les plans d'une guerre acharnée à la commune. Elle avait profité, comme on l'a vu, des négociations entamées par Simon, et, pendant ce temps, fait alliance avec des seigneurs de son voisinage qu'elle réussit à convaincre que le voisinage d'une commune était plus dangereux pour eux que le courroux de leur suzerain. Elle avait, de ses deniers, engagé des hommes d'armes, renforcé sa garnison, et montant le courage de son sénéchal, elle lui avait fait exécuter sur la tour de mcssire Anseau un coup de main heureux qui, en privant le seigneur de Pornes dune de ses meilleures forteresses, avait forcé le baron pillard à quitter Typhaines pour veiller lui-même à la défense de son bien. Ainsi cette petite châtelaine du douzième siècle couvait dans sa tête et dans son ânre également ardentes, actives et passionnées, peut-être autant de feu que Catherine la Grande en reçut dans la sienne ; à coup sur, du reste, elle n'avait pas moins d'audace et d'énergie, et l'étendue seule de ses domaines donnait à ses entreprises une petite taille.

Le retour d'attendrissement qui l'avait fait s'incliner presque suppliante devant le chanoine, était passé lorsque Damerones s'arrêta à quelques pas d'elle. Norbert avait hésité à répondre, et tous les serpents du cœur de Mahaut s'étaient réveillés ù la fois et mordaient à belles dents.

Elle étendit le bras vers sa captive d'un air froid et impérieux.

— Jeune fille, lui dit-elle, vous allez reiourner demain dans votre bourg ; le noble chevalier que vous aurez voulu sauver devra la vie à votre attachcm.ent. Comme sa fiancée, je vous remercie. Je veux bien oublier le passé et ma juste indignation. Peut-être est-il d'usage parmi les gens de votre espèce de ne pas rougir de ce qui nous déshonore. Quoi qu'il en soit, vous rentrerez demain parmi les vôtres, et je souhaite que vous y soyez heureuse.

— Si vous aviez attendu ma réponse, demoiselle, dit le vieux chanoine, vous n'auriez pas jiroféré ces paroles arrogantes qui vous couvrent de honte et nie peuvent tacher la

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